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Jours tranquilles à Paris
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14 juillet 2016

Séné (près de Vannes) : d'étranges créatures dans les marais...

Sculpture anthropomorphe faite de vase et d'algues, Homo algus est une création de Sophie Prestigiacomo, artiste plasticienne sinagote.

En 2012, deux personnages avaient été présentés sur l'estran puis à la Réserve Naturelle des Marais de Séné.

Près de 5 ans plus tard, des habitants conquis par cette œuvre et ce qu'elle dit du rapport de l'Homme à la Nature, se sont constitués en association pour permettre la création d'une tribu de 7 Homo algus

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5 septembre 2020

DALÍ DÉDALE - Les Carrières de Lumières

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Jusqu'au 3 janvier 2021

Route de Maillane, 13520 Les Baux-de-Provence

A l’âge de 16 ans, Salvador Dalí confiait à son carnet : « Je serai un génie et le monde m’admirera ». Le peintre catalan semble avoir eu raison de ne pas sous-estimer son talent : plus de 30 ans après sa mort, ses œuvres surréalistes continuent de résonner en chacun de nous et de nous émerveiller aux Carrières de Lumières.

5 septembre 2020

Brésil - À 90 ans, le cacique Raoni a guéri du Covid-19

raoni

O GLOBO (RIO DE JANEIRO)

Internationalement reconnu pour son combat contre la déforestation en Amazonie, le leader indigène brésilien avait été interné le 28 août en raison de problèmes pulmonaires provoqués par le nouveau coronavirus.

Le cacique Raoni Metuktire, leader du peuple Kayapó, a été autorisé vendredi 4 septembre à sortir de l’hôpital de la ville de Sinop (Mato Grosso), dans le centre du Brésil, où il était interné depuis une semaine

Comme le rappelle le site du groupe Globo G1, Raoni, dont l’âge est estimé à 90 ans, avait été contaminé par le nouveau coronavirus et “souffrait de problèmes pulmonaires”. Il a quitté l’hôpital dans la matinée et d’après son petit-fils, Patxon Metuktire, il ne rentrera pas dans son village de Metuktire, situé dans le territoire indigène de Capoto-Jarina, avant le mardi 8 septembre.

Raoni avait été interné vendredi 28 août après avoir été testé positif au Covid-19. Le cacique a été traité “avec un anticoagulant, un corticoïde et des antibiotiques, selon le protocole de l’hôpital”, précise G1.

Déjà hospitalisé en juillet

En juillet, Raoni, qui a perdu son épouse Bekwyjkà Metuktire, le 23 juin dernier, avait déjà été admis dans un hôpital du Mato Grosso en raison de complications gastro-intestinales.

Les peuples indigènes ont été durement touchés par la pandémie : selon la Coordination des peuples indigènes du Brésil (APIB), environ 30 000 indigènes ont été infectés et 785 sont morts du Covid-19.

Internationalement reconnu pour son combat en faveur des peuples indigènes et contre la déforestation en Amazonie, “le cacique avait été reçu en novembre 2012, au palais de l’Élysée par le président français, François Hollande”, rappelle G1.

En 2019, le président brésilien Jair Bolsonaro l’avait accusé d’être manipulé par les gouvernements étrangers pour “faire avancer leurs intérêts en Amazonie”. Une déclaration faite après une rencontre entre Raoni et le président français, Emmanuel Macron, pour évoquer la protection de l’Amazonie.

Source

O Globo

RIO DE JANEIRO http://oglobo.globo.com/

4 septembre 2020

Présidentielle américaine - Donald Trump encourage ses partisans à voter deux fois

trump double vote

COURRIER INTERNATIONAL (PARIS)

Le président américain a provoqué un tollé jeudi après avoir appelé les électeurs à se rendre dans les bureaux de vote pour l’élection de novembre même s’ils ont déjà voté par correspondance, afin de s’assurer que leur bulletin a bien été pris en compte. Certains responsables électoraux estiment que Trump cherche à semer la confusion dans les esprits concernant la fiabilité du système électoral.

C’est “une nouvelle tentative de Donald Trump visant à contester l’intégrité du vote par correspondance”, note le Washington Post. Le président américain a suscité jeudi un vent de critiques aux États-Unis, en appelant les électeurs à se rendre dans les bureaux de vote pour l’élection présidentielle du 3 novembre, même s’ils ont déjà voté une première fois par correspondance.

Lors d’un meeting de campagne à Latrobe, en Pennsylvanie, le candidat républicain a réitéré ses accusations selon lesquelles les démocrates allaient tenter de “voler” l’élection en manipulant le vote par voie postale. “Vous devez être certains que votre voix compte, parce que la seule manière dont ils peuvent nous battre est en faisant ce genre de choses”, a déclaré Donald Trump.

S’exprimant mercredi soir auprès de la chaîne WEC-TV à Wilmington, en Caroline du Nord, le président sortant avait déjà suggéré aux électeurs de voter à deux reprises pour s’assurer que leur bulletin avait bien été pris en compte. “Si le système est aussi bon qu’ils le disent, alors évidemment ils ne seront pas en mesure de voter” en personne, a-t-il assuré.

Voter deux fois : “un crime fédéral”

“Le fait de voter deux fois est illégal et vous ne devriez pas le faire”, a rappelé le journaliste de CNN Marshall Cohen dans une analyse publiée sur le site de la chaîne de télévision américaine. “La loi fédérale considère qu’il s’agit d’un crime”, et c’est aussi le cas “dans presque tous les États du pays”, a expliqué à CNN, David Becker, ancien avocat du ministère de la Justice, spécialiste du droit électoral.

Le président américain “ne pousse personne à faire quelque chose d’illégal”, a assuré jeudi la porte-parole de la Maison-Blanche Kayleigh McEnany, dans l’émission “Fox and Friends”. Elle a affirmé que Donald Trump souhaitait simplement encourager les électeurs à se rendre dans un bureau de vote pour s’assurer que leur bulletin avait bien été pris en compte.

“Semer la confusion et l’inquiétude”

Les déclarations de Donald Trump “créent un casse-tête de plus pour les responsables électoraux des États qui sont déjà confrontés à la difficile tâche d’organiser un scrutin pendant une pandémie”, note de son côté le New York Times. Ils estiment que Donald Trump est en train d’essayer de “semer la confusion” et “l’inquiétude” dans les esprits des citoyens quant à la fiabilité du système électoral. La fraude électorale est pourtant “extrêmement rare aux États-Unis, y compris le double vote”, rappelle le quotidien new-yorkais. “Un grand nombre d’États ont mis en place des systèmes de contrôle rigoureux et redondants pour s’assurer que les électeurs ne votent pas plus d’une fois”.

Facebook et Twitter ont rapidement réagi aux propos du président américain, remarque Politico. Facebook a notamment épinglé une note à l’un de ses messages publiés en ligne, rappelant que le vote par correspondance était considéré comme “fiable” depuis longtemps aux États-Unis, “y compris pour cette année, d’après un organisme indépendant”. Twitter en a fait de même pour deux tweets présidentiels en affirmant que ces messages portaient atteinte à l’intégrité des élections.

Noémie Taylor-Rosner

21 août 2020

Morbihan - Leur bateau se retourne cinq personnes secourues

etel56

Jeudi matin, un bateau de pêche-promenade de 6 m s’est retourné à la barre d’Etel. Cinq personnes étaient à bord, toutes saines et sauves.

Jeudi, peu avant 10 h, sur la barre d’Etel, alors que l’aiguille du sémaphore était « en croix », indiquant l’interdiction de franchissement et que la houle brisait sur le banc de sable, un pêche-promenade de 6 m s’apprête à sortir. À bord, un homme de 40 ans son beau-frère de 30 ans et trois adolescents de 14 à 18 ans. À la première lame, le bateau se retrouve en travers et la deuxième lame le retourne.

Les cinq occupants sont projetés à la mer. Aucun ne porte de gilet de sauvetage. « On a reçu l’alerte par un témoin à terre qui a vu la vedette chavirer. On a déclenché le dispositif avec sapeurs-pompiers, SNSM et Dragon56 », rapporte Nicolas Renaud, directeur du Crossa(*).

Arrivés les premiers avec leur jet-ski, les sauveteurs de Belz récupèrent les trois jeunes et les transportent jusqu’au canot SNSM., Dragon56 repère ensuite les deux adultes loin du pêche-promenade et les hélitreuille. Aucun n’est blessé mais tous sont choqués, confient les pompiers. Après examen par le Samu, deux des jeunes sont repartis avec leur mère, les deux adultes et le troisième adolescent, âgé de 15 ans, ont été transportés au centre hospitalier d’Auray. « Ce type de temps est accidentogène, observent le directeur du Crossa et Bruno Tromeur, de la brigade de surveillance du littoral, « beau temps, gros coefficients et houle au large ». Et d’inciter à la prudence, au port du gilet et au respect de la signalétique sur le sémaphore.

*La brigade de surveillance du littoral de la gendarmerie maritime de Lorient, le directeur du Crossa, Dragon 56, la SNSM, le Smur et les pompiers de Carnac, Plouhinec et Belz sont intervenus sur place.

etel55

etel chavirage

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20 août 2020

Barack Obama attaque frontalement Donald Trump.

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“Même s’il a critiqué ses politiques dans le passé”, le 44e président américain cite rarement le nom de son successeur, signale USA Today. Mercredi soir, pour le troisième jour de la convention démocrate, Barack Obama n’a pas hésité à mentionner directement Donald Trump. Un homme qui a fait de la présidence “un show de télé-réalité supplémentaire pour obtenir l’attention qu’il désire”, selon l’ex-locataire de la Maison Blanche. “J’ai espéré que Donald Trump montre qu’il était prêt à prendre sa fonction sérieusement (…) Il ne l’a pas fait”, a-t-il poursuivi. 170 000 morts et des millions d’emplois perdus à cause du coronavirus en sont les conséquences dit-il. Alors “la démocratie est en jeu” dans cette élection. Le prix Nobel de la paix a par ailleurs salué son “frère” Joe Biden. “Il a fait de moi un meilleur président. Il a la personnalité ainsi que l’expérience pour faire de nous un meilleur pays”. Son discours prononcé à Philadelphie a précédé celui de Kamala Harris qui est devenue officiellement la colistière de Joe Biden la première femme noire à apparaître sur un ticket présidentiel.

19 août 2020

Étel - « Tout ça c’est du vent » revient à la Barre d’Etel

etel cerf volant

« Tout ça c’est du vent », le festival du cerf-volant à la barre d’Etel, revient ce week-end. Rencontre avec son initiateur, Vincent Hinault.

« Tout ça c’est du vent », le festival du cerf-volant à la barre d’Etel, a pris son envol en 2019 comme un défi. Le plaisir et le succès amènent à une seconde édition les 21, 22, 23 août, munie des autorisations et protocoles. Rencontre avec l’initiateur, Vincent Hinault, président de l’ABC du Kite et du CD56 de vol-libre.

D’où vient l’idée ?

Créer une rencontre décloisonnée autour du vent, avec cerfs-volants artistiques ou pilotables à deux ou quatre fils, axée tout public, avec ateliers de création et de pilotage. C’est un événement familial, gratuit et sympa de fin de saison, qui invite à prolonger ses vacances.

Pourtant, l’ABC est d’abord un club de kite.

On a découvert l’univers du cerf-volant grâce au handisport, en rencontrant des cerf-volistes. C’est venu par ricochet !

Et c’est possible grâce à la coopération de personnes clés.

Une conséquence imprévue est de montrer qu’un club de kite existe à Etel. Là, difficile de ne pas le voir ! Et ça amène une reconnaissance au-delà du territoire.

Vous partez sur trois jours, pourquoi ?

Pour s’organiser selon le vent. Et la motivation à venir est plus forte.

Vendredi, le vent assez fort sera favorable aux grosses structures monofil, au pilotage, et des démos de kite grâce à la houle : la barre, c’est notre home-spot ! Samedi, le vent sera plus faible mais établi et dimanche, ce sera exceptionnel : turbines, structures artistiques et créations. Les matins, on chauffe, de 12 h à 16 h, ce sont les démos, et de 15 h 30 à 17 h, méga’teams à 5, 10, 15 cerfvolistes.

Mais pas de compétition nationale ?

Les championnats sont annulés, mais des « frustrés » qui préparaient le France et le monde pourraient venir, car ce sera le premier événement national de cette ampleur en 2020. On attend au moins une trentaine de cerfvolistes et des champions.

Pratique

abcdukitesurf.com

19 août 2020

Michelle Obama sonne l’état d’urgence contre Trump

obama michelle

Article de Corine Lesnes

L’ex-First Lady a clôturé la première journée de la convention en appelant les Américains à voter « comme si leur vie en dépendait »

SAN FRANCISCO - correspondante

Ceux qui s’attendaient à un discours fort n’auront pas été déçus. Intervenant en clôture de la première journée de la convention démocrate, lundi 17 août, Michelle Obama a fait passer un sentiment d’urgence sur l’élection présidentielle du 3 novembre, appelant les Américains à voter pour le candidat démocrate Joe Biden « comme si leur vie en dépendait ».

Dans une intervention de vingt minutes, parfois poignante, empreinte de « l’empathie » manquant cruellement, selon elle, à Donald Trump, l’ex-First Lady s’est déclarée révoltée par la réponse de la Maison Blanche à une pandémie qui a fait plus de 170 000 morts. Les Etats-Unis n’ont « pas été à la hauteur », a-t-elle jugé. Ni sur le plan de la santé publique ni sur celui de la défense de leurs valeurs.

« Laissez-moi être aussi honnête et claire que possible, a -t-elle déclaré, assise dans son bureau de Washington, dans une vidéo enregistrée pour éviter tout incident technique. Donald Trump n’est pas le bon président pour le pays. Il est dépassé, incapable d’être à la hauteur du moment. Et tout simplement incapable d’être celui dont nous avons besoin. » Avant d’ajouter, fixant la caméra : « C’est comme ça » (« It is what it is »). Une référence à la réponse − glaciale − de M. Trump interrogé le 4 août sur le nombre de victimes de la pandémie.

« Le chaos et la division »

Pour la première fois, Michelle Obama a semblé désespérer de son pays. Citant les incidents qui se sont multipliés depuis l’apparition de la pandémie – les querelles autour du port du masque, l’absence de solidarité, les appels à la police pour dénoncer des concitoyens –, elle s’est inquiétée d’un climat moral dégradé, comme si les Américains avaient oublié leurs valeurs traditionnelles, sous l’influence d’un président qui est adepte du « chaos et de la division ».« Les jeunes voient ce qui se passe quand nous cessons d’avoir de l’empathie les uns pour les autres. Ils se demandent si nous leur avons menti depuis tout ce temps sur nos valeurs et qui nous sommes. C’est triste. Voilà l’Amérique telle qu’elle se présente à la prochaine génération. »

Le discours de celle qui est devenue la plus populaire des démocrates était très attendu. C’était sa quatrième intervention dans une convention du parti depuis 2008 et l’investiture de son mari, le jeune sénateur de l’Illinois, pour la course à la Maison Blanche. A l’époque, elle était apparue intimidée, mais joyeuse, sous les colonnades du temple de faux marbre reconstitué dans un stade de Denver (Colorado). Huit ans plus tard, à Philadelphie, en 2016, elle avait plaidé pour Hillary Clinton et balayé les attaques pernicieuses du milliardaire des casinos. « Quand ils s’abaissent, nous nous élevons », avait-elle défié. « Michelle » a répété qu’elle croyait toujours, malgré la défaite, à ce slogan qui a fait le tour du monde (« When they go low, we go high »).

L’élection 2016 a été perdue par M. Trump par 3 millions de voix, a-t-elle rappelé : « Dans les Etats déterminants, la marge gagnante a été de deux voix par bureau de vote. Deux voix ! » Tout en répétant qu’elle ne tient pas à s’engager dans la bataille − « vous le savez, j’ai horreur de la politique » −, elle a appelé à voter massivement « dans des nombres qui ne pourront pas être ignorés ». Par correspondance mais aussi en personne, en arrivant la veille devant les bureaux de vote s’il le faut.

« Si vous pensez que les choses ne peuvent pas être pires, faites-moi confiance, c’est possible, et elles le deviendront si nous ne changeons pas de direction. Si vous avez le moindre espoir de mettre fin à ce chaos, il faut voter pour Joe Biden comme si notre vie en dépendait. » Elle a décrit l’ancien vice-président comme l’homme de la situation, qui « sait comment sauver une économie, lutter contre une pandémie » ; qui « écoute », « dira la vérité », « accordera crédit à la science ». Lui qui a perdu sa première épouse et plusieurs de ses enfants sait ce que c’est que de « s’asseoir à une table où il y a une chaise vide ». Empathie toujours.

« Dépression légère »

Depuis son départ de la Maison Blanche, « Michelle » est devenue un phénomène littéraire. Son livre Becoming, publié en novembre 2018 (Devenir, Fayard), une semaine après des élections de mi-mandat qui ont vu un nombre record de femmes et de représentants de minorités élus au Congrès, s’est vendu à 11 millions d’exemplaires et a été traduit en 33 langues. Netflix en a fait un documentaire. Elle participe aussi à une ONG d’encouragement au vote.

La pandémie l’a vue confinée dans leur résidence de Washington (un manoir à 12 millions de dollars, soulignent les critiques du couple) avec les deux filles, de retour chez leurs parents. Comme tout le monde, elle a pris un coup au moral, comme elle en a fait l’aveu dans le podcast qu’elle tient depuis le 29 juillet sur la plate-forme de streaming Spotify. « Je sais que je suis aux prises avec une forme de dépression légère, a-t-elle confié à la journaliste Michele Norris dans l’enregistrement mis en ligne le 5 août. Pas seulement à cause du confinement mais aussi à cause du contentieux racial. Voir chaque jour l’hypocrisie de cette administration est démoralisant. » Comme se réveiller avec les informations : « Une autre personne noire déshumanisée, blessée, tuée, faussement accusée. » Une « partie de cette dépression », ajoute-t-elle, vient de là : cet éternel problème racial « qui plombe le pays depuis sa fondation ».

Devant la convention, sa voix a paru s‘étrangler lorsqu’elle a évoqué les meurtres de George Floyd et de Breonna Taylor, deux Afro-Américains tués par la police. « Dire que les vies noires comptent continue d’être traité avec dérision à la Maison Blanche », a-t-elle protesté. Au cou, elle portait un collier marqué des lettres « Vote ».

14 août 2020

Tensions entre la Grèce et la Turquie : Erdogan à la recherche de sa ligne rouge en Méditerranée

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turquie grece

Par Marina Rafenberg, Athènes, correspondance, Marie Jégo, Istanbul, correspondante - Le Monde

La France a déployé temporairement deux chasseurs Rafale et deux bâtiments de la marine nationale en Méditerranée orientale a annoncé, jeudi, le ministère des armées.

Jeudi 13 août, deux rafales, le porte-hélicoptères Tonnerre et la frégate La Fayette, ont participé à un exercice commun avec la marine grecque au large de l’île de Kastellorizo. Situé dans les eaux territoriales grecques, l’endroit est devenu une zone à risque depuis que le navire turc de recherche sismique Oruç Reis, escorté par des bâtiments militaires, y effectue des prospections, au grand dam d’Athènes, qui a placé sa marine et son armée en état d’alerte.

Mue par « sa volonté de faire respecter le droit international », la France s’est portée au secours de la Grèce. Une décision appréciée par les médias grecs, le quotidien Kathimerini saluant, à sa une de jeudi, le « message de fermeté de la France à Ankara ». Jugeant « préoccupante » la situation en Méditerranée orientale, le président Emmanuel Macron a décidé, « en coopération avec les partenaires européens », de renforcer temporairement la présence militaire française dans la zone.

Réserves d’hydrocarbures

L’exercice naval franco-grec vise à soutenir la Grèce et Chypre, confrontés à l’agressivité croissante du voisin turc. Athènes et Ankara se disputent la souveraineté de plusieurs secteurs de la Méditerranée dans lesquelles pourraient se trouver des réserves d’hydrocarbures.

Les deux parties divergent depuis longtemps sur l’étendue de leurs plateaux continentaux en mer. Mais depuis qu’en janvier 2020, la Grèce, Chypre et Israël ont signé un accord pour la construction d’un gazoduc de 1 900 km – baptisé EastMed – pour transporter le gaz naturel de la Méditerranée orientale vers l’Europe, la Turquie a redoublé d’agressivité.

Son isolement dans la région est flagrant. Voici des années qu’il n’y a pas d’ambassadeur turc en Egypte, ni en Israël. Avec la Grèce, les relations sont particulièrement orageuses. Avec l’Irak, le torchon brûle depuis qu’un drone turc a tué, mardi, deux hauts gradés irakiens en mission au nord du pays.

Médiation d’Angela Merkel

En Méditerranée, un accident avec la Grèce avait déjà été évité à la mi-juillet de peu au large de Kastellorizo. L’envoi par la Turquie de son navire Oruç Reis, escorté par 18 bâtiments militaires, avait fortement inquiété Athènes. Le calme était revenu grâce à la médiation de la chancelière allemande, Angela Merkel, dont le pays assure en ce moment la présidence tournante de l’Union européenne (UE).

« Les deux pays avaient promis de renouer le dialogue, qui est tendu depuis le coup d’Etat manqué en Turquie en 2016. Mais le 6 août, la Grèce a signé un accord avec l’Egypte pour la délimitation de leurs zones économiques exclusives, qui passe outre l’accord turco-libyen signé en novembre dernier, un accord non reconnu par la communauté internationale. Erdogan ne l’a pas supporté », explique Panagiotis Tsakonas, chercheur à la Fondation hellénique pour la politique européenne et étrangère (Eliamep).

Le 10 août, l’Oruç-Reis a repris ses prospections dans les eaux territoriales grecques accompagné de navires militaires turcs. Alarmée, la Grèce a placé sa marine et son armée en état d’alerte, mobilisant la quasi-totalité de ses effectifs dans la région.

Le risque d’une escalade est de plus en plus grand au fur et à mesure que les navires se croisent. « Le danger d’un incident n’est pas à exclure quand tant de forces armées se concentrent dans un espace aussi réduit », a averti le premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, lors d’une allocution télévisée adressée à la nation mercredi.

Le même jour, des médias turcs et grecs ont rapporté qu’un accrochage s’était produit entre deux frégates, Limnos battant pavillon grec et Kemal Reis pour la Turquie, lesquelles se seraient « embrassées », une collision dont les détails n’ont pas été révélés. Dans un discours prononcé jeudi devant les membres de son parti, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a semblé suggérer que l’Oruç Reis avait été attaqué pendant son expédition et que la Turquie avait répliqué. « On les avait prévenus qu’ils paieraient le prix fort en cas d’attaque de notre Oruç Reis. Ils ont eu la première réponse aujourd’hui. »

Intervention française

Mercredi, c’est après la collision que le président français a annoncé sur son compte twitter sa décision de renforcer la présence française en Méditerranée. Cette intervention suffira t elle à stopper l’ardeur de M. Erdogan, bien décidé à arracher sa part des ressources en hydrocarbures de la région ? « Dans une zone surmilitarisée comme la Méditerranée orientale, un accident est vite arrivé, et il n’est pas sûr que la présence militaire française fasse reculer les navires turcs des eaux territoriales grecques », estime Panagiotis Tsakonas.

Le différend le plus brûlant entre les deux voisins, membres de l’OTAN, est la zone située autour de l’île de Kastellorizo, à 570 kilomètres du continent grec et à 2 kilomètres seulement de la côte turque. « Toutes les îles ont une zone économique exclusive mais le droit international ne précise pas de combien de miles elle doit être. La Grèce a une vision maximaliste qui, en théorie, relierait la zone économique exclusive (ZEE) grecque à celle de Chypre et nierait à la Turquie tout droit d’en avoir une dans cette région. Ankara, au contraire, ne voudrait pas reconnaître à l’île de Kastellorizo le droit d’avoir une ZEE », explique le chercheur.

Soufflant le chaud et le froid, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, accuse Athènes de faire preuve d’une approche « hostile » tout en plaidant pour le dialogue et la négociation. Son but est d’exercer un maximum de pression sur son voisin grec, de façon à l’amener à négocier sous la menace. Il ne restera plus alors qu’à trouver « une formule gagnant-gagnant qui arrangera tout le monde », selon M. Erdogan.

Un nouveau partage des eaux

Rien n’est dit sur la façon dont la Turquie compte, elle, s’y prendre pour négocier avec Chypre, un Etat qu’elle ne reconnaît pas. Clairement, le président turc veut un nouveau partage des eaux, plus en rapport avec le périmètre côtier de la Turquie. Les îles devraient voir leur plateau continental restreint, surtout Kastellorizo. « Il est amusant de prétendre qu’une île de 10 kilomètres carrés a une juridiction maritime de 40 000 kilomètres carrés », a t il déclaré.

Il n’est pas certain que l’entretien téléphonique que M. Erdogan a eu jeudi avec la chancelière, Angela Merkel, ait suffi à apaiser ses appétits expansionnistes. « Celui qui a le tampon est le sultan », a déclaré le même jour le chef de l’Etat turc, plein de faconde, aux militants de son parti, tout en s’en prenant à Emmanuel Macron, accusé de vouloir « rétablir l’ordre colonial » au Liban.

Il y a aussi ces voix, celles de militaires nationalistes souverainistes, qui souhaitent en venir aux mains avec la Grèce. « Le conflit est désormais inévitable. La Turquie doit montrer sa force. Aucun accord ne pourra être conclu avec la Grèce. La Turquie doit faire de l’exploration sismique sur l’île de Meis (Kastellorizo). Cela fait partie de la doctrine Patrie bleue », a déclaré mercredi le général à la retraite Ismail Hakki Pekin, qui prit part à l’invasion de Chypre en 1974.

L’offensive méditerranéenne de M. Erdogan est l’un des volets de son projet expansionniste, exposé dans la doctrine militaire appelée « Patrie bleue ». Populaire dans les cercles militaires « eurasiens », partisans d’une alliance avec la Russie et la Chine, la doctrine vise à assurer le contrôle par la Turquie d’un vaste espace maritime comprenant la mer Noire, la mer Egée et la Méditerranée orientale.

« Nos mers sont notre patrie bleue. Chaque goutte est précieuse », a rappelé récemment Hulusi Akar, le ministre turc de la défense. Alors que la devise turque est à son plus bas par rapport à l’euro et au dollar, alors que le chômage ne cesse d’augmenter, le président turc apparaît d’autant plus tenté par la force qu’il sent le pouvoir lui glisser des mains.

4 août 2020

Ali Erbas, figure centrale de la reconversion de Sainte-Sophie

ali erbas

Photo ci-dessus : Ali Erbas et Recep Tayyip Erdegan

Article de Marie Jégo

Le directeur des affaires religieuses en Turquie, coutumier des messages de haine, s’est vu confier l’ancienne basilique redevenue mosquée

ISTANBUL - correspondante

Quand le chef religieux turc Ali Erbas conduit la prière à Sainte-Sophie, il monte au minbar (estrade) en tenant un sabre à la main. Pas n’importe quel sabre, un yatagan ouvragé dont la lame est gravée d’un verset du Coran.

C’est ainsi que les fidèles l’ont vu, vendredi 24 juillet, jour de la reconversion de la « Grande Eglise » d’Istanbul (Turquie) en mosquée, et aussi vendredi 31 juillet, lors de la prière de l’Aïd el-Adha, la fête du sacrifice, prononcée pour la première fois sous l’imposante coupole de l’édifice du VIe siècle.

L’homme ne badine pas avec la tradition. « Pendant 481 ans, les sermons du vendredi ont toujours été prononcés le sabre à la main. Si Allah le veut, nous renouons avec cette tradition, le symbole de la conquête », a-t-il justifié.

Avec son turban blanc, son caftan clair brodé, son sabre ouvragé, ses sermons enflammés, Ali Erbas est le personnage central de la chorégraphie politico-religieuse qui se joue à la mosquée Sainte-Sophie chaque vendredi. Rien d’anormal puisque l’ancienne basilique vient de lui être confiée.

Après avoir servi d’église pendant 916 ans, de mosquée pendant près de 600 ans, de musée pendant 86 ans, Sainte-Sophie est redevenue mosquée le 10 juillet sur décret du président Recep Tayyip Erdogan. Elle ne dépend plus du ministère du tourisme et de la culture mais de la direction des affaires religieuses (Diyanet), dirigée depuis 2017 par Ali Erbas.

Instrument de réislamisation

Le théologien de 59 ans, francophone et arabophone, a des projets ambitieux pour sa nouvelle protégée. « Nous allons tenter de restaurer la madrasa (école religieuse) Hagia Sophia (Sainte-Sophie) pour qu’elle fonctionne comme elle l’a fait pendant ses années fastueuses avec des leçons de Coran données partout. » Les mosquées « sont des écoles », où Ali Erbas souhaite « éduquer les jeunes et les enfants ». Un projet qui s’inscrit dans la droite ligne du président Erdogan, déterminé à façonner « une génération pieuse ».

Créée en 1924 afin de contrôler la religion musulmane, la direction des affaires religieuses est devenue au fil des ans un véritable instrument de réislamisation de la société turque. Placée sous les ordres de la présidence, elle gère 84 684 mosquées en Turquie, rémunère les imams, les théologiens, les muezzins, les prédicateurs. Les 2 000 mosquées chargées de faire rayonner l’islam turc à l’étranger sont sous son contrôle.

Dotée d’une chaîne de télévision, d’une maison d’édition, d’une ligne téléphonique d’urgence, elle dispense l’éducation coranique, visant « l’immersion totale des jeunes enfants dans un mode de vie religieux », notamment grâce aux crèches pour enfants de 3 à 6 ans qu’elle administre en plus des nombreuses écoles et lycées pour imams (imam hatip). Des cours d’initiation à l’islam sunnite sont désormais obligatoires à l’école publique, des locaux réservés à la prière ont été systématiquement ouverts au sein des universités.

Dotée d’un budget important (11,5 milliards de livres turques, soit 1,4 milliard d’euros), forte de 170 000 fonctionnaires, Diyanet est incontestablement la réussite idéologique la plus accomplie du président turc, au pouvoir depuis 2003.

Ses fatwas et ses recommandations suscitent souvent la controverse. Le « dictionnaire des concepts religieux », publié sur le site officiel de l’institution à l’automne 2018, avait fait scandale en affirmant que les petites filles pouvaient être mariées dès l’âge de 9 ans. Face aux réactions indignées des associations de femmes et des milieux kémalistes, Diyanet avait dû retirer le passage contesté, tout en expliquant n’avoir jamais cherché à défendre les mariages précoces.

Ali Erbas lui aussi a dû prestement retirer du site de Diyanet certaines des phrases du sermon prononcé à Sainte-Sophie, sabre en main, le vendredi 24 juillet. Exalté par le thème de la « conquête », il a jeté l’anathème sur Atatürk, le père fondateur de la République qui fit de la basilique un musée en 1934.

Le soutien d’Erdogan

Dans son sermon, Erbas a rappelé aux fidèles que, selon l’héritage du sultan Mehmed II, le tombeur de Constantinople en 1453, Sainte-Sophie resterait une mosquée « jusqu’au jour du jugement dernier » et que ceux qui l’avaient transformée en musée étaient « damnés », voués à « brûler ». Les kémalistes n’ont pas apprécié.

Sur les réseaux sociaux, des milliers d’internautes ont aussitôt réclamé la démission du chef religieux. Des députés du Parti républicain du peuple (CHP, opposition kémaliste), des barreaux d’avocats ainsi que l’« association de la pensée kémaliste » ont porté plainte.

Le chef religieux est coutumier des messages de haine. « L’islam maudit l’homosexualité. Pour quelle raison ? Parce que l’homosexualité apporte des maladies et dégrade la lignée », a-t-il ainsi déclaré en avril, lors du sermon marquant le début du mois sacré de ramadan, en pleine épidémie de Covid-19. Indignés, les barreaux d’avocats, à Ankara et à Diyarbakir, avaient porté plainte. Quelques jours plus tard, ces mêmes barreaux se retrouvaient visés par des enquêtes judiciaires pour « insulte aux valeurs religieuses ».

Volant au secours de son protégé, le président Erdogan a expliqué qu’« attaquer le chef de Diyanet était comme attaquer l’Etat. Ce qu’il a dit était tout à fait juste. » Dans la foulée, les barreaux et des chambres professionnelles d’avocats sont devenus les cibles de la vindicte du numéro un turc, qui s’est empressé de faire voter une loi destinée à restreindre leur autonomie.

3 août 2020

Erdeven - Un voilier s’échoue plage de Kerminihy

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En difficulté déjà en sortant de la barre, samedi soir à la marée, un voilier d’environ 8 m s’est échoué sur la plage de Kerminihy, entre le lieu d’échouage du cargo TK-Bremen en 2011 et le bunker délimitant la zone naturiste. Les deux navigateurs sont sains et saufs, mais le bateau a subi des dégâts. Avisé par des témoins, le Crossa a alerté la SNSM d’Etel en vue d’un renflouement. Les premiers constats montrent une voie d’eau qui devra être colmatée avant toute opération.

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Photos prises avec mon Nikon Key Mission 170

30 juillet 2020

À Portland, Trump applique les recettes autoritaires de Poutine

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THE ATLANTIC (WASHINGTON)

Le week-end des 25 et 26 juillet, les manifestations pour la justice sociale ont repris de plus belle dans de nombreuses villes américaines, dont Portland. Pour cette chroniqueuse de The Atlantic, le chaos provoqué par l’intervention d’agents fédéraux dans la plus grande ville de l’Oregon est l’objectif poursuivi par la Maison-Blanche. Et il correspond à une stratégie éprouvée en Russie depuis 2010.

La simple existence de ces scènes paraît relever de la pure folie. À Portland, ville de l’Oregon, dans le nord-ouest des États-Unis, des forces fédérales en tenue de combat – en treillis, sans identification claire, lourdement armées, brandissant des matraques et usant de gaz lacrymogène – patrouillent dans les rues [voir ci-dessous les images diffusées par CNBC].

Ces agents procèdent à des arrestations arbitraires et embarquent des passants dans des monospaces banalisés. Ils n’appartiennent pas aux unités qui ont pour spécialisation la gestion des mouvements sociaux. Non, ils sont issus des services chargés des douanes, des contrôles aux frontières, du contrôle de l’immigration, de la sécurité dans les transports ou encore des garde-côtes.

Ces agents sont habituellement chargés de patrouiller le long des frontières, de fouiller les passagers dans les aéroports et d’expulser les immigrés clandestins. Ce sont précisément les profils à éviter pour mener à bien une tâche délicate telle que le maintien de l’ordre dans le contexte d’un soulèvement politique passionné.

Nul n’est surpris que ces forces fédérales fassent des erreurs élémentaires. Au lieu de coopérer avec les figures de proue des manifestations, elles s’opposent à elles. Au lieu d’encourager la population à rentrer chez elle, elles incitent d’autant plus de monde à descendre dans la rue. Au lieu d’apaiser la situation, elles excèdent la population. Ces agents ont amplifié les violences. Ils ont envenimé les choses.

Aucun sens sur le plan du maintien de l’ordre

Comment expliquer ce choix ? À la Maison-Blanche et au ministère de la Sécurité intérieure, les décideurs qui ont envoyé des agents de contrôle de l’immigration et des garde-côtes à Portland étaient conscients qu’ils allaient ainsi accentuer la colère populaire. Mais si la décision du gouvernement n’a aucun sens sur le plan du maintien de l’ordre, elle trouve sa logique dans une autre tactique de terrain.

Bienvenue dans le monde des mises en scène autoritaires, une stratégie politique qui atteint des sommets de complexité en Russie depuis 2010 et qui fait aujourd’hui ses débuts aux États-Unis. Contrairement à l’autoritarisme du XXe siècle, la campagne d’influence postmoderne que l’on observe au XXIe siècle ne nécessite pas la création d’un État policier en bonne et due forme. Il n’est pas non plus nécessaire d’avoir la mainmise totale sur les informations ou de se livrer à de grandes vagues d’arrestations. Au contraire, cette campagne peut être mise en œuvre en s’appuyant sur quelques organes de presse et quelques arrestations ciblées.

Si ces tactiques ne sont pas “totalitaires”, elles ne sont pas pour autant légales, acceptables ou normales. J’insiste : à Portland, des citoyens voient leurs droits bafoués. Des personnes ont été enlevées dans la rue et jetées dans des monospaces banalisés. Des précédents historiques régissant les liens des États avec les autorités fédérales ont été renversés. Des procédures judiciaires sont d’ores et déjà en cours [lundi 27 juillet, des manifestants ont notamment attaqué en justice le gouvernement Trump pour son action à Portland].

L’objectif n’est pas de faire la paix

Mais même si les tribunaux finissent par ordonner le départ de ces agents en treillis, le président qui les a envoyés sur place risque de ne pas s’en soucier. Car l’objectif n’est pas de faire la paix à Portland. L’objectif est de faire passer un message.

Les Américains devraient reconnaître cette tactique, car elle n’est pas inédite. Lorsque le gouvernement de Trump a cruellement ordonné la séparation d’enfants et de leurs parents à la frontière avec le Mexique, il montrait notamment au grand public à quel point le président déteste les immigrés originaires du Mexique et du Honduras. Les attaques contre les manifestants de Portland répondent à la même logique : la mise en scène vise à révéler toute la détestation de Trump à l’égard des Américains “de gauche”, des Américains “urbains”, des Américains “démocrates”. En d’autres termes, le chaos qui règne à Portland n’est pas fortuit. Le chaos est instauré à dessein.

“Zone de guerre” et “vermine”

Le chaos est aussi une tactique et il va désormais être mis à contribution. Il donnera lieu à des photos, des vidéos, des montages et d’autres outils pour les sympathisants de Trump dans la presse. Ces images seront reprises à terme dans les spots publicitaires de la campagne électorale. Sur Fox News, l’éditorialiste Sean Hannity ne s’est pas privé d’assimiler Portland à une “zone de guerre”. Son collègue Tucker Carlson a évoqué la “vermine” qui permet aux démocrates progressistes de rester au pouvoir. Joe Biden va maintenant être intégré à ce scénario : les conseillers de Trump ont déclaré aux journalistes que si l’ancien vice-président l’emportait en novembre, il “laisserait les fascistes de gauche détruire l’Amérique”.

Manifestants, vermine, chaos, fascistes, gauchistes, démocrates, Biden – tous ces termes et personnes s’inscrivent dans une seule et même stratégie. Le gouvernement de Trump montrera à la population des images de ses agents en train de restaurer l’ordre avec fermeté. Le discours de la Maison-Blanche séduira le pan de la population qui ne dénonce rien tant que l’insécurité.

Impression de déjà-vu

Ceux qui étudient les dictatures modernes ont une étrange impression de déjà-vu. Vladimir Poutine, le président russe, que Trump admire, s’appuie notamment sur les mises en scène autoritaires pour rester au pouvoir. En 2014, pendant une crise politique en Ukraine, il a imaginé un complexe scénario médiatique qui assimilait les manifestants ukrainiens prodémocratie aux fascistes des années 1940.

La télévision publique russe a diffusé des violences en boucle – des scènes que Poutine lui-même avait incitées, d’abord en encourageant l’ancien président ukrainien à tirer sur la foule, puis en envahissant le pays. Il a envoyé en Crimée puis dans l’est de l’Ukraine des soldats en uniformes banalisés (les célèbres “petits hommes verts”) afin de “dominer” la situation, pour reprendre le terme employé par Trump au sujet de Portland. C’est en tout cas l’image qu’il veut donner à la télévision.

Les médias russes sont allés encore plus loin et ont ajouté des éléments fallacieux à une tragédie bien réelle, par exemple avec l’invention d’une histoire à dormir debout selon laquelle des forces ukrainiennes avaient crucifié un enfant. Faut-il supposer que Trump prévoit de continuer sur cette voie ?

Image ukrainienne

À la fin juillet, la page officielle de Trump sur Facebook a publié un spot publicitaire qui prétendait montrer de nouvelles scènes de violences urbaines. Le slogan oppose l’ordre public au chaos et à la violence, et le spot met en parallèle un portrait de Trump soucieux et une image où des manifestants agressent un policier. Mais cette photo n’a pas été prise à Portland. Téléchargée sur Internet, elle a été prise… en Ukraine. En 2014. Dans le spot, créé par le groupe appelé Chrétiens évangéliques pour Trump, l’insigne sur l’épaule du policier comporte la croix orthodoxe ukrainienne.

On voit bien l’attrait de cette méthode. Si la justice devient trop encombrante ou si des maires empêchent la police aux frontières de faire la loi dans les villes américaines, les équipes de la campagne électorale de Trump auront la solution : nul besoin d’utiliser des photos ou des vidéos provenant des États-Unis. Il suffit de puiser des images directement dans l’arsenal du Kremlin et d’imiter ses méthodes.

Anne Applebaum

18 juillet 2020

Réforme des retraites : le gouvernement reporte "au moins jusqu'à la fin de l'année" les concertations

retraites reforme

S'il n'a pas confirmé officiellement la date de reprise des discussions, le Premier ministre a indiqué après la réunion que la concertation reprendrait "dans les mois à venir pour en améliorer le contenu et la lisibilité pour nos concitoyens".

Devant les députés, Jean Castex avait qualifié l'épineuse réforme des retraites de "nécessaire". Il ne compte toutefois pas aller trop vite. Les concertations autour de la réforme sont repoussées "au moins jusqu'à la fin de l'année", a annoncé vendredi 17 juillet le président de la CPME François Asselin, au sortir d'une réunion entre les partenaires sociaux et le gouvernement à Matignon.

"Nous continuons de croire qu'un système universel est plus juste mais la priorité n'est pas celle-ci aujourd'hui", a souligné le secrétaire national de la CFDT Laurent Berger. Le Premier ministre Jean Castex "a dit que c'était repoussé à des discussions plutôt en 2021", a-t-il confirmé.

Par ailleurs, Jean Castex "nous a rassurés sur le fait qu'il faudrait faire la distinction entre ce qui est du domaine du conjoncturel et ce qui est du structurel" sachant qu'après la crise du coronavirus "les schémas d'équilibre" financier "ne sont plus les mêmes", a précisé François Asselin.

Jean Castex promet une "nouvelle méthode"

S'il n'a pas confirmé officiellement la date de reprise des discussions, le Premier ministre a indiqué après la réunion que "l'instauration d'un nouveau système de retraites universel sera maintenue". "Simplement, nous lui appliquerons une nouvelle méthode en reprenant la concertation dans les mois à venir pour en améliorer le contenu et la lisibilité pour nos concitoyens", a-t-il ajouté.

Mardi, Emmanuel Macron avait estimé que la France ne pouvait pas faire "l'économie d'une réforme" des retraites, tout en reconnaissant que le projet du gouvernement ne pourrait pas être maintenu tel que conçu avant la crise sanitaire. "Je pense que cette réforme est juste car elle est faite pour celles et ceux qu'on a appelés les 'premiers de corvée' mais elle ne peut pas se faire comme elle était emmanchée avant la crise", avait ainsi jugé le chef de l'Etat.

10 juillet 2020

LOI SUR LA SÉCURITÉ NATIONALE À HONGKONG

hong

Hongkong sous le contrôle total de Pékin

Florence De Changy

La police secrète chinoise a désormais pignon sur rue avec l’inauguration d’un « bureau de sécurité »

HONGKONG - correspondance

Les choses vont très vite à Hongkong depuis la promulgation de la loi de sécurité nationale mise au point par les autorités chinoises. Une semaine après l’entrée en vigueur de cette nouvelle loi visant à « empêcher et punir les crimes de sécession, subversion, terrorisme et collusion avec des puissances étrangères », le siège du nouveau bureau de sécurité prévu par l’article 48 a été officiellement inauguré mercredi 8 juillet au matin, derrière de hautes palissades de protection, en plein milieu de Causeway Bay, quartier dense et commerçant de l’île de Hongkong, momentanément bouclé.

Pendant la nuit, l’emblème officiel de la Chine a remplacé l’enseigne de l’hôtel Metropark, propriété du China National Travel Service, le géant public du tourisme chinois. Selon la presse locale, il n’acceptait plus de clients depuis quelques jours. Un imposant drapeau chinois a été hissé devant le fin gratte-ciel de verre, situé juste en face du parc Victoria, où les militants prodémocratie commémorent chaque année le massacre de Tiananmen de 1989. C’est aussi de là que partent toutes les grandes marches de protestation. Ce nouveau bureau, dont la mission officielle est de « protéger la sécurité nationale », s’est donc installé au cœur symbolique de la contestation physique des Hongkongais face à Pékin.

Expert de la propagande

C’est la cinquième représentation officielle du gouvernement central chinois à Hongkong, qui accueillait déjà le bureau de liaison, situé à Sheung Wan (ouest de l’île), la représentation du ministère des affaires étrangères chinois), placée en surplomb de Central, le quartier des affaires, le quartier général de l’Armée de libération populaire jouxtant les bureaux du gouvernement et du Parlement hongkongais, au bord du port Victoria, et enfin la tour de l’agence de presse officielle, Chine nouvelle, également située à Causeway Bay.

Selon le principal journal anglophone de Hongkong, le South China Morning Post (SCMP), le nouveau chef de ce bureau, Zheng Yanxiong, y avait d’ailleurs déjà pris ses quartiers dès mardi. A 56 ans, M. Zheng passe pour être un dur et un expert en matière de propagande. Il a fait toute sa carrière dans la province du Guangdong et parle couramment cantonais (langue d’usage à Hongkong alors que la langue officielle chinoise est le mandarin). En janvier 2019, il avait accédé au comité permanent du parti de la province, après avoir été durant plusieurs années le numéro deux de son département de propagande. En 2011, il s’était fait remarquer pour sa gestion du soulèvement de Wukan, un village de la province de Guangdong, alors qu’il était secrétaire du parti de la ville dont il dépendait.

Ses agents ont des pouvoirs quasi illimités puisqu’ils ne sont pas soumis à un contrôle local. Ce bureau, dont le fonctionnement sera financé par Pékin (article 51), a pour fonction de cornaquer tous les autres nouveaux acteurs nommés au service de la sacro-sainte sécurité nationale. Car la nouvelle loi (articles 12-14) prévoit également la mise en place d’un Comité de protection de la sécurité nationale. Ce comité, présidé par la chef de l’exécutif de Hongkong, Carrie Lam, réunit tous les postes-clés de l’exécutif, dont les ministres des finances, de la justice et de la sécurité, ainsi que le chef de la police. Il va être géré par un secrétariat général dont le responsable doit être nommé par Pékin, sur proposition du chef de l’exécutif.

Carrie Lam a donc proposé son chef de cabinet, Eric Chan, qui, avec une personnalité affable et sympathique, a également la réputation d’être d’une grande loyauté à l’égard de Pékin. En outre, selon l’article 15, un « conseiller de sécurité nationale » directement nommé par Pékin assistera à toutes les réunions. L’homme choisi pour occuper ce poste est l’actuel directeur du bureau de liaison, Luo Huining, lui aussi un « dur » nommé en janvier 2020. Les travaux de ce comité n’ont pas l’obligation d’être rendus publics et ses décisions ne peuvent pas être contestées par un recours en justice.

« Lois effrayantes »

Lors de sa première réunion, lundi 6 juillet, le comité a annoncé sept nouvelles règles qui autorisent notamment la police, « sous des circonstances exceptionnelles », à procéder à des fouilles et à des confiscations sans mandat. En outre, quiconque apprend qu’un lieu est susceptible d’être lié à une « atteinte à la sécurité nationale » est dans l’obligation de prévenir la police dans les plus brefs délais possibles.

Ces lois visent également directement tous les acteurs sur Internet, qui vont devoir s’aligner et coopérer au risque d’être poursuivis. « Ces nouvelles lois sont effrayantes car elles accordent à la police des prérogatives normalement réservées à la justice », a déclaré l’avocat Anson Wong au SCMP. La police de Hongkong a elle aussi dû créer un nouveau service en son sein, entièrement dévoué à la « sécurité nationale ». Edwina Lau, commissaire adjointe (numéro deux) de la police, a été nommée à la tête de ce nouveau département et elle siège à ce titre également au sein du comité. Dans deux interviews « exclusives » diffusées par la chaîne officielle chinoise internationale CGTN, la commissaire adjointe et son patron, le chef de la police de Hongkong, Chris Tang, apparaissent en train de réciter, avec l’aide évidente d’un prompteur, les nouvelles fonctions des outils de contrôle imposés à Hongkong par la Chine, avec une étrange raideur et des signes visibles de stress.

10 juillet 2020

Aux Etats-Unis, le nombre de cas de Covid-19 explose

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Par Corine Lesnes, San Francisco, correspondante

Malgré une situation alarmante, les mesures restrictives sont rejetées par une partie de la population.

Difficile d’être plus explicite. « Je suis américain et j’estime que je dois pouvoir faire ce que je veux. Je paie mes impôts, je vis libre et je veux être libre. » L’homme qui parle n’est pas un de ces jeunes trompe-Covid qui se serrent dans les fêtes sur les plages de Floride. Il a la soixantaine, un peu d’embonpoint, un chapeau de cow-boy – en paille, c’est l’été – et, bien sûr, pas de masque. Il est venu en cette fête nationale du 4 juillet assister au traditionnel rodéo de Giddings, une bourgade de 5 000 habitants au milieu du Texas.

Pas de distanciation physique sur les gradins, pas de masques, malgré l’injonction du gouverneur de l’Etat. « C’est contre nos droits constitutionnels. Le gouvernement ne devrait pas pouvoir dicter ce que je porte », ajoute une autre spectatrice, selon les images montrées par la chaîne publique PBS.

En Floride ou au Texas, les hôpitaux au bord de la rupture

On ne saurait mieux illustrer l’étrangeté de la situation des Etats-Unis, cinq mois après l’irruption d’une pandémie qui a tué plus de 133 000 personnes et a placé le pays au premier rang mondial des victimes (mais septième, derrière la France, rapporté à la population). Alors que 37 des 50 Etats connaissent de nouveau une croissance des cas de contamination (3 millions au plan national) et, qu’en Floride ou au Texas, les hôpitaux sont au bord de la rupture, une partie de la population pense que lutter contre une maladie hautement infectieuse est affaire de liberté individuelle.

Une fraction certes minoritaire, mais représentative d’un courant ancré dans l’histoire nationale – en 1918, pendant la grippe « espagnole », une ligue antimasques s’était constituée à San Francisco. Au-delà des intérêts économiques, le sentiment anticonfinement participe du traditionnel individualisme américain (l’esprit « frontière »), mais aussi du non moins traditionnel fatalisme religieux. « Je n’ai pas peur, explique une jeune femme dans le même reportage de PBS. Ce qui doit arriver arrivera. Si mon heure est arrivée, le bon Dieu m’emportera. »

Les pouvoirs publics ont dû – et doivent toujours – composer avec cet état d’esprit, sachant qu’il est hors de question d’aller trop loin dans les restrictions à la liberté des Américains. Récemment, alors que la Californie, l’ex-bon élève du confinement, se trouvait confrontée à une recrudescence des cas, à peine moins que les Etats républicains qui n’en avaient fait qu’à leur tête, un médecin de l’hôpital universitaire de San Francisco en était à envier les mesures prises en France : des autorisations pour sortir, expliquait-il admiratif ; des amendes si les citoyens dépassaient le périmètre autorisé !

Un fâcheux contretemps

Pour des raisons politiques, mais aussi géographiques – il y a encore des comtés épargnés, dont les habitants sont stupéfaits d’apprendre que, dans les villes, on n’utilise plus d’argent liquide par peur de la contamination –, le gouvernement américain n’a pas pu imposer de mesures uniformes, contraignantes et surtout convaincantes. Faute de leadership à Washington, dénoncent les démocrates.

Après avoir tenté de contrôler l’incontrôlable virus, par des conférences de presse quotidiennes de deux heures, Donald Trump s’est désintéressé de la situation sanitaire pour se recentrer sur l’économie et sa reprise. A quatre mois de l’élection présidentielle, il se comporte comme si le virus n’était qu’un fâcheux contretemps, bien que la pandémie frappe régulièrement dans son entourage. Après les trois membres du Secret Service déployés à Tulsa (Oklahoma) pour le rassemblement de campagne du 20 juin, c’est la compagne de son fils Donald Junior, l’ex-avocate et présentatrice de Fox News Kimberly Guilfoyle, qui a été contaminée et a dû se décommander pour le show du 3 juillet au mont Rushmore, où les chaises étaient serrées de près, au mépris des consignes sanitaires.

Selon le Washington Post, la Maison Blanche parie sur la lassitude des Américains et un effet d’« anesthésie » à la pandémie. Après des semaines d’anxiété économique et un déluge quotidien d’informations sur les contaminations – 10 000 au Texas mardi et 6 000 en Californie, un record depuis le début –, les chiffres stratosphériques finissent par ne plus avoir de portée. Donald Trump l’a répété dimanche : le coronavirus n’est pas si méchant. La preuve : le nombre de morts n’augmente pas en proportion. « Dans 99 % des cas, le virus est sans danger », a-t-il prétendu. Et s’il y a explosion des cas, c’est que les Etats-Unis testent beaucoup plus : « 40 millions de personnes », s’est-il félicité. Un raisonnement qui a consterné le gouverneur démocrate de New York, Andrew Cuomo. Avec une telle logique, « il suffirait d’arrêter les mammographies pour faire disparaître le cancer du sein ».

DONALD TRUMP A ANNONCÉ QU’IL ALLAIT « FAIRE PRESSION SUR LES GOUVERNEURS » POUR ROUVRIR « BEAUTIFULLY » LES ÉCOLES PUBLIQUES : AU MOYEN DE COUPES BUDGÉTAIRES SI NÉCESSAIRE

Le président américain est passé, mardi, à sa nouvelle offensive, celle pour laquelle il réserve des majuscules à ses messages Twitter : les écoles. Il veut faire rouvrir les établissements d’enseignement, et ce alors que les universités hésitent à annoncer leur politique, tous les jours plus fluctuante (mardi, Harvard a finalement tranché : ce sera poursuite des cours en ligne jusqu’à la fin de l’année, mais le prix de la scolarité restera fixé à 50 000 dollars – 44 000 euros). Lors d’une réunion avec des enseignants et des parents, M. Trump a annoncé qu’il allait « faire pression sur les gouverneurs » pour rouvrir « beautifully » (« en beauté ») les écoles publiques : au moyen de coupes budgétaires si nécessaire. S’il peut se prévaloir de l’opinion favorable de l’académie américaine de pédiatrie, les professeurs réclament des garanties, notamment en Floride, où les autorités ont déjà décrété la réouverture des classes, malgré l’escalade des cas (84 % des lits en soins intensifs sont occupés).

Droite et gauche se rejettent la responsabilité du surge (la « recrudescence »). Côté républicain, certains élus, dont le maire de Miami, Carlos Gimenez, et l’un des chefs de file du parti, Kevin McCarthy, ont incriminé Black Lives Matter et les manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd, le 25 mai. Mais selon une étude publiée fin juin par le National Bureau of Economic Research (NBER), sur les 315 villes où ont eu lieu des défilés, « aucune preuve » n’a pu être établie de cette corrélation dans les trois semaines qui ont suivi. D’autres ont blâmé l’attitude de M. Trump et son soutien aux extrémistes anticonfinement, qui ont obligé les gouverneurs à précipiter l’assouplissement des restrictions à l’occasion du Memorial Day, le premier week-end des vacances américaines. Le gourou du Covid-19, le docteur Anthony Fauci, a préféré ne pas désigner de responsables. Mais il a mis en garde lundi contre toute « fausse narration » sur la dangerosité du virus : certes le nombre quotidien de morts est contenu (902 pour la journée du 7 juillet contre 2 701 le 6 mai), mais ce n’est peut-être qu’un effet retard et aucune conclusion ne saurait en être tirée.

Les « invincibles »

Le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, lui, qui avait été le premier à ordonner des mesures de confinement à l’échelon d’un Etat entier et s’en veut d’avoir cédé trop vite à la pression, a, de son côté, mis en cause les jeunes qui se croient « invincibles ». Les comtés du sud de l’Etat, et particulièrement celui traditionnellement républicain d’Orange, terreau de l’hédonisme californien, où on avait beaucoup manifesté en mai contre la fermeture des plages et des restaurants, en sont à devoir expédier des malades dans des hôpitaux du nord de l’Etat. Les « invincibles » forment maintenant la moitié des cas en Californie. De 65 ans en mars, l’âge médian des patients est passé à 37 ans. A Seattle (Washington), deux personnes affectées sur trois ont moins de 29 ans.

La relative indifférence – ou insouciance – d’une partie de la population est peut-être aussi à mettre en relation avec le fait que la maladie frappe de manière très inégalitaire. En portant plainte, en vertu de la loi sur la liberté de l’information (FOIA), le New York Times a réussi à se procurer un état des lieux. Ce qui n’a pas été sans peine : les comtés n’ont pas les mêmes critères de comptabilité des cas, et l’obligation de les signaler au niveau fédéral ne date que de quelques semaines. Les chiffres, qui ne prennent pas en compte le summer surge (la recrudescence estivale actuelle), montrent que les Noirs et les Latinos ont trois fois plus de probabilités de contracter le virus que les Blancs, et deux fois plus d’en mourir.

Jusqu’ici, les disparités dans la maladie étaient attribuées aux comorbidités plus fréquentes parmi ces populations. A la lumière de cette enquête, les experts pensent qu’elles sont surtout le reflet du danger auquel sont exposées, de manière disproportionnée, les minorités, du fait de leur statut économique. Noirs, Latinos et autres « personnes de couleur », selon la nomenclature américaine, forment la majeure partie des travailleurs « essentiels », que ce soit dans les services de nettoyage, de transports ou d’alimentation. Des catégories qui ne prennent pas le risque de s’exposer au virus au nom de la liberté individuelle mais par nécessité.

8 juillet 2020

Brésil - Le président Jair Bolsonaro testé positif au Covid-19

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FOLHA DE SÃO PAULO (SÃO PAULO)

Après avoir déclaré, lundi 6 juillet, qu’il avait présenté des symptômes du Covid-19 et effectué un nouveau test, le président brésilien a confirmé, ce mardi, qu’il était effectivement infecté par le coronavirus.

Moins de vingt-quatre heures après avoir annoncé qu’il avait subi un nouveau test de dépistage, le président brésilien a confirmé, mardi 7 juillet, qu’il avait été testé positif au coronavirus. Selon des interlocuteurs de Jair Bolsonaro, interrogés par Folha de São Paulo, le chef de l’État s’est fait tester “après avoir senti de légers symptômes : légère fièvre et toux”.

Le président d’extrême droite avait déjà évoqué le sujet avec des sympathisants réunis lundi devant le palais présidentiel, et indiqué qu’il allait se faire tester, indique le journal, qui cite Jair Bolsonaro :

Je reviens de l’hôpital, j’ai fait un dépistage pulmonaire, mon poumon est propre.”

En descendant de sa voiture, il avait alors demandé aux personnes présentes de ne pas s’approcher de lui.

Des réunions quand même

Un peu plus tard, Jair Bolsonaro a déclaré à la chaîne CNN Brésil qu’il avait 38 °C de fièvre et 96 % de taux d’oxygénation du sang, et qu’il avait déjà commencé à prendre un traitement à base d’hydroxychloroquine.

Le président brésilien avait, dès lundi, annulé ses déplacements et réunions de la semaine, annonçant à ses alliés que ces rencontres se tiendraient par visioconférence “pour éviter un risque de contagion” en cas de contamination avérée, souligne Folha.

Mais, selon l’agenda officiel du palais présidentiel consulté par le journal, Jair Bolsonaro a rencontré plusieurs ministres lundi, ainsi que l’ambassadeur américain à Brasilia pendant le week-end.

Un déni persistant

“Depuis le début de la crise mondiale de coronavirus, Bolsonaro a fait des déclarations dans lesquelles il cherche à minimiser les répercussions de la pandémie” et “traite comme exagérées certaines mesures prises à l’étranger et par les gouverneurs d’État du pays”, rappelle le quotidien de São Paulo.

Le président brésilien a également signé des mesures visant à “dribbler des décisions régionales et municipales” et a “maintenu le contact avec des personnes de la rue”, allant au contact de ses sympathisants à de multiples reprises, et ce sans porter de masque, ajoute Folha.

Tout récemment, le chef de l’État a pris de nouvelles mesures contraires aux injonctions de l’OMS : il a mis des vetos présidentiels à des paragraphes du projet de loi portant sur l’obligation d’utiliser des masques dans des endroits publics ou des lieux privés ouverts au public.

Avec ces vetos, ces équipements ne seraient plus obligatoires dans les prisons, les églises, les commerces et les écoles. Le texte doit encore être voté par le Congrès, qui peut invalider les modifications apportées par Jair Bolsonaro.

7 juillet 2020

AVIGNON - En 2005, le festival connaît une bataille d’Hernani des années 2.0

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« L’Histoire des larmes », de Jan Fabre, le 7 juillet 2005, dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, à Avignon. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

Fabienne Darge

Spectacles hués, public qui déserte, violentes critiques dans la presse… La 59e édition est éruptive

Cette année-là, il a fallu jeter son corps dans la bataille. 2005, année explosive, éruptive, inflammable : le Festival d’Avignon y connaît une de ces batailles d’Hernani dont le théâtre, régulièrement, a besoin pour s’interroger sur lui-même, se régénérer et se prouver qu’il est bien vivant. L’était-il encore, vivant, dans ces années 2.0 dopées aux industries culturelles et au virtuel ? Il lui fallait une bonne bagarre pour trancher dans le vif : ce fut le festival de 2005, et ce que l’on a désormais coutume d’appeler la « querelle d’Avignon ».

L’année précédente, pourtant, le festival avait pris un nouveau départ. Avignon revivait, après l’annulation traumatique de la manifestation en 2003, due au conflit des intermittents du spectacle. Les deux jeunes directeurs fraîchement nommés pour succéder à Bernard Faivre d’Arcier, Vincent Baudriller (37 ans) et Hortense Archambault (34 ans), avaient, de l’avis général, bien réussi leur coup, en compagnie de leur « artiste associé », le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier. Il y avait bien eu quelques grincheux pour contester le regard très politique proposé par ce festival 2004, mais sans que cela tire à conséquence.

Pour 2005, Archambault et Baudriller choisissent comme artiste associé, concept au cœur de leur projet, le chorégraphe, metteur en scène, auteur et plasticien flamand Jan Fabre. Avec lui, c’est toute l’effervescence de la scène flamande depuis les années 1980 qu’ils veulent présenter au public d’Avignon, une mouvance qui a mis le théâtre cul par-dessus tête, en l’hybridant avec la danse, la performance, le rock et les arts plastiques.

La mèche est allumée bien avant le début du festival, dès la présentation du programme, le 4 mars. Le Figaro et Le Nouvel Observateur, notamment, dénoncent les choix des deux codirecteurs, et un parti pris jugé « hermétique » ou « élitiste ». Ce qui choque une bonne partie de la presse, de la profession et du public, c’est notamment qu’aucun spectacle de théâtre au sens strict ne soit prévu dans la Cour d’honneur du Palais des papes : dans le saint des saints du festival sont programmés une création et une reprise de Jan Fabre, L’Histoire des larmes et Je suis sang, et une création de la chorégraphe française Mathilde Monnier, Frère et Soeur.

A la veille de l’ouverture, la presse locale prend le relais. « Une édition à risques, radicale, qui créera sans doute la polémique. Ce “in” s’ouvre sur du soufre », annonce La Provence dès le 8 juillet. Le soir de la première dans la Cour, ce même 8 juillet, la création de l’artiste flamand déçoit. « Le corps selon Jan Fabre laisse Avignon perplexe », titre Le Monde.

Dans les jours qui suivent, les spectacles improbables, inaboutis ou inutilement prétentieux s’accumulent. Et beaucoup d’entre eux dégagent une violence sans recours, incapables d’offrir une forme artistique ouvrant sur une médiation par rapport à la dureté, à la perte de sens du monde contemporain. Les corps souffrants se ramassent à la pelle, en cette édition 2005, et laissent sur le flanc nombre de spectateurs.

Ajoutez à cela que la modestie n’est pas la qualité première du personnage Jan Fabre, et il n’en fallait pas plus pour que la mèche s’enflamme, au risque de tout faire exploser, et notamment la direction du festival. Artistes, directeurs de théâtre, universitaires, journalistes, spectateurs, tout le monde se jette dans la bataille, dans ce grand forum qu’est Avignon.

Les soirées dans la Cour sont régulièrement huées, les spectateurs désertent certains spectacles par grappes. Lors d’une représentation d’After/Before, spectacle de Pascal Rambert, une femme se lève et explose : « Mais qu’est-ce qu’on vous a fait pour mériter ça ? Pourquoi vous nous faites souffrir comme ça depuis une heure et demie ? » On sait maintenant que cette femme n’était pas tout à fait une spectatrice ordinaire, puisqu’elle était la compagne de Jacques Livchine, directeur du Théâtre de l’Unité. Mais elle devient l’emblème de la bronca contre les choix de la jeune direction d’Avignon, chez ceux qui ont intérêt à l’entretenir.

Au bar du « in », le rendez-vous des professionnels, les discussions, âpres, douloureuses, durent jusqu’à l’aube. « Ça n’arrêtait plus, racontait, dans nos colonnes, Jacques Blanc, alors directeur du Quartz, scène nationale de Brest. Il faut comprendre : nous vivons une vraie crise. Une crise douloureuse mais j’espère salutaire, car elle pose toutes les questions. Et, comme toujours, Avignon, c’est la brûlure. »

Un texte qui a fait date

Les esprits raisonnables ont beau rappeler que la danse était présente à Avignon dès l’année 1966, avec Maurice Béjart qui fut une sorte d’artiste associé avant l’heure, ainsi que le cinéma, avec la projection de La Chinoise, de Godard, dans la Cour d’honneur en 1967. Qu’en cette année 2005 il y a aussi du théâtre « de texte », et des spectacles formidables – Kroum, par Krzysztof Warlikowski, La Mort de Danton et La Vie de Galilée, par Jean-François Sivadier, Les Vainqueurs, d’Olivier Py… Rien n’y fait : Avignon sera en surchauffe jusqu’au bout, cet été-là, laissant le monde du théâtre bouleversé par la violence de la polémique.

De quoi Avignon 2005 a-t-il été le symptôme ? Querelle des anciens et des modernes ? Du théâtre de texte face au théâtre visuel et corporel ? Opposition entre la médiation et la sublimation offertes par l’art et des formes plus littérales, qui se veulent plus efficaces pour parler du monde contemporain ? Conflit de générations, bataille pour le pouvoir ? Tout cela à la fois, sans doute.

Au-delà, ce festival 2.0 a synthétisé une inquiétude majeure, celle du lien entre l’appauvrissement du langage et la recrudescence de la violence. Olivier Py, qui prendra la succession de Vincent Baudriller et d’Hortense Archambault à la tête du festival en 2013, l’a exprimé dans un texte qui a fait date, Avignon se débat entre les images et les mots, publié dans Le Monde le 29 juillet 2005.

Il s’y interroge sur cette question anthropologique d’importance : traditionnellement, le langage, au théâtre comme dans la vie, est ce qui permet de surmonter la violence inhérente à la vie humaine. Qu’en est-il quand le langage traditionnel – celui des mots – est supplanté par d’autres formes d’expression, à savoir les images ?

Dans cette dernière bataille d’Hernani qu’ait connu l’art théâtral, Avignon a joué, plus que jamais, son rôle de miroir de la société de son temps. Le théâtre, qui en 1947 s’était refondé dans la nuit, dans les pierres, s’est ici repensé dans les cris, les larmes et les invectives, mais il s’est repensé. Il y a gagné à la fois une nouvelle reconnaissance de la place du texte, et un formidable élargissement de ses moyens, à l’œuvre depuis quinze ans.

C’est comme s’il s’était augmenté de toutes parts, prouvant qu’il est bien un art total, capable d’accueillir tous les autres en son sein, selon une conception d’ailleurs ancienne et largement partagée, notamment en Orient.

Vincent Baudriller et Hortense Archambault, lors de ce festival 2005 qu’ils avaient placé sous le patronage d’Antonin Artaud, ne manquaient jamais de rappeler que ce terme de « radical », dont on avait qualifié leur festival, est de la même famille que « racine », et qu’il désigne « ce qui tient à l’essence, au principe d’un être ou d’une chose ».

4 juillet 2020

Trump au Mont Rushmore pour un feu d’artifice de transgressions

independance day

Par Corine Lesnes, San Francisco, correspondante

A la veille de la fête nationale, le président américain a fustigé ceux qui veulent réexaminer l’histoire américaine et faire tomber les statues.

Un feu d’artifice de transgressions. Sans masques ni distanciation physique, malgré l’opposition des nations indiennes et le risque d’incendie, Donald Trump a tenu un rassemblement, vendredi 3 juillet, veille de la fête nationale américaine, au pied du Mont Rushmore, dans le Dakota du Sud. Les Etats-Unis sont « le pays le plus grand et le plus juste qui ait jamais existé sur cette Terre », a-t-il proclamé.

Le podium avait été disposé de sorte que sa silhouette s’inscrive dans le cadre iconique où sont gravés à même la roche les visages de George Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Teddy Roosevelt. Lisant son téléprompteur, M. Trump a mis en garde contre le « danger grandissant » posé par les jeunes Américains qui contestent l’héritage des fondateurs de la République. « Le but de la révolution culturelle de la gauche est de renverser la révolution américaine », a-t-il lancé. George Washington ne sera « jamais oublié », a-t-il promis, Jefferson « jamais abandonné ».

Quelque 7 000 spectateurs ont assisté au discours et au spectacle, serrés sur des chaises pliantes disposées sur la terrasse qui conclut la monumentale Avenue des drapeaux, au pied de ce National Memorial, commencé en 1927 et achevé en 1941.

La gouverneure républicaine du Dakota du Sud, Kristi Noem, avait décidé de ne pas tenir compte des consignes de distanciation renouvelées à la veille de la fête nationale par les autorités sanitaires. Alors que l’épidémie connaît une recrudescence record dans quatorze Etats, au point que les traditionnels pique-niques du 4-Juillet et autres excursions dans les parcs nationaux ont été découragés voire interdits, elle avait invité chacun à prendre ses responsabilités, la fête de l’indépendance étant une célébration de la liberté individuelle chère aux Américains – dont celle de ne pas porter de masque par une si belle soirée.

Visite insultante pour les Sioux

Depuis 2010, aucun feu d’artifice n’avait eu lieu au Mont Rushmore, en raison des risques d’incendie. Sur l’insistance de la Maison Blanche, le service des parcs nationaux a approuvé leur retour, assurant que le festival pyrotechnique réclamé depuis deux ans par M. Trump ne causerait pas de dommages à l’environnement. Un survol d’avions de combat pendant l’hymne national est venu renforcer l’effet patriotique, ainsi que les témoignages vidéo de militaires originaires du Dakota du Sud et désireux de souhaiter un « bon anniversaire » (le 244e) aux Etats-Unis.

La visite a été vue comme particulièrement insultante par les Sioux dont c’est la terre ancestrale. Les gouvernements des tribus lakotas avaient demandé à la Maison Blanche d’y renoncer. D’une part pour ne pas risquer de propager le coronavirus parmi les populations amérindiennes, particulièrement vulnérables. D’autre part, par respect pour les revendications historiques des Sioux.

Pour les tribus Lakotas et Oglala, les Blacks Hills, où se situe le Mont Rushmore, sont des collines sacrées. Par les traités de Fort Laramie de 1851 et 1868, le gouvernement des Etats-Unis leur en avait garanti la souveraineté. Il n’a pas tenu parole.

Après la découverte d’or, en 1874, les Sioux ont vu leur territoire de 240 000 km2 réduit à cinq réserves disséminées dans les Dakotas du Nord et du Sud. En 1980, la Cour suprême a condamné le gouvernement fédéral à indemniser les tribus, mais celles-ci continuent à refuser l’argent – estimé aujourd’hui à plus de 1 milliard de dollars (890 millions d’euros) – et à revendiquer les Black Hills.

Une centaine de membres de la tribu Lakota et des militants alliés ont réussi à empêcher pendant deux heures l’accès au monument, après avoir bloqué la route avec des camionnettes dont ils avaient retiré les pneus. « C’est comme si Trump essayait d’aller tenir un feu d’artifice au Vatican », a critiqué Julian Bear Runner, le président de la tribu Oglala, où on célèbre chaque 25 juin la victoire des Amérindiens en 1876 sur le général Custer, l’homme qui ouvrit les Black Hills aux chercheurs d’or. « Du sel dans une plaie », a comparé Ricky Gray Grass, un autre dirigeant de la tribu, dans le Washington Post : non seulement les collines ont été saisies au mépris des traités, mais y graver « les visages blancs des auteurs du génocide », a ajouté à l’humiliation.

« Effacer notre histoire »

A un moment de réexamen des épisodes les moins glorieux de l’histoire américaine, la visite de Donald Trump a eu pour effet d’enfoncer le clou sur les failles des héros nationaux. La presse a répété une fois de plus que George Washington avait 123 esclaves et que Thomas Jefferson en eut plus de 600 au cours de sa vie. Teddy Roosevelt est maintenant connu non plus seulement comme un passionné des parcs nationaux ou du canal de Panama mais aussi comme un président qui a tenu nombre de propos racistes – ce qui le menace d’être descendu de son piédestal équestre du musée d’histoire naturelle de New York.

Quant à Lincoln, s’il a prononcé l’émancipation des esclaves, il est aussi celui qui a approuvé la mort par pendaison de trente-huit Sioux en 1862 après un violent conflit avec les colons blancs.

La biographie du sculpteur des visages du Mount Rushmore – de 18 m de haut – a également été reconsidérée. Artiste célébré sans réserve par l’historiographie du parc, Gutzon Borglum, Américain d’origine danoise, il s’est révélé être membre du Ku Klux Klan dans les années 1920. Il fut même membre du Kloncilium, le cercle des dirigeants du Klan, pour qui il espérait bâtir un monument à la gloire de la Confédération sudiste.

Dans son intervention, Donald Trump a défendu les pères fondateurs et il a promis de s’opposer à la « campagne sans merci » lancée par la gauche radicale pour « effacer notre histoire ». Un discours à contre-courant : quelques heures avant sa visite, l’équipe de football américain des Redskins (« peaux rouges ») de Washington a annoncé qu’elle allait reconsidérer son nom. Une décision qui a été saluée comme une victoire dans le monde indien, qui demandait depuis des années à l’équipe de prendre en compte son sentiment à l’égard d’un nom qu’elle juge dégradant même si ce n’est pas l’avis des Blancs.

3 juillet 2020

Antiracisme - Black Lives Matter provoque un examen de conscience mondial

racisme

FINANCIAL TIMES (LONDRES)

Tout comme la vague #Metoo, Black Lives Matter a déclenché un mouvement international de protestations et de réflexion en faveur de l’égalité raciale. Mais la fascination exercée par les États-Unis ne doit pas faire oublier d’autres inégalités et violences locales.

Alors que de Düsseldorf à Jakarta des manifestants descendaient dans les rues pour manifester leur solidarité au mouvement Black Lives Matter déclenché par le meurtre de George Floyd, Igoni Barrett se trouvait à Amsterdam.

Ce romancier nigérian et jamaïcain, qui s’était retrouvé bloqué par le confinement dans le pays de son épouse, a été surpris par la formidable mobilisation contre les injustices raciales dans toutes les villes des Pays-Bas – bien plus massive que dans son pays, le Nigeria.

Paradoxalement, explique-t-il, par son histoire coloniale et ses importantes minorités noires, l’Europe prend beaucoup plus à cœur la question des inégalités raciales que le Nigeria, pays majoritairement noir. “Même dans une petite ville comme Tilburg (dans le sud des Pays-Bas), les manifestants défilaient par milliers. Beaucoup de jeunes Blancs se rendent compte de l’injustice du système policier ou carcéral et estiment que cela ne les représente pas.”

Prendre conscience de son passé collectif

La mort de George Floyd à Minneapolis, asphyxié par un policier blanc, relayée par des vidéos insoutenables, a conduit toutes sortes de gens d’un bout à l’autre du monde à s’interroger sur leur rapport personnel et national aux inégalités et aux préjugés raciaux.

Tout comme la vague #MeToo avait éveillé dans le monde entier les consciences sur les violences faites aux femmes et les droits des femmes, Black Lives Matter a soulevé un mouvement international de protestations en faveur de l’égalité raciale.

“Les répercussions de la mort de George Floyd et de la façon dont il a été déshumanisé ont dépassé les États-Unis pour se propager à l’ensemble de la planète, obligeant chacun à prendre conscience de son passé collectif”, estime pour sa part Ellen Johnson Sirleaf, ancienne présidente du Liberia et Prix Nobel de la paix.

Les manifestations au Liberia et ailleurs sont à son sens “une expression de solidarité avec notre diaspora aux États-Unis et une reconnaissance des préjudices que nous avons eu à subir du fait de la traite des esclaves, de la colonisation et du pillage de nos ressources.”

Sous influence américaine

Comme le mouvement #MeToo avait été amorcé par les révélations sur le comportement sexuel prédateur du producteur Harvey Weinstein, les appels actuels en faveur de la justice raciale sont partis de l’histoire d’un seul individu. Et comme #MeToo, le retentissement international du débat démontre qu’en dépit de leurs traumatismes et de leurs manquements évidents, les États-Unis restent pour une bonne part du monde une référence morale et politique.

À l’heure où la Cour suprême américaine vient de rendre un arrêt [le 15 juin] déclarant qu’il est illégal de licencier quelqu’un au motif qu’il est homosexuel ou transgenre, la culture américaine continue d’exercer une énorme influence dans le monde.

“Aujourd’hui, tout le monde a le regard braqué sur les États-Unis”, constate l’écrivaine ghanéenne Ayesha Harruna Attah, auteur de plusieurs ouvrages sur l’esclavage :

“Je suis convaincue que le mouvement actuel réveillera les consciences, et je ne suis pas mécontente qu’il ait commencé en Amérique. Il était important d’ouvrir ce débat.”

Un miroir tendu

Or, ce que les gens ont vu dans le miroir brandi par Black Lives Matter a été très différent selon qu’ils se situent d’un côté ou de l’autre de l’histoire de l’esclavage, des violences policières et de l’intolérance raciale.

En Australie, où le hashtag #AboriginalLivesMatter (“#LesVies AborigènesComptent”) a fait florès sur les réseaux sociaux, les protestations ont été axées sur le traitement réservé à cette population victime de massacres, d’expropriations et d’incarcérations massives depuis l’arrivée des colons blancs au XVIIIe siècle.

En Pologne, une polémique est née sur l’utilisation du terme “Murzyn” (dérivé du latin “Maurus”, Maure, Africain, équivalent de “nègre”) qui, dans l’esprit de nombreux Polonais, est un mot neutre, mais auquel d’autres reconnaissent un sens péjoratif. Lors d’une manifestation organisée à Varsovie, une jeune fille noire défilait avec une pancarte proclamant “Arrêtez de me traiter de ‘Murzyn’.”

En Grande-Bretagne, l’histoire coloniale a également laissé de profondes cicatrices. À Bristol, la statue du trafiquant d’esclaves Edward Colston a été déboulonnée et précipitée dans le fleuve. Cette initiative a divisé l’opinion, les uns dénonçant l’arbitraire de la “justice des foules”, d’autres estimant que ce sort était tout à fait mérité pour un personnage qui avait participé à ce commerce infamant.

À Oxford, l’Oriel College a cédé à des années de pressions et retiré de son campus la statue de Cecil Rhodes, impérialiste britannique accusé par des militants d’avoir posé les bases de l’apartheid en Afrique du Sud. Et le 17 juin, à l’occasion de la reprise des championnats d’Angleterre de football, chaque joueur a posé un genou à terre avant le coup d’envoi.

Le meurtre de George Floyd a également trouvé un écho particulier au Soudan, récemment marqué par le génocide orchestré par l’élite majoritairement arabe à l’encontre des populations noires, notamment au Darfour.

À en croire Muzan Alneel, ingénieure qui a participé aux manifestations qui, l’année dernière, ont abouti au renversement du dictateur Omar Al-Bachir, les revendications d’égalité raciale et de limitation des pouvoirs de la police et de l’armée ont trouvé une forte résonance au Soudan.

En juin dernier, lors d’une manifestation à Khartoum, les forces de sécurité ont tué de sang-froid plus de cent manifestants et jeté leurs corps dans le Nil. “Pour nous, ‘police’ et ‘brutalité’ sont synonymes”, affirme-t-elle, soulignant que le régime de Bachir consacrait jusqu’à 70 % des dépenses publiques à l’appareil de répression militaire – chiffre qui donne tout son sens au slogan exigeant de “démanteler la police”, nouveau cri de ralliement dans les grandes villes américaines.

Machine de propagande

Le gouffre qui sépare les idéaux exprimés dans la Constitution américaine de leur réalité est depuis longtemps le trait le plus marquant de l’histoire américaine, poursuit Mme Alneel. “Au vu de son système de santé, de ses méthodes policières et de l’état de sa démocratie, qui peut encore prétendre que les États-Unis appartiennent au monde développé ? s’interroge-t-elle, relevant que l’industrie du cinéma a contribué à diffuser les mythes américains dans le monde entier. Pour Muzan Alneel :

“Nous ne sommes pas en train d’assister à la triste histoire de l’effondrement du rêve américain, mais à la très belle histoire de l’effondrement de la machine de propagande et de la révélation des vrais combats auxquels sont confrontés les gens.”

Le journaliste nigérian Dele Olojede, lauréat du prix Pulitzer qui partage son temps entre l’Afrique du Sud et les États-Unis, estime lui aussi que le meurtre de George Floyd n’est que le dernier événement tragique venu entacher l’image de marque de l’Amérique. “Nous avons face à nous une Amérique totalement humiliée, à la réputation en lambeaux. Un grand nombre de gens hors des États-Unis – et peut-être à l’intérieur – commencent à se dire que l’empire américain a vécu. D’après moi, la crise du Covid n’y est pas étrangère”, glisse-t-il en évoquant la gestion désastreuse de la pandémie par Washington. “Soudain, tout le monde a compris que l’empereur était nu.”

Et pourtant, s’étonne M. Olojede, les États-Unis continuent à exercer une irrésistible fascination sur l’imaginaire collectif mondial. “Si le pays a été si fortement atteint dans sa réputation, c’est parce qu’il se pose en grand défenseur des valeurs fondamentales, et que le reste du monde attend de lui qu’il défende ces valeurs”, estime-t-il, ajoutant que l’Amérique s’efforce toujours de redresser le tir et d’en revenir aux idéaux énoncés dans ses textes fondateurs. “Lorsque Xi Jinping enferme un million de Ouïgours [dans les camps de rééducation] cela ne soulève pas la moindre vague de protestations dans le monde. Pour la simple et bonne raison que personne n’attend de la Chine qu’elle respecte les droits humains.”

Les écueils de la politique identitaire

L’artiste chinois dissident Ai Weiwei, réfugié en Allemagne, a dénoncé à travers ses œuvres les brutalités étatiques – des écoliers chinois morts dans l’effondrement de leurs salles de classe aux migrants syriens et africains abandonnés et condamnés à la noyade en Méditerranée.

Il soutient la lutte pour la justice sociale des Noirs, mais estime que toute politique identitaire – qu’il s’agisse des droits des femmes ou des Africains-Américains – risque d’être trop restrictive. “Un homme a été sauvagement tué, certes, mais ce jour-là, comme tous les jours, des réfugiés sont morts en mer, sans que personne se porte à leur secours – certains allant même jusqu’à les pousser par-dessus bord, rappelle-t-il. L’Occident n’est pas très sensible aux souffrances qu’endurent les peuples d’Asie. Apparemment, pour les Occidentaux, les vies asiatiques ne comptent pas. Plus de 150 Tibétains, l’une des nationalités les plus violemment opprimées, se sont immolés pour protester contre le régime chinois, mais qui s’en émeut ?”

“Il ne s’agit pas uniquement de brutalités policières, ni même de savoir si les vies noires comptent ou de #MeToo, poursuit M. Ai. Nous ne pouvons pas nous scinder en factions avec des revendications distinctes, nous devons être solidaires les uns des autres et admettre que lorsque les droits d’un groupe sont foulés aux pieds, cela nous concerne tous.”

Aparna Gopalan, chercheuse indienne chargée de cours à Harvard, s’est indignée de voir ses propres concitoyens se donner bonne conscience en arborant la cause #BlackLivesMatter comme un accessoire de mode. Comment peuvent-ils se rallier à ce mot d’ordre, s’ils ne sont pas prêts à contester les violentes discriminations en Inde, où les meurtres extrajudiciaires commis par la police d’État, pudiquement appelés des “confrontations”, sont monnaie courante et où les dalits, cette caste d’Indiens à la peau sombre que l’on appelait jadis les “intouchables”, sont régulièrement la cible de massacres ?

Avant de s’empresser de reprocher aux États-Unis leurs préjugés raciaux, les Indiens seraient bien inspirés de s’interroger sur leur propre nationalisme, incarné par l’idéologie dominante de l’Hindutva [l’“hindouité”, soutenue par le Premier ministre Narendra Modi], rappelle Mme Gopalan, citant les violences contre les musulmans et le cas du jeune Faizan, un garçon de 23 ans qui, en février dernier, a été sauvagement tabassé par la police et contraint de chanter l’hymne national avant de mourir sous les coups. “Pour Faizan et les nombreux autres musulmans qui ont été assassinés de la sorte, il n’y a eu ni manifestation, ni arrestation, ni poursuites, ni mise à pied, ni indignation publique”, écrit-elle.

Slogans restrictifs

Eddin Khoo, écrivain et historien d’origine sino-indienne, défend depuis longtemps la culture et les droits des minorités de son pays, la Malaisie. Comme Mme Gopalan et M. Ai, il se méfie de cette tendance à s’approprier les slogans restrictifs de la politique identitaire aux États-Unis où, dit-il, les expériences et aspirations d’autres communautés minoritaires sont souvent oubliées. “Le mouvement des droits civiques a été une extraordinaire inspiration pour le monde, mais je trouve que le langage et la rhétorique d’aujourd’hui sont tellement restreints que c’est déprimant, fait-il observer. Il faut bien entendu s’opposer à des pratiques telles que le profilage racial et les violences policières, mais en lieu et place des longues lettres de prison de Martin Luther King, nous n’avons aujourd’hui que des slogans pour réseaux sociaux.”

M. Khoo craint que les expériences des communautés opprimées ne soient perçues qu’à travers un prisme purement américain. “On veut maintenant déboulonner une statue du Mahatma Gandhi !” s’insurge-t-il à propos des appels en Afrique et ailleurs à abattre les statues du héros de la libération de l’Inde au prétexte qu’il aurait eu des remarques désobligeantes sur les Noirs. “C’est insensé. Pour quelqu’un comme Gandhi, le problème est qu’il a été élevé au statut de saint, et dès lors qu’on lui rend sa dimension humaine, il devient un criminel.”

On ne fait qu’appauvrir la culture, poursuit M. Khoo, lorsque l’on retire des programmes scolaires des livres comme Les Aventures de Huckleberry Finn ou Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, deux ouvrages notoirement antiracistes, au prétexte que leurs personnages utilisent un langage raciste. La Malaisie affiche depuis des siècles une grande tolérance à l’égard de la sexualité, y compris des bisexuels et des transgenres.

Pourtant, au lieu de puiser dans leur propre passé, les Malais et d’autres pays d’Asie du Sud-Est choisissent désormais de s’aligner sur le code moral des États-Unis. Et Eddin Khoo de souligner :

“C’est ma principale réserve sur la politique identitaire, qui pousse chacun dans ses retranchements. On s’attache alors à protéger son propre territoire, sans pratiquement plus laisser de place à la réflexion intellectuelle.”

Selon Luiz Felipe de Alencastro, historien brésilien, l’expérience américaine des brutalités policières rencontre un écho plus immédiat au Brésil où l’économie des plantations s’est bâtie sur l’esclavage africain. “À chaque fois que quelqu’un est assassiné dans les favelas [majoritairement peuplées d’Afro-Brésiliens] il y a des manifestations, mais la police réagit avec une grande brutalité”, assure-t-il.

Violences policières

Après le meurtre de Floyd, les gens sont descendus dans la rue dans des dizaines de villes pour protester contre les récentes violences policières dans un pays dont le président, Jair Bolsonaro, a fait campagne en promettant l’immunité à la police pour tuer les criminels “comme des cafards”.

Bien que les Brésiliens d’origine africaine représentent une part importante de la population du pays – qui a fait venir sur son sol 4 millions d’esclaves africains, soit près de dix fois plus que les États-Unis –, comme leurs homologues américains, ils sont défavorisés socialement et économiquement. Les luttes des Africains-Américains ont inspiré les Brésiliens, qui ont remporté un certain nombre de victoires, comme l’instauration de quotas dans les universités. “Même Bolsonaro ne peut pas revenir là-dessus”, souligne M. Alencastro.

La situation est très différente au Nigeria où Igoni Barrett a grandi sans connaître les préjugés raciaux, auxquels il n’a été exposé qu’à l’âge de 32 ans, lorsqu’il s’est mis en quête des origines de son père en Jamaïque. Pendant son séjour sur l’île, les Jamaïcains à la peau plus claire lui faisaient sans cesse des remarques sur sa peau foncée. “Ce n’est pas un hasard si les gens disent souvent : ‘Je ne savais pas que j’étais noir avant d’aller dans un pays blanc’”, témoigne-t-il.

S’attaquer au préjugé racial

Rentré au Nigeria, il s’est intéressé à la nature du préjugé racial dans son roman Blackass [“Cul noir”, non traduit en français], dont le personnage principal, entraîné dans une métamorphose kafkaïenne, découvre un matin qu’il est devenu blanc. Bien qu’il reste exactement la même personne, sa vie change du tout au tout, sa peau blanche lui ouvrant des bien meilleures perspectives professionnelles et amoureuses.

Le personnage se pare alors d’une certaine arrogance. Dans une parodie des traitements de blanchiment de la peau utilisés par des millions de gens en Afrique et ailleurs, il essaie de se blanchir les fesses – seule partie de son anatomie qui est restée noire et menace à tout instant de le trahir.

Le racisme est un phénomène complexe et profondément enraciné, soutient Igoni Barrett. Il en veut pour preuve les Nigérians ayant fait des études supérieures qui raillent l’argot des Africains-Américains, et une minorité de Jamaïcains qui s’en prennent aux Noirs américains en disant : “Vous avez plutôt la belle vie et beaucoup de Jamaïcains seraient prêts à tout pour émigrer aux États-Unis.”

Mais M. Barrett n’est pas dupe : “Ces Africains n’auraient jamais eu leur place dans des universités comme Harvard et Yale et décroché des doctorats si ces gens-là ne s’étaient pas battus. Si un Jamaïcain ou un Nigérian peut aller aux États-Unis et garder la tête haute, c’est parce que les Noirs américains mènent ce combat depuis quatre cents ans.”

David Pilling

Cet article a été publié dans sa version originale le 21/06/2020.

Source

Financial Times

LONDRES www.ft.com

1 juillet 2020

Décryptages - Kim Yo-jong, la « dame de fer » de Pyongyang

Kim Yo-jong

Par Philippe Pons

La sœur cadette de Kim Jong-un a mené l’offensive verbale contre la Corée du Sud dans un pays où les femmes, désormais forces vives de l’économie, pèsent d’un poids accru.

L’escalade fut aussi brutale que la désescalade soudaine. Après des attaques au vitriol du gouvernement sud-coréen puis le dynamitage du bureau de liaison intercoréen à Kaesong –ville nord-coréenne proche de la zone démilitarisée (DMZ) séparant les deux pays –, Kim Jong-un a renversé la vapeur en annonçant suspendre les actions militaires contre le Sud.

Le régime est coutumier de ces revirements tactiques qui permettent au dirigeant de donner l’image d’un homme imprévisible – et ainsi maître du jeu. Avec cette fois une particularité : l’offensive contre le Sud a été menée par Kim Yo-jong, sa sœur cadette, tandis que lui-même restait en retrait. Que signifie cette volte-face du régime ? Désaveu du dirigeant entamant l’autorité de sa plus proche collaboratrice ? L’hypothèse semble peu probable. D’une part, les actions militaires annoncées n’ont pas été annulées mais « suspendues » ; en outre, dans un système monolithique comme celui de la République populaire démocratique de Corée (RPDC), une divergence au sommet ne serait pas tolérée. L’hypothèse d’une répartition des tâches semble plus probable.

Rondement menée, l’offensive a eu des effets : « Le dynamitage du bureau de liaison intercoréen a contraint le ministre de l’unification du Sud à démissionner et Séoul à prendre des mesures pour stopper les envois par des réfugiés à travers la DMZ de ballons avec des messages dénonçant le régime. Aller plus loin aurait été contre-productif, estime Cheong Seong-chang, de l’Institut Sejong à Séoul. Kim Yo-jong s’est montrée capable de mobiliser des hauts cadres et d’organiser des manifestations de masse. C’est à son crédit. »

Une évolution du régime

Signataire de diatribes contre le Sud, ridiculisant le président Moon Jae-in et menaçant de « représailles », publiées début juin dans Rodong Sinmun (organe du parti du travail), Kim Yo-jong est passée du rôle de plus proche collaboratrice de son frère à celui de « dame de fer » du régime.

Petite-fille de Kim Il-sung (1912-1994), elle appartient à la « glorieuse lignée du mont Paektu » – volcan éteint à la frontière avec la Chine, berceau de la guérilla antijaponaise dont le régime tire sa légitimité. Fondé sur cette lignée et une personnalisation exacerbée du pouvoir, le système nord-coréen exclut tout « numéro deux » : lorsqu’un membre de la famille émerge aux côtés du dirigeant en place, c’est qu’il est appelé à devenir le successeur en titre.

POUR LA PREMIÈRE FOIS DE SON HISTOIRE, LA DYNASTIE EST MENACÉE

Les héritiers doivent démontrer leur détermination par des actions d’éclat : on prête ainsi à Kim Jong-il d’avoir été l’instigateur de l’attentat à Rangoun en 1983 visant le général président du Sud Chon Too-hwan – dont celui-ci réchappa – et à son fils Kim Jong-un d’être à l’origine du naufrage de la corvette sud-coréenne Cheonan, coulée en 2010 en mer Jaune. L’offensive contre la Corée du Sud est le premier « fait d’armes » de Kim Yo-jong. Voir pour autant en elle la future dirigeante suprême est, pour l’instant, hasardeux. Sa nouvelle stature n’en marque pas moins une évolution du régime.

La disparition (inexpliquée) de Kim Jong-un en avril pourrait avoir rappelé au cercle dirigeant qu’une incapacité temporaire ou définitive de celui-ci n’est pas à exclure et qu’il est nécessaire qu’une voix incarnant la « lignée du mont Peaktu » puisse continuer à se faire entendre.

Pour la première fois de son histoire, la dynastie est menacée. Le ou les enfants de Kim Jong-un sont en bas âge ; le fils que Kim Il-sung eut avec sa seconde épouse a passé sa vie en semi-exil comme ambassadeur en Europe du Nord et est hors jeu ; Kim Jong-nam, fils de Kim Jong-il né de sa première compagne en titre, a été assassiné en 2017 à l’aéroport de Kuala Lumpur. Quant au frère aîné de Kim Jong-un, Kim Jong-chol, il ne semble pas taillé pour le pouvoir. Reste Kim Yo-jong.

Un caractère trempé

Bien que la RPDC se soit montrée progressiste sur le plan des principes (en accordant dès 1945 aux Coréennes l’égalité des droits), aucune femme n’est jamais apparue au premier plan. Nombreuses dans les instances du parti, les secteurs de l’éducation et de la santé, elles figurent rarement au sommet des hiérarchies. Et encore moins dans le cercle dirigeant.

Les seules femmes mises en avant et vénérées sont les épouses des dirigeants en tant que mères des héritiers. C’est le cas de la mère de Kim Jong-il, Kim Jong-suk (combattante au côté de Kim Il-sung et disparue en 1949), ou de Ko Yong-hui (morte en 2004), mère de Kim Jong-un. La seule éminence grise fut Kim Kyong-hui, sœur de Kim Jong-il. Occupant des fonctions sans grande importance dans le parti, elle fut surtout la confidente et conseillère de son frère. Gérant la fortune de la famille, elle servit l’ambition de son mari Jang Song-taek, avant de le laisser exécuter pour corruption en 2013. Agée et malade, elle n’a plus aucun poids.

La RPDC hérite d’une culture patriarcale qui a priori dessert Kim Yo-jong. Mais, même sous une dictature, les sociétés évoluent. Depuis la catastrophique famine de la seconde moitié des années 1990, les femmes se sont progressivement dégagées du statut discriminatoire de souche confucéenne sous un vernis socialiste dont elles sont victimes.

Les Coréennes ont un caractère trempé dont attestent la littérature et l’histoire. Elles l’ont prouvé au cours de ces « années noires » : alors que les hommes « aboyaient à la Lune », elles devinrent la cheville ouvrière des marchés noirs et, par la suite, de l’effervescence mercantile. Elles représentent aujourd’hui les forces vives de l’économie hybride, de facto de marché, à laquelle le pays doit un embryonnaire redressement.

« Les transformations socio-économiques ont eu un impact profond sur la place de la femme dans la société », estime la sociologue sud-coréenne Kyungja Jung. Une autonomie chère payée pour beaucoup, plus exposées par leurs activités aux sévices et violences des agents du régime, mais qui a aussi permis l’apparition de chefs d’entreprise riches et puissantes.

Les trentenaires de l’élite témoins de ces évolutions socio-économiques sont sans doute plus ouverts que la vieille garde à l’accession de femmes aux hautes sphères du pouvoir. Il reste à Kim Yo-jong à convaincre les « durs » du bureau politique qu’elle est de leur trempe.

29 juin 2020

Décryptages - Entre référendum et plébiscite, le vote sur mesure orchestré par Vladimir Poutine

Par Benoît Vitkine, Moscou, correspondant

En pleine épidémie, le président russe organise une consultation à partir de jeudi. La réforme constitutionnelle soumise au vote renforce ses prérogatives et pourra lui permettre de se maintenir au pouvoir après 2024.

C’est un exercice inédit et étrange qui se déroule en Russie à partir de jeudi 25 juin : un référendum qui refuse de s’assumer comme tel, un plébiscite dont le héros avance masqué. Les mesures prises face au coronavirus, comme l’étalement du vote sur une semaine, font craindre des manipulations supplémentaires. Et au bout du processus, le 1er juillet, la réforme constitutionnelle offrant le droit à Vladimir Poutine de rester au pouvoir devrait être entérinée sans accroc.

L’initiative d’une réforme de la Constitution de 1993 a été prise par M. Poutine lui-même, le 15 janvier, au nom des « changements » réclamés selon lui par le peuple russe. La manœuvre a été menée à très grande vitesse, et les changements constitutionnels adoptés définitivement à la Douma moins de deux mois plus tard. La mesure la plus importante a même été ajoutée au texte quelques heures seulement avant le vote des députés : elle permet à l’actuel président, au pouvoir depuis 2000, d’y rester après 2024, ce qui lui était théoriquement interdit. En vertu du texte, ses mandats passés sont en effet remis à zéro et il peut effectuer deux nouveaux mandats consécutifs, hypothèse qu’il avait formellement exclue à plusieurs reprises ces dernières années.

Le processus devait être entériné par un « vote populaire » initialement prévu le 22 avril. Celui-ci a été reporté au 1er juillet à cause de l’épidémie de Covid-19. Et face à la situation sanitaire toujours préoccupante, les opérations de vote sont étalées sur une semaine, à partir du 25 juin.

Dès le début, les officiels ont soigneusement évité le terme de « référendum », préférant tourner autour du champ lexical de la consultation. Une telle procédure existe pourtant dans le droit russe et elle s’applique à une modification de la Constitution. Mais l’exercice est très encadré : il définit précisément la façon dont la campagne doit être menée, son financement, la présence d’observateurs indépendants, les peines prévues pour les violations… La formule choisie, celle d’un « vote populaire », est bien moins contraignante.

Quarante-six amendements constitutionnels sont mis au vote, et les électeurs devront dire oui ou non à l’ensemble. La présidente de la commission électorale a comparé cela à un « menu complet », dans lequel « on ne peut pas séparer le bortsch et les boulettes ».

« Campagne d’information » massive et orientée

De fait, les sujets abordés sont variés. On distingue d’abord un bloc institutionnel, qui renforce considérablement les pouvoirs du président, en plaçant le judiciaire et la « gestion générale du gouvernement » sous le contrôle du Kremlin, de même que la nomination des ministères stratégiques. En janvier, Vladimir Poutine avait pourtant lancé la réforme en promettant d’augmenter les pouvoirs… du Parlement.

Un deuxième bloc comprend des mesures avant tout symboliques, d’inspiration conservatrice et nationaliste, qui gravent dans le marbre l’héritage politique et idéologique de M. Poutine. Y figurent, pêle-mêle : la définition de la famille comme l’union d’un homme et d’une femme, la protection de la « vérité historique », l’inscription des « enfants comme priorité de la politique » russe, l’interdiction de la double nationalité pour les fonctionnaires… Dernier bloc, quelques mesures sociales, symboliques elles aussi, comme l’indexation annuelle des retraites à l’inflation.

poutine désacralisé

Officiellement neutres, les autorités ont conduit une « campagne d’information » massive et surtout très orientée, clairement, en faveur du oui. De façon frappante, les sujets institutionnels ont été largement occultés dans cette communication. A la place, ce sont les thématiques les plus symboliques qui ont été mises en avant, avec des mots d’ordre tels que : « défendons la mémoire de nos ancêtres », « sauvegardons la langue russe », « protégeons les droits des animaux », « défendons la famille »…

Dans sa première version, le site officiel consacré au scrutin avait même « oublié » de mentionner la remise à zéro des mandats présidentiels parmi les points soumis au vote. Résultat, le plébiscite prévu s’opère de manière détournée, comme gênée. A la télévision, les hommes du président évoquent en termes vagues la nécessaire « stabilité » dans un monde troublé…

Renforcer l’autorité de Poutine avant une transition

Vladimir Poutine a finalement abordé lui-même le sujet, dans une interview à la première chaîne de télévision, diffusée le 21 juin. Le président, 67 ans, a ainsi dit « ne pas exclure » de se représenter en 2024, voulant « éviter que tout le monde soit occupé à chercher des successeurs au lieu de travailler ». De fait, l’avenir de M. Poutine n’est pas réellement éclairci par ce référendum : pour de nombreux observateurs, il ne s’agit pas nécessairement pour lui de s’accrocher au pouvoir jusqu’en 2036, mais de renforcer son autorité avant d’engager – peut-être – une transition.

Mardi soir, à l’avant-veille du vote, le président est de nouveau apparu à la télévision, mais a expédié le sujet en une phrase, évoquant un choix pour « le développement à long terme » de la Russie. Il a surtout annoncé de nouvelles dépenses publiques, avec des primes pour les familles ou des constructions d’infrastructures, mais aussi l’augmentation des impôts des plus riches.

Au sein de l’opposition, seuls les communistes, parmi les partis autorisés et représentés au Parlement, se sont dits opposés la réforme. Leur chef, Guennadi Ziouganov, a notamment estimé que le président aurait désormais « plus de pouvoirs que le pharaon, le tsar ou le secrétaire général [du Parti communiste de l’URSS] ». Ils ne mènent toutefois pas une campagne active. L’opposition libérale, elle, est divisée. Pendant que certaines figures appellent à voter non, d’autres, à commencer par Alexeï Navalny, préfèrent une stratégie de boycottage.

Le scrutin a été adapté pour faire face à la situation sanitaire, avec notamment l’étalement des opérations de vote sur une semaine. Toutes les heures, les bureaux de vote seront désinfectés et les urnes laissées sans surveillance, selon l’ONG de supervision électorale Golos. La procédure de vote à domicile a été simplifiée à l’extrême, et le vote électronique est permis à Moscou et Nijni-Novgorod.

« Poutine a annulé l’épidémie pour permettre le vote »

Pour autant, la situation épidémiologique reste problématique, avec 7 425 nouveaux cas de Covid-19 (plus de 599 075 au total) mardi 23 juin. Dans plusieurs régions, l’épidémie est encore en progression. Et même à Moscou, où elle est stabilisée, le maire, Sergueï Sobianine, appelait encore la population à ne pas sortir, le 24 juin, pour le défilé militaire organisé dans la capitale. M. Sobianine, qui prévenait fin mai que les restrictions pourraient durer des mois, les a levées du jour au lendemain, le 8 juin. La Nezavissimaïa Gazeta, journal pourtant très loyal au pouvoir, résumait alors le sentiment général : « Poutine a annulé l’épidémie pour permettre le vote. »

Du côté du Kremlin, la préoccupation première semble être d’obtenir une participation la plus importante possible. L’organisation du défilé, tout comme la réouverture des cafés ou des parcs, devait remonter le moral des Russes, mis à mal par la crise sanitaire et plus encore par les difficultés économiques. En février, Moscou demandait déjà aux gouverneurs d’organiser le scrutin « dans un climat de fête ». Nombre d’entre eux ont entendu la consigne de manière extensive, ne se limitant pas aux traditionnelles animations ou distributions de sandwiches à proximité des bureaux de vote.

Dans de nombreuses régions, des loteries sont ainsi organisées pour les participants au vote. A Krasnoïarsk, dix appartements, dix voitures et cinquante smartphones sont en jeu. Ailleurs, ce sont des bons de réduction, des places de cinéma… Des cadeaux seront également distribués (130 millions d’euros provisionnés par la ville de Moscou). Dans le cas d’un référendum formel, ces pratiques auraient pu être associées à des achats de voix.

Selon un sondage de l’institut VTsiOM, seulement 42 % des Russes croient à un scrutin honnête et feront confiance aux résultats. Les observateurs habituellement présents lors des élections traditionnelles – ceux mandatés par les partis politiques – ne sont pas admis dans les bureaux de vote sans l’accord des autorités locales. Le vote sera aussi possible avec une simple signature, sans l’inscription du numéro de passeport, ce qui pourrait permettre des falsifications lors du dépouillement.

Mais là, encore, c’est surtout autour de la participation que se cristallisent les craintes. Dès avant le vote, de nombreux témoignages sont apparus dans la presse faisant état d’une forte pression mise sur les fonctionnaires pour les obliger à voter, sous peine de sanctions ou de licenciement. Le Monde a entendu des récits similaires venant d’enseignants, sommés d’envoyer la copie de leur inscription au vote en ligne. La pratique concerne aussi les nombreuses entreprises publiques et parapubliques. Certains fonctionnaires ont dû donner les coordonnées de leurs proches ou promettre de mobiliser trois à dix électeurs.

A Moscou, la chaîne Dojd a publié des documents montrant que des retraités avaient été inscrits sans leur consentement sur la plate-forme de services en ligne de la ville, aussi utilisée pour le vote. Selon la chaîne, les intermédiaires chargés de ces inscriptions reçoivent 75 roubles (1 euro) par compte créé, et 50 roubles pour le vote correspondant.

28 juin 2020

Du beau linge, des drames, de la débauche : bienvenue au Château Marmont

Romans non-traduits, nanars introuvables, bizarreries oubliées… François Forestier dégaine ses livres du second rayon. Cette semaine, Castel Hollywood.

Par François Forestier

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Le Chateau Marmont à Los Angeles. (Wendy Connett / robertharding via AFP)Le Chateau Marmont à Los Angeles. (Wendy Connett / robertharding via AFP)

C’est là que Howard Hughes louait une suite à l’année pour espionner ses « protégées » au bord de la piscine ; Nicholas Ray y a tenu table ouverte (le lit aussi) pendant la préparation démente de « La Fureur de Vivre » ; Jim Morrison, camé, s’est suspendu aux balcons du dernier étage comme un ouistiti ; le scénario de « Butch Cassidy et le Kid » a été écrit entre deux tables dans le couloir ; John Belushi est mort dans l’une des soixante-trois chambres, noyé dans son vomi ; Helmut Newton a passé des journées entières à photographier des filles de rêve sur le plongeoir…

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Bref, au Chateau Marmont, étrange castel/hôtel en béton armé situé sur un coude du boulevard à Hollywood, il y a eu du beau linge et des drames terribles. C’est ce que raconte Shawn Levy dans son nouveau livre, « Castle on Sunset », sous-titré « Life, Death, Love, Art and Scandal at Hollywood’s Chateau Marmont ». C’est du corsé. De la sérénité ? Y en a. Mais peu.

Los Angeles, cette ville née d’une bouffée hallucinatoire

Autrefois, il n’y avait là que des avocatiers et des poinsettias. 1926 : Fred Horowitz, un avocat qui bricole dans l’immobilier, décide de bâtir un hôtel. Il a jadis fait le touriste du côté de la Loire et décide de copier l’architecture d’Amboise. Il veut s’offrir de la classe, il obtient du kitsch : tourelles en crépi, mâchicoulis de parc d’attraction, créneaux en carton-pâte. Au départ, le « Chateau Marmont » devait faire penser à François Ier. À l’arrivée, le machin évoque un châtelet en saindoux, grâce aux plans de l’architecte Weitzman, plus spécialisé dans les synagogues que dans l’Histoire de France. C’est une auberge ? Non. Un hôtel ? Vaguement. Une résidence ? Si on veut. En tout cas, c’est un flop.

« J’avais une petite chambre et six toilettes »

Le Chateau Marmont est revendu en 1932 à un anglais, Albert E. Smith, qui se pique de cinéma. Manque de bol : d’abord, la Dépression vide les poches et les chambres. Ensuite, le tremblement de terre de mars 1933 casse la vaisselle. Des émissaires nazis viennent prendre la température de la société californienne, et observent, de l’autre côté du boulevard, les bungalows du « Garden of Allah », où Scott Fitzgerald et Humphrey Bogart arrosent la fin de la Prohibition, en compagnie de la patronne, Alla Nazimova (d’où le nom du motel).

Greta Garbo reçoit ses amantes, John Barrymore fait la conversation avec William Faulkner, et Charlie Chaplin s’invite pour des siestes gourmandes : tout ce beau monde passe au Chateau Marmont avant de filer chez Ciro’s, la boîte à la mode, tandis que la maman de Bogart crée l’illustration qui orne les pots de bouillie pour bébés Gerber (drôle de nom pour de la bouffe, quand même). La menace de la guerre incite Billy Wilder, arrivé de Berlin via Paris, à chercher un logis sur Sunset Boulevard. Il n’y a pas de place ? Il s’installe dans les commodités des dames. Enfin, dans l’entrée : « J’avais une petite chambre et six toilettes », se souviendra-t-il. Le rêve, quoi.

Le souk, revu et corrigé par un Walt Disney shooté aux amphètes

Au fil des ans, le Chateau Marmont tombe dans la débine. Les créneaux se fendillent, les cafards courent dans les cuisines, les portes se gondolent. Les scénaristes impécunieux passent la nuit à taper sur leurs Underwood, des gangsters de seconde zone s’installent, John Wayne se réfugie pour fuir sa femme, et les dingues de l’Actor’s Studio apprécient l’atmosphère si… si… Si décadente. Very chic. D’autant plus qu’un jeune acteur y joue du piano : Jack Lemmon. Accoudé près de lui, Montgomery Clift, qui ne lève pas un sourcil quand Shelley Winters poursuit son mari infidèle, Vittorio Gassman, une poêle à frire dans la main. Celui-ci vient de coucher avec Anna Magnani, la « Puttana », et tout l’hôtel retentit des échos de la bagarre - à l’italienne. C’est l’antre de la débauche. Quand Dennis Hopper, allumé, s’agenouille devant Natalie Wood - qui a 16 ans - pour donner sa langue au chat, celle-ci lui dit : « Tu peux pas. - Pourquoi ? - Parce que Nicolas Ray vient de me baiser ».

Anthony Perkins se lance dans des aventures homosexuelles, Grace Kelly passe ses nuits avec des séducteurs de rencontre, Gore Vidal retape le scénario de « Ben-Hur », Marlon Brando arrive avec vingt-deux malles pleines, Marilyn Monroe fout le feu à sa chambre, Boris Karloff se plaint du parking (imaginez le réceptionniste qui se fait engueuler par Frankenstein), Dizzy Gillespie joue au golf dans le salon… C’est le souk, revu et corrigé par un Walt Disney shooté aux amphètes.

Aujourd’hui, le Chateau Marmont a été restauré, nettoyé, ripoliné. C’est un bel hôtel, vraiment. Il y flotte encore un petit air de déliquescence magistralement capté par Shawn Levy dans son bouquin. C’est calme. Presque trop, même. Le réceptionniste distribue des pommes à croquer, genre Peace & Love. Et personne ne fait le ouistiti.

Tout fout le camp.

Castle on Sunset, Life, Death, Love, Art and Scandal at Hollywood’s Chateau Marmont, par Shawn Levy, Doubleday, 368 p., 28,95 $

26 juin 2020

Naomi Klein : “Ne laissons pas les géants du web prendre le contrôle de nos vies !”

geands du web

THE INTERCEPT (NEW YORK)

Enseignement à distance, 5G, télémédecine, drones, commerce en ligne généralisé… Le “New Deal numérique” que les géants de la Silicon Valley nous promettent pour faire face au risque de pandémie menace profondément nos démocraties, s’inquiète Naomi Klein dans cet article publié par le site d’investigation The Intercept. Pour elle, loin de la dystopie high-tech qui nous est proposée, il faut au contraire repenser Internet comme un service public au service des citoyens.

Le 6 mai, le temps d’un instant fugace pendant le “point coronavirus” quotidien du gouverneur de New York, Andrew Cuomo, les mines sinistres qui peuplent nos écrans depuis des semaines ont laissé place à ce qui ressemblait à un sourire. “On est prêts, on est au taquet, a-t-il proclamé. On est des New-Yorkais, on est des battants, on en veut… On se rend compte que le changement est non seulement imminent, mais qu’il peut être positif si l’on s’y prend bien.”

La source de ces ondes inhabituellement positives était une apparition par vidéo interposée de l’ancien directeur général de Google, Eric Schmidt, qui se joignait au point presse du gouverneur pour annoncer qu’il venait de recevoir pour mission de prendre la direction d’un groupe d’experts chargé d’inventer l’avenir post-Covid dans l’État de New York [l’épicentre de l’épidémie de Covid-19 aux États-Unis], en mettant l’accent sur l’intégration systématique de la technologie dans tous les domaines de la vie locale.

“La priorité, a déclaré Eric Schmidt, c’est la télémédecine, l’enseignement à distance et le très haut débit… Il faut chercher des solutions qu’on puisse proposer dès maintenant, les mettre en œuvre dans les meilleurs délais et se servir de cette technologie pour améliorer la situation.” Pour ceux qui avaient encore des doutes sur les intentions de l’ancien patron de Google, on pouvait apercevoir derrière lui deux ailes d’ange dorées dans un cadre.

La veille, Andrew Cuomo avait annoncé un partenariat de même nature avec la Fondation Bill et Melinda Gates, visant à faire émerger un “système éducatif connecté”. Andrew Cuomo expliquait que la pandémie avait ouvert “une fenêtre historique pour l’intégration et la promotion des idées [de Bill Gates], le qualifiant de “visionnaire”. “Tous ces bâtiments, toutes ces salles de classe, à quoi ça sert avec toute la technologie qu’on a à notre disposition ?” demandait-il. Une question apparemment rhétorique.

Expérimentation grandeur nature

Cela a pris un peu de temps, mais quelque chose qui ressemble à une “stratégie du choc” version pandémie commence à prendre forme [selon la “stratégie du choc” théorisée par Naomi Klein, les tenants du capitalisme profitent des grandes catastrophes pour faire passer des réformes ultralibérales]. Appelons ça le “New Deal numérique” [sur le modèle du New Deal, la politique interventionniste du président Roosevelt lancée en 1933 après la crise de 1929, et du “New Deal écologique”, défendu par une partie des démocrates américains]. Bien plus technologique que tout ce qu’on a pu voir après les catastrophes précédentes, le modèle vers lequel nous nous dirigeons au pas de charge, tandis que l’hécatombe se poursuit, considère ces quelques mois d’isolement physique non comme un mal pour un bien (sauver des vies), mais comme une expérimentation grandeur nature permettant d’envisager un avenir sans contact pérenne et très lucratif.

Anuja Sonalker, directrice générale de Steer Tech, une entreprise du Maryland qui conçoit des logiciels de stationnement automatique, résumait récemment le nouvel argumentaire revu et corrigé à la sauce Covid-19 :

“On constate un net engouement pour les technologies sans contact qui ne passent pas par l’humain. L’humain représente un risque biologique. Pas la machine.”

C’est un avenir dans lequel nos logements ne seront plus jamais des espaces totalement privés mais feront également office, grâce au tout-numérique, d’établissement scolaire, de cabinet médical, de salle de sport et, si l’État le décrète, de prison. Évidemment, pour beaucoup d’entre nous, le domicile était déjà le prolongement du bureau et notre premier lieu de divertissement avant même la pandémie, et le suivi des détenus en milieu ouvert [grâce notamment au bracelet électronique] était en voie de généralisation. Reste que, sous l’effet de la frénésie ambiante, toutes ces tendances devraient connaître une accélération fulgurante.

Il s’agit d’un avenir dans lequel, pour les privilégiés, tout ou presque est livré à domicile, soit virtuellement grâce au cloud et au streaming, soit physiquement grâce aux véhicules autonomes et aux drones, puis “partagé” par écran interposé sur un réseau social. C’est un avenir qui emploie beaucoup moins d’enseignants, de médecins et de chauffeurs. Qui ne prend ni le liquide ni la carte de crédit (sous prétexte d’éviter toute propagation des virus). Où les transports en commun et le spectacle vivant sont réduits à leur plus simple expression.

Ses best-sellers No Logo et La Stratégie du choc en avaient fait l’une des égéries du mouvement altermondialiste dans les années 2000. Mais c’est pour son activisme écologique que l’on parle désormais de Naomi Klein. Infatigable pourfendeuse du capitalisme, la journaliste et essayiste canadienne (dont tous les livres sont traduits chez Actes Sud) voit dans le combat contre le réchauffement climatique la mère de toutes les luttes. Comme elle les analyse dans son dernier ouvrage (Plan B pour la planète), la crise climatique et la crise économique ont la même racine : la croyance en la “fiction” selon laquelle la nature serait “infinie”. Leur résolution ne peut donc advenir qu’à une condition : une rupture radicale avec l’économie de marché et le primat donné à la consommation. Promesse d’un quotidien austère et ascétique ? Non, en devenant plus sobres, nous pourrions bénéficier de “villes plus vivables” et inventer des vies “plus heureuses et à maints égards plus riches”, répond Naomi Klein dans un entretien donné à l’hebdomadaire américain The Nation.

C’est un avenir qui prétend fonctionner grâce à l’“intelligence artificielle”, mais qui tient en réalité grâce aux dizaines de millions d’employés anonymes qui triment à l’abri des regards dans les entrepôts, les centres de traitement de données, les plateformes de modération de contenus, les usines d’électronique, les mines de lithium, les exploitations agricoles géantes, les entreprises de transformation de viande, et les prisons, vulnérables à la maladie et à la surexploitation. C’est un avenir dans lequel nos moindres faits et gestes, nos moindres paroles, nos moindres interactions avec les autres sont géolocalisables, traçables et analysables grâce à une collaboration sans précédent entre l’État et les géants du numérique.

Si ce tableau vous semble familier, c’est parce que ce même avenir, où tout est piloté par des applications et repose sur des emplois précaires, nous était déjà vendu avant le Covid-19 au nom de la fluidité, du confort et de la personnalisation. Mais nous étions déjà très nombreux à nous inquiéter. Au sujet des problèmes de sécurité, de qualité et d’inégalité posés par la télémédecine ou l’enseignement à distance. Au sujet de la voiture autonome, qui risquait de faucher les piétons, ou des drones, qui risquaient d’abîmer les colis (ou de blesser des gens). Au sujet de la géolocalisation et de la dématérialisation des moyens de paiement, qui allaient nous déposséder de notre vie privée et renforcer la discrimination ethnique et sexuelle. Au sujet de réseaux sociaux sans scrupule qui polluent notre écologie de l’information et la santé mentale de nos enfants. Au sujet des “villes intelligentes” truffées de capteurs qui remplacent les pouvoirs locaux. Au sujet des “bons emplois” que ces technologies allaient faire disparaître. Au sujet des “mauvais” qu’elles allaient produire à la chaîne.

Mais, surtout, nous nous inquiétions de la menace pour la démocratie que représente l’accumulation de pouvoir et de richesse par une poignée de géants du numérique qui sont les rois de la dérobade, se défaussant de leur responsabilité dans le paysage de désolation qu’ils laissent derrière eux dans les secteurs sur lesquels ils ont fait main basse, qu’il s’agisse des médias, du commerce ou des transports.

Ça, c’était dans un passé ancien : c’était en février. Aujourd’hui, la plupart de ces inquiétudes légitimes se trouvent balayées par un vent de panique [causé par la pandémie], et cette dystopie s’offre un relooking express. Aujourd’hui, sur fond d’hécatombe, on nous la vend assortie de la promesse suspecte que ces technologies seraient le seul et unique moyen de nous mettre à l’abri des pandémies, la condition sine qua non de la sécurité pour nos proches et nous-mêmes. Grâce à Andrew Cuomo et à ses divers partenariats avec des milliardaires (dont un avec l’ancien maire de New York et milliardaire Michael Bloomberg sur le dépistage et le traçage), l’État de New York se pose en vitrine de cet avenir qui fait froid dans le dos – mais les ambitions s’étendent bien au-delà des frontières de n’importe quel État américain ou pays.

Les intérêts d’Eric Schmidt

Tout tourne autour d’Eric Schmidt. Bien avant que les Américains n’ouvrent les yeux sur la menace du Covid-19, Eric Schmidt menait une campagne de lobbying et de communication agressive visant à promouvoir cette vision de la société “à la Black Mirror” qu’Andrew Cuomo vient d’autoriser à mettre en pratique. Au cœur de cette vision, il y a une association étroite entre l’État et une poignée de géants de la Silicon Valley – aux termes de laquelle les écoles publiques, les hôpitaux, les cabinets médicaux, la police et l’armée sous-traiteront (à grands frais) une bonne partie de leurs métiers de base à des sociétés technologiques privées.

C’est une vision dont Eric Schmidt fait la promotion à la présidence du Conseil de l’innovation pour la défense, qui adresse des avis au Pentagone sur l’essor de l’intelligence artificielle dans l’armée, mais aussi à la présidence de la puissante Commission nationale de sécurité sur l’intelligence artificielle, la NSCAI, qui conseille le Congrès sur “les progrès de l’intelligence artificielle, de l’apprentissage automatique et des technologies associées”, en vue de répondre “aux exigences de sécurité nationale et économique des États-Unis, notamment le risque économique”. Les deux instances comptent dans leurs rangs bon nombre de capitaines d’industrie de la Silicon Valley et de cadres supérieurs d’entreprises comme Oracle, Amazon, Microsoft, Facebook et, bien sûr, les anciens collègues d’Eric Schmidt chez Google.

En qualité de président, Eric Schmidt, qui détient toujours plus de 5,3 milliards de dollars d’actions chez Alphabet (la société mère de Google), ainsi que de substantielles participations dans d’autres entreprises du secteur, mène ce qui ressemble à une campagne d’extorsion de fonds à Washington pour le compte de la Silicon Valley. L’objectif numéro un des deux organismes [le Conseil de l’innovation pour la défense et la NSCAI] est une montée en flèche des dépenses publiques dans le domaine de l’intelligence artificielle et dans les infrastructures nécessaires au déploiement de technologies comme la 5G – des investissements qui bénéficieraient directement aux entreprises dans lesquelles Eric Schmidt et d’autres membres de ces instances ont tant de billes.

Exposée dans un premier temps lors de présentations à huis clos devant des parlementaires, puis dans des articles et des interviews destinés au grand public, l’idée-force de l’argumentaire d’Eric Schmidt est que la position dominante des États-Unis dans l’économie mondiale est directement menacée par la politique de la Chine, qui dépense sans compter pour se doter d’infrastructures de surveillance high-tech – en permettant à des entreprises chinoises comme Alibaba, Baidu et Huawei d’empocher les bénéfices de leurs applications commerciales.

La guerre contre la Chine

Le Centre d’information sur l’informatique et les libertés a eu accès récemment, grâce à une requête déposée au titre de la loi sur l’accès à l’information, à une présentation donnée par la NSCAI d’Eric Schmidt en mai 2019 [disponible en ligne]. On y découvre une série d’affirmations alarmistes, notamment sur le fait que le cadre réglementaire plutôt laxiste de la Chine et son goût démesuré pour la surveillance lui permettent de devancer les États-Unis dans un certain nombre de domaines, notamment “l’intelligence artificielle au service du diagnostic médical”, les véhicules autonomes, les infrastructures numériques, les “villes intelligentes”, le covoiturage et le paiement dématérialisé.

Les raisons citées [par la NSCAI] pour expliquer cet avantage concurrentiel de la Chine sont multiples, à commencer par le nombre considérable de consommateurs qui achètent en ligne, “l’absence de système bancaire traditionnel en Chine”, qui a permis à Pékin de passer outre le liquide et les cartes de crédit pour créer “un gigantesque marché du commerce électronique et des services numériques” grâce au “paiement dématérialisé”, mais aussi une grave pénurie de médecins qui a conduit l’État à collaborer étroitement avec des sociétés comme Tencent pour utiliser l’intelligence artificielle au profit de la médecine “prédictive”.

La présentation relevait aussi que les entreprises chinoises

“ont la possibilité de franchir rapidement les barrières réglementaires, alors que les initiatives américaines s’enlisent dans les procédures de conformité à la loi HIPAA [sur la confidentialité des dossiers médicaux] et d’homologation de la Food and Drug Administration [l’agence de sécurité sanitaire et alimentaire]”.

Mais la NSCAI expliquait surtout cet avantage concurrentiel par les partenariats public-privé que la Chine ne se fait pas prier pour signer dans les domaines de la surveillance de masse et de la collecte de données. La présentation soulignait l’“implication forte de l’État chinois, par exemple dans le déploiement de la reconnaissance faciale”. Elle précisait que “la surveillance est un client tout désigné de l’intelligence artificielle”, et plus loin que “la surveillance de masse est une des applications phares du deep learning [l’apprentissage profond, sur lequel se fonde notamment la reconnaissance faciale]”.

Une des pages de la présentation, intitulée “Collecte de données : surveillance = villes intelligentes”, relevait que la Chine, grâce à Alibaba – le principal concurrent chinois de Google –, faisait la course en tête. Ce qui est intéressant, parce qu’Alphabet, la maison mère de Google, nous vend précisément la même chose à travers sa filiale [consacrée à l’innovation urbaine] Sidewalk Labs, jetant son dévolu sur le centre de Toronto pour y établir son prototype de “ville intelligente”. Seulement voilà, le projet de Toronto vient d’être abandonné après deux années de polémiques à répétition liées au volume gigantesque de données à caractère personnel qu’Alphabet recueillerait, l’absence de garde-fous protégeant la vie privée des habitants et des avantages discutables pour la ville dans son ensemble.

Cinq mois après cette présentation, en novembre 2019, la NSCAI remettait un rapport préliminaire au Congrès dans lequel elle tirait la sonnette d’alarme : les États-Unis devaient rattraper la Chine sur ces technologies controversées. “Nous nous trouvons dans une situation de concurrence stratégique”, martelait le rapport, obtenu par le Centre d’information sur l’informatique et les libertés au titre de la loi sur l’accès à l’information. “L’intelligence artificielle est un enjeu central. L’avenir de notre sécurité et de notre économie nationales en dépend.”

Pousser l’État à investir massivement

Fin février, Eric Schmidt décidait d’orienter sa campagne vers le grand public, comprenant peut-être que les investissements massifs que sa commission réclamait ne seraient pas approuvés sans une forte adhésion.

Dans une tribune publiée par le New York Times [le 27 février dernier] et intitulée “J’étais le patron de Google : la Chine pourrait passer devant la Silicon Valley”, Eric Schmidt appelait de ses vœux “des partenariats inédits entre l’État et le secteur privé” et, une fois de plus, agitait la menace du péril jaune : “L’intelligence artificielle repoussera les frontières dans tous les domaines, des biotechnologies aux services bancaires, et constitue par ailleurs une priorité pour le domaine de la défense… Si la tendance actuelle se confirme, le total des investissements de la Chine dans la recherche-développement pourrait dépasser ceux des États-Unis sous dix ans, soit à peu près au moment où son économie devrait passer devant la nôtre. À moins d’infléchir cette tendance, nous nous retrouverions dans les années 2030 en concurrence avec un pays qui possède une économie plus puissante, qui investit davantage dans la recherche-développement, qui a donc une meilleure recherche, qui déploie davantage de nouvelles technologies, et qui dispose d’une infrastructure informatique plus solide. En somme, les Chinois ont l’intention de devenir la première force d’innovation de la planète, et les États-Unis ne se donnent pas les moyens nécessaires pour les battre.”

La seule solution, pour Eric Schmidt, serait une campagne d’investissements publics massifs. Rendant grâce à la Maison-Blanche d’avoir demandé le doublement des fonds alloués à la recherche sur l’intelligence artificielle et l’informatique quantique, il écrivait : “Il conviendrait de doubler une nouvelle fois les financements accordés à ces domaines afin de renforcer les capacités institutionnelles des laboratoires et des centres de recherche… Parallèlement, le Congrès devrait satisfaire la demande du président de revoir à la hausse (dans des proportions inédites depuis soixante-dix ans) les crédits alloués à la recherche-développement dans la défense, et le ministère de la Défense devrait mettre ces ressources à profit pour se doter de capacités de pointe dans les domaines de l’intelligence artificielle, de l’informatique quantique, de l’hypersonique et d’autres domaines technologiques prioritaires.”

C’était très exactement quinze jours avant que l’épidémie de Covid-19 ne soit élevée au rang de pandémie, et Eric Schmidt ne mentionnait nulle part que ce développement tous azimuts de la high-tech avait pour objectif de protéger la santé des Américains. On nous disait seulement qu’il était nécessaire pour éviter de se faire déborder par la Chine. Mais, bien sûr, le discours allait bientôt changer.

Durant les deux mois qui ont suivi, Eric Schmidt s’est appliqué à ripoliner les demandes formulées précédemment – accroissement massif des dépenses publiques en faveur de la recherche et des infrastructures technologiques, multiplication des partenariats public-privé dans le domaine de l’intelligence artificielle, assouplissement d’un grand nombre de garde-fous servant à assurer notre sécurité et à protéger notre vie privée. Aujourd’hui, toutes ces mesures (et bien d’autres encore) nous sont vendues comme le seul espoir de nous prémunir contre un virus qui devrait continuer à sévir pendant des années.

Au nom de la lutte contre la Covid-19 ?

Les géants du numérique avec lesquels Eric Schmidt entretient des liens étroits et qui peuplent les influents conseils consultatifs qu’il préside se sont tous repositionnés pour apparaître désormais comme les anges gardiens de la santé publique et les généreux laudateurs des “héros du quotidien” sans lesquels l’économie ne tourne pas (dont beaucoup, comme les chauffeurs livreurs, perdraient leur emploi si ces entreprises parviennent à leurs fins).

Moins de quinze jours après le début du confinement dans l’État de New York, Eric Schmidt publiait [le 27 mars] une autre tribune dans le Wall Street Journal dans laquelle il annonçait ce changement de pied et relayait clairement l’intention de la Silicon Valley de tirer parti de cette crise pour introduire des changements pérennes. “Comme les autres Américains, les acteurs du secteur des nouvelles technologies s’emploient à jouer leur rôle en soutenant celles et ceux qui luttent en première ligne contre la pandémie… Mais la question que tout Américain doit se poser est la suivante : à quoi voulons-nous que ce pays ressemble une fois que la pandémie sera derrière nous ? Comment les technologies émergentes qui sont actuellement mises à profit pour faire face à la crise peuvent-elles faire émerger un avenir meilleur ? Les entreprises comme Amazon possèdent un réel savoir-faire dans l’approvisionnement et la distribution. À l’avenir, elles auront à prodiguer des services et des conseils aux responsables politiques qui ne disposent pas des systèmes informatiques ni de l’expertise nécessaires. Il conviendra également de développer l’enseignement à distance, qui n’avait encore jamais été expérimenté à une telle échelle. Internet supprime l’exigence de proximité physique, ce qui permet aux élèves de suivre les cours des meilleurs enseignants, quel que soit le secteur géographique dans lequel ils sont domiciliés. La nécessité d’une expérimentation rapide à grande échelle accélérera par ailleurs la révolution biotechnologique… Enfin, le besoin d’une infrastructure numérique digne de ce nom se fait sentir depuis longtemps dans notre pays… Si nous voulons bâtir une économie et un système éducatif fondés sur la dématérialisation, nous avons besoin d’une population entièrement connectée et d’infrastructures extrêmement performantes. À cette fin, l’État doit consentir des investissements considérables – peut-être à la faveur d’un plan de relance – afin de transformer les infrastructures numériques nationales en misant sur les plateformes dématérialisées (cloud) et de les associer au réseau 5G.”

Voilà la vision qu’Eric Schmidt n’a eu de cesse de prêcher. Quinze jours après la publication de cette tribune, il qualifiait, lors d’une visioconférence organisée par le Club des économistes de New York, d’“expérience collective d’apprentissage à distance” le programme de fortune que les enseignants et les familles du pays ont été contraints de bricoler pendant la crise sanitaire. L’objet de cette expérience, disait-il, était de “comprendre comment les enfants apprennent à distance. Ces informations devraient nous permettre de concevoir de meilleurs outils pédagogiques d’enseignement à distance qui, conjugués au travail des enseignants, aideront les enfants à mieux apprendre.”

Pendant cette même visioconférence, Eric Schmidt appelait également de ses vœux l’essor de la télémédecine, de la 5G, du commerce électronique, et des autres items de la liste qu’il avait précédemment concoctée. Tout ça au nom de la lutte contre le virus.

Son commentaire le plus éloquent était toutefois le suivant :

“Ces entreprises que l’on prend plaisir à dénigrer apportent des bienfaits notables dans les domaines de la communication, de la santé publique et de la diffusion de l’information. Imaginez ce que serait votre vie aux États-Unis sans Amazon.”

Il ajoutait que les gens devaient “faire preuve d’un peu plus de gratitude à l’égard de ces entreprises qui disposaient des capitaux nécessaires, qui ont investi, qui ont conçu les outils dont on se sert aujourd’hui, et qui ont été d’une aide précieuse”.

Un discours qui nous rappelle que, jusqu’à une date très récente, la défiance grandissait encore dans l’opinion à l’encontre de ces entreprises. Les candidats à la présidentielle débattaient ouvertement de l’idée de démanteler les géants du numérique. Amazon a été forcé d’abandonner son projet d’installer son siège à New York en raison d’une forte opposition locale. Le projet Sidewalk Labs de Google était en crise chronique, et les propres salariés de Google refusaient de cautionner des outils de surveillance ayant des applications militaires.

Autrement dit, la démocratie – c’est-à-dire la participation importune du grand public à l’organisation des grandes institutions et de l’espace public – s’avérait être le principal obstacle à la vision qu’Eric Schmidt entendait mettre en place, d’abord depuis son fauteuil de directeur de Google et d’Alphabet, puis de celui de président de deux puissantes commissions conseillant le Congrès et le ministère de la Défense.

Court-circuter le service public

Comme l’attestent les documents de la NSCAI, cet exercice du pouvoir par le grand public et par des salariés de ces grands groupes a constitué – du point de vue de personnages comme Eric Schmidt ou Jeff Bezos, le patron d’Amazon – un frein exaspérant dans la course à l’intelligence artificielle en empêchant des flottes de voitures et de camions autonomes potentiellement dangereux de sillonner les routes, en empêchant que les dossiers médicaux des particuliers ne deviennent des armes entre les mains des employeurs, en empêchant que l’espace urbain ne soit envahi de dispositifs de reconnaissance faciale, et ainsi de suite.

Aujourd’hui, en pleine hécatombe, et dans le climat de peur et d’incertitude qui l’accompagne, ces entreprises voient une occasion manifeste d’en finir avec cet engagement démocratique afin de bénéficier du même type de pouvoir que leurs concurrentes chinoises, qui ont le luxe de pouvoir agir à leur guise sans être entravées par des recours intempestifs au droit du travail ou du citoyen.

Et tout va très vite. Le gouvernement australien a signé un contrat avec Amazon l’autorisant à enregistrer les données de son application controversée de traçage du virus, et son homologue canadien a fait de même pour la livraison de matériel médical, court-circuitant, on se demande pourquoi, le service postal public.

Et, en l’espace de quelques jours seulement, début mai, Alphabet a lancé une nouvelle initiative de Sidewalk Labs afin de repenser l’infrastructure urbaine, dotée d’un capital de lancement de 400 millions de dollars [365 millions d’euros]. Josh Marcuse, l’administrateur du Conseil de l’innovation pour la défense présidé par Eric Schmidt, a annoncé qu’il quittait son poste pour travailler à temps plein chez Google à la tête de la stratégie et de l’innovation pour le secteur public mondial – en d’autres termes, il aidera Google à exploiter quelques-uns des nombreux débouchés qu’Eric Schmidt et lui-même se sont employés à créer à coups de campagnes de lobbying.

Soyons clairs : la technologie jouera très certainement un rôle de tout premier plan dans la protection de la santé publique dans les mois et les années à venir. La question est de savoir si cette technologie sera soumise au contrôle de la démocratie et des citoyens, ou si elle sera imposée à la faveur de la frénésie sanitaire ambiante, sans que soient posées les questions de fond qui détermineront la forme que prendront nos vies dans les décennies à venir.

Des questions comme celles-ci, par exemple : puisque nous faisons le constat que le numérique est indispensable en période de crise, ces réseaux – et nos données – devraient-ils rester entre les mains d’acteurs privés comme Google, Amazon ou Apple ? S’ils sont financés en bonne partie par des fonds publics, les citoyens ne devraient-ils pas en être aussi les propriétaires et les contrôler ? Si Internet tient une place aussi grande dans nos vies, comme c’est à l’évidence le cas, ne faut-il pas le considérer comme un service public à but non lucratif ?

Et s’il ne fait aucun doute que la visioconférence permet un lien vital avec l’extérieur en période de confinement, la question de savoir si investir dans l’humain n’est pas le moyen le plus durable de nous protéger mérite un vrai débat. Prenons l’éducation. Eric Schmidt a raison de dire que les classes surchargées présentent un risque sanitaire, au moins jusqu’à ce que nous trouvions un vaccin. Mais, dans ce cas, pourquoi ne pas doubler le nombre d’enseignants et réduire la taille des classes de moitié ? Pourquoi ne pas s’assurer que chaque établissement scolaire ait une infirmière ?

Cela permettrait de créer des emplois dans un contexte économique digne de la grande dépression [la plus grave crise économique du XXe], et cela donnerait un peu plus d’espace au personnel et aux usagers de l’enseignement. Et si les bâtiments sont trop petits, pourquoi ne pas fractionner la journée en tranches horaires et accorder plus de place aux activités éducatives de plein air, en s’appuyant sur les nombreuses études qui montrent que le temps passé dans la nature améliore la capacité d’apprentissage des enfants ?

Des gadjets tape-à-l’œil au détriment de l’humain

La mise en œuvre de telles mesures prendrait du temps, à l’évidence. Mais c’est loin d’être aussi risqué que de faire table rase de méthodes qui ont fait leurs preuves : des humains adultes, qualifiés, qui enseignent à de jeunes humains qu’ils ont face à eux, dans des lieux où ces derniers apprennent qui plus est à se socialiser.

En apprenant l’existence du nouveau partenariat de l’État de New York avec la Fondation Gates, Andy Pallotta, président du syndicat des enseignants de l’État, a répliqué du tac au tac :

“Si nous voulons réinventer l’éducation, commençons donc par répondre aux besoins de travailleurs sociaux, de psychologues, d’infirmières scolaires, par proposer des activités artistiques enrichissantes, des cours de perfectionnement, et par réduire la taille des classes dans toute l’académie.”

Une fédération d’associations de parents d’élèves a également tenu à faire savoir que, si les parents avaient effectivement vécu une “expérience d’apprentissage à distance” (pour reprendre la formule d’Eric Schmidt), les conclusions en ont été alarmantes : “Depuis la fermeture des établissements à la mi-mars, l’inquiétude que nous inspirent les carences manifestes de l’enseignement sur écran n’a fait que croître.”

Outre la discrimination ethnique et sociale évidente qu’il engendre à l’égard des enfants qui n’ont pas Internet ni d’ordinateur à la maison (des problèmes que les géants du numérique rêvent de résoudre à coups d’achats massifs de matériel financés par l’argent public), de sérieuses questions se posent quant à la capacité de l’enseignement à distance à répondre aux besoins des élèves handicapés, comme la loi l’exige. Et il n’existe pas de solution technologique au problème que pose l’apprentissage dans un environnement familial surpeuplé et/ou violent.

La question n’est pas de savoir si les établissements doivent évoluer pour s’adapter à ce virus très contagieux pour lequel il n’existe ni remède ni vaccin. Comme toutes les autres structures d’accueil, ils changeront. Le problème, comme toujours dans ces périodes de traumatisme collectif, c’est l’absence de débat public sur la forme que doivent prendre ces changements et à qui ils doivent profiter. À des sociétés technologiques privées ou aux élèves ?

La même question se pose pour la santé. Éviter les cabinets médicaux et les hôpitaux pendant une pandémie relève du bon sens. Mais la télémédecine souffre de sérieuses lacunes. Il conviendrait de lancer un débat étayé sur les avantages et les inconvénients d’allouer de précieuses ressources publiques à la télémédecine – et non au recrutement d’infirmières mieux formées, munies de tout le matériel de protection nécessaire, qui peuvent se déplacer au domicile des patients pour établir un diagnostic et les soigner.

Le plus urgent étant peut-être de trouver le juste milieu entre les applications de traçage du virus, qui peuvent avoir un rôle à jouer si elles sont assorties des dispositifs de protection de la vie privée ad hoc, et les appels à la création d’un “corps sanitaire de proximité”, qui emploierait des millions d’Américains chargés non seulement de remonter la chaîne de contamination, mais aussi de s’assurer que tout le monde dispose des ressources matérielles et de l’aide nécessaires pour passer la quarantaine en toute sécurité.

Dans tous les cas, nous sommes face à un choix concret et difficile, entre, d’un côté, investir dans l’humain et, de l’autre, investir dans la technologie. Car la cruelle vérité, c’est qu’en l’état actuel des choses il est peu probable que nous investissions dans les deux. Le refus de Washington de transférer les ressources nécessaires aux États et aux villes signifie que la crise sanitaire va très vite céder la place à une austérité budgétaire fabriquée de toutes pièces. Les écoles publiques, les universités, les hôpitaux et les opérateurs de réseaux de transport se posent des questions existentielles sur leur avenir.

Si la campagne de lobbying acharnée des géants du numérique sur l’enseignement à distance, la télémédecine, la 5G et les véhicules autonomes (leur “New Deal numérique”) porte ses fruits, il n’y aura tout bonnement plus d’argent dans les caisses pour faire face aux autres urgences, notamment le “New Deal écologique”, dont notre planète a un criant besoin. Au contraire : le prix à payer pour tous ces gadgets tape-à-l’œil sera une vague de licenciements dans l’enseignement et des fermetures d’hôpitaux.

La technologie nous fournit des outils puissants, mais toutes les solutions ne sont pas technologiques. Et l’inconvénient majeur de confier à des hommes comme Bill Gates et Eric Schmidt des décisions cruciales sur la manière de “réinventer” nos villes et nos États est qu’ils ont passé leur vie à démontrer qu’il n’existait aucun problème que la technologie ne puisse résoudre.

Pour eux, et pour beaucoup d’autres dans la Silicon Valley, la pandémie est l’occasion rêvée de recevoir non seulement la gratitude, mais également la considération et le pouvoir dont ils ont l’impression d’avoir été injustement privés. En mettant l’ancien patron de Google à la tête de la commission qui déterminera les modalités du déconfinement dans l’État de New York, Andrew Cuomo lui a donné quelque chose qui ressemble fort à un blanc-seing.

Naomi Klein

Source

The Intercept

NEW YORK https://theintercept.com/

20 juin 2020

Enquête - Emmanuel Macron et la culture, le rendez-vous manqué

macron culture rdv manqué

Par Laurent Telo, Grégoire Biseau - Le Monde

C’est l’histoire d’un malaise persistant que la crise sanitaire a transformé en franche hostilité. Amateur de théâtre et de littérature, le président Macron semblait vouloir incarner une ambition culturelle. Que les acteurs du secteur jugent incompréhensible.

A quelques mètres du canal Saint-Martin, à Paris, dans un deux-pièces sous les toits qui lui sert d’atelier, Mathieu Sapin regarde Emmanuel Macron, les yeux dans les yeux. Il est 15 h 53, ce lundi 8 juin. L’auteur de BD termine les dernières planches de son livre Comédie française. Il y sera question de politique, de courtisans, de Macron, mais aussi de Louis XIV et de Racine. Depuis qu’il a suivi la campagne de François Hollande, puis raconté le quotidien de l’Elysée dans Le Château, Mathieu Sapin est devenu, presque malgré lui, le dessinateur à l’œil affûté et décalé de la chronique du pouvoir sous la Ve République. Il a aussi croisé Macron à plusieurs reprises. « Les chefs d’Etat ont toujours besoin de draguer les artistes. Ils envient leur liberté, le fait qu’ils soient admirés alors qu’eux-mêmes sont souvent détestés. »

Mathieu Sapin en sait quelque chose. Le 3 mai 2017, à quelques minutes du débat de l’entre-deux-tours de la présidentielle, assis dans un coin de la loge, au milieu du premier cercle d’Emmanuel Macron, il sort son crayon et son carnet de croquis. Il pense dessiner incognito quand le candidat se tourne vers lui : « Ah ! mais vous savez que je suis en train de lire votre BD sur Depardieu. C’est super. » Le numéro de charme le laisse sans voix.

Le 6 mai 2020, il a évidemment regardé, comme beaucoup d’artistes traumatisés par la violence de la crise, l’intervention télévisée lyrique et un peu lunaire d’un Macron en bras de chemise qui demandait, après avoir annoncé une série de mesures de soutien, aux artistes de se « réinventer » et d’« enfourcher le tigre ». Sapin n’a rien compris. Il n’est pas le seul. Le secteur culturel a pris ce numéro comme un camouflet. « Quand on est face à un milieu hostile, on ne se met pas en scène. Sinon on prend le risque d’en sortir perdant », estime Sapin. Il ne sait pas s’il faut parler d’occasion manquée ou de rencontre impossible. Signe en tout cas du malaise, dimanche 14 juin, à l’occasion de son intervention télévisée, Emmanuel Macron n’a prononcé que deux fois le mot « culture », à chaque fois perdu au milieu d’une énumération.

Un casting prometteur

Et pourtant… « Voilà notre homme ! », s’extasiaient les « cultureux », après la campagne de 2017. Un président livresque qui citait Jean Giono ou André Gide. Un président, jeune et forcément connecté, qui a fait ses humanités en tant qu’assistant du philosophe Paul Ricœur. Un président dont l’épouse est une ancienne professeure de lettres. Une somme de vertus qui ravivait l’espoir, toujours douché depuis quarante ans, de revivre les fantasmatiques années 1980 de Jack Lang à la rue de Valois.

Stanislas Nordey, directeur du Théâtre national de Strasbourg, engagé à gauche depuis toujours, avait lu Révolution (novembre 2016), le livre manifeste du candidat Macron : « J’étais quand même agréablement surpris qu’il cite des écrivains. C’est tellement inhabituel dans la classe politique, à part peut-être Christiane Taubira. Mais j’en attendais aussi peu de chose… et certainement pas de grand soir. De toute façon, s’il devait y en avoir un, on l’aurait vu tout de suite… après son élection. »

Pourtant les premiers signes sont plutôt encourageants. Françoise Nyssen, nommée ministre de la culture, n’est pas une femme politique mais une éditrice respectée. Claudia Ferrazzi devient la conseillère culture et communication de l’Elysée. Certes, c’est une diplômée de l’ENA, où elle a rencontré Macron, mais c’est aussi une ancienne secrétaire générale de la Villa Médicis. Aujourd’hui, Claudia Ferrazzi habite dans un grand loft parisien aussi lumineux qu’une galerie d’art.

Celle qui jusqu’ici ne s’est jamais exprimée depuis son départ de l’Elysée, en novembre 2019, parle toujours aussi bien le macronisme avec un accent italien chantant. « La culture était, avec l’éducation, un socle important du programme présidentiel. Avec trois piliers : l’émancipation grâce à l’accessibilité à la culture, l’équité territoriale, la souveraineté et le dialogue entre les cultures. Alors, c’est sûr, ce n’est pas aussi spectaculaire que la pyramide du Louvre, mais tellement fondamental si on veut réfléchir à un autre projet de société. »

De nombreux projets avortés

Deux ans plus tard, le bilan est aussi maigrichon que la réfection d’un château presque en ruine, celui de Villers-Cotterêts, future cité de la francophonie, que des bibliothèques incitées à ouvrir le dimanche ou que le retour des chorales à l’école. Sans parler du Pass culture qui devait incarner à lui seul l’ambition culturelle du quinquennat. Cette application qui permet aux jeunes de 18 ans de pouvoir consommer jusqu’à 500 euros de biens ou de spectacles culturels, testée dans 17 départements, a disparu des radars nationaux. Deux coups d’éclat, tout de même : la restitution des œuvres africaines et un combat européen sur les droits d’auteur gagné de haute lutte. « Est-ce que tout a fonctionné ? s’interroge Claudia Ferrazzi. Certainement pas, mais je me refuse à dire que ça n’a pas existé. On aurait dû peut-être prévoir des moments de discours programmatique sur la culture. »

« NYSSEN ARRIVE AVEC LA FRAÎCHEUR DE LA SOCIÉTÉ CIVILE MAIS ELLE N’A PAS LES CODES. ELLE SE FAIT BROYER. » JEAN-MARC DUMONTET

En tout cas, l’incarnation de cette politique, elle, est illisible. A défaut de grande figure culturelle, les soutiens « people » de la campagne sont devenus incontournables : son grand copain Jean-Marc Dumontet, propriétaire de théâtres privés, devient l’organisateur en chef des sorties du couple Macron, Stéphane Bern est nommé à la tête de la Mission patrimoine. Puis Macron essaie, en vain, d’envoyer l’écrivain Philippe Besson au consulat de France à Los Angeles… Et, quand il faut choisir un responsable en chef de l’immense chantier de Notre-Dame, il nomme un général de l’armée. Le milieu de la culture se crispe.

« Mais le président n’oppose pas culture exigeante et culture populaire ! », s’emporte Claudia Ferrazzi, qui nous dresse une longue liste de rencontres pas forcément médiatisées avec des artistes plus pointus les uns que les autres. Pour la panthéonisation, prévue en novembre 2020, de l’écrivain et poète Maurice Genevoix, Macron passe commande à un couple inédit : le compositeur de musique contemporaine Pascal Dusapin et le plasticien allemand Anselm Kiefer. Du très haut de gamme. « Il a toujours eu des relations avec les différents secteurs de la culture, confirme Marc Schwartz, PDG de la Monnaie de Paris, ancien directeur de cabinet de Françoise Nyssen et “référent culture” du candidat Macron. Il a besoin de se nourrir de ces contacts directs. »

Le fiasco Nyssen

Dans cette improbable tranche napolitaine, entre Johnny Hallyday et Line Renaud, on trouve le peintre Pierre Soulages ou l’écrivain Pierre Michon. Cette référence de la littérature contemporaine a déjeuné deux fois avec Macron. On était curieux de savoir ce que ces deux-là avaient à se dire : « Au départ, j’étais stressé, raconte l’écrivain. Je ne savais pas trop quoi dire. Parler de Stendhal ou de Bonaparte, dont je partage l’admiration avec lui, ça ne mange pas de pain. Et, à un moment, on se lève et je dis : “Quelles belles pompes d’énarques. Vous ne voulez pas les échanger avec les miennes ?” “Pourquoi dites-vous ça ?”, répond le président. Quelque chose s’est décoincé. Et j’ai commencé à parler normalement. Il m’a demandé un texte sur ce que je pense de la France. On a aussi parlé des Francs parce que j’avais lu le bouquin de Patrick Boucheron sur Saint Ambroise qui en parlait. Macron était fasciné. Il a pris des notes. Ça prouve qu’il sait entendre. En lui, il y a quelqu’un qui sait aller à l’école où qu’il soit. »

Entre Michon et Johnny, faut-il choisir ? « On ne peut pas comprendre la déception du monde culturel à l’égard d’­Emmanuel Macron sans prendre en compte les attentes qu’il a suscitées au début de son quinquennat, puis l’empilement de réformes peu cohérentes portées par des ministres politiquement faibles », analyse Vincent Martigny, professeur de science politique à l’université de Nice et spécialiste des questions culturelles.

Sans compter que le milieu de la culture, à gauche, rejette en bloc beaucoup de mesures du gouvernement : sa politique migratoire, fiscale, sa réforme des retraites… Le mandat de Françoise Nyssen, très mal à l’aise dans son costume de ministre, est un fiasco à lui tout seul. Jean-Marc Dumontet décrypte : « Nyssen arrive avec la fraîcheur de la société civile mais elle n’a pas les codes. Elle se fait broyer. Le président veut aller vite sur l’économie et le social et la culture ne semble pas la priorité. Une petite musique s’installe : en fait, Macron ne s’intéresse pas à la culture. Ce qui est faux. »

Communication de crise

Le remplacement de Claudia Ferrazzi, partie monter son entreprise, par Rima Abdul-Malak en décembre 2019, est l’occasion d’un nouveau départ. Cette Franco-libanaise de 41 ans, débarquée à Lyon à l’âge de 10 ans, attrape le virus du théâtre grâce à un professeur de français « déjanté ». Elle sera secrétaire générale de l’association Clowns sans frontières, puis la conseillère culture de Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris, avant de devenir attachée culturelle à New York. Un autre style souffle sur l’Elysée. Plus direct, plus engagé.

Stanislas Nordey confirme : « Elle est devenue un relais très réactif. Ça a changé beaucoup de choses. » Le monde culturel croit y voir un signal. Jack Lang, qui reste un bon thermomètre du milieu, est dithyrambique. « Rima est une personnalité remarquable qui a une connaissance intime et fine de la vie culturelle. Sa présence, c’est un signe, et un test. » La culture française a, enfin, l’impression d’être un peu entendue sinon comprise.

Enfin… jusqu’au déclenchement de la crise sanitaire, et ce 30 avril 2020. Dans une tribune publiée sur Lemonde.fr dans Le Monde daté 2 mai, un collectif assez représentatif du cinéma français et du spectacle vivant, allant de Jeanne Balibar à Omar Sy, en passant par Jean Dujardin, tire la sonnette d’alarme pour un secteur à genoux et à boulets rouges sur un ministre jugé « fantomatique ». L’effet de souffle est immédiat. Alors que Rima Abdul-Malak travaillait depuis plusieurs jours à l’organisation d’une table ronde avec les acteurs de la culture, la voilà obligée d’ajuster son dispositif.

Elle compose un savant cocktail d’une quinzaine de noms. Des signataires – Stanislas Nordey, les actrices Norah Krief et Sandrine Kiberlain, les réalisateurs Olivier Nakache et Éric Toledano, la chorégraphe Mathilde Monnier – et des non-signataires. Macron exige la présence de Catherine Ringer, la moitié des Rita Mitsouko. La plupart n’ont jamais échangé un mot avec le chef de l’Etat. Le plateau est de choix, le moment suffisamment dramatique : tout devait faire de ce 6 mai, une occasion en or. Celle de restaurer un lien, pour le moins abîmé, avec un milieu traumatisé. Et, pour mettre toutes les chances de son côté, Macron s’est laissé convaincre par son ministre de la culture de débourser un milliard d’euros pour permettre aux intermittents de continuer à toucher leur indemnité pendant un an.

Un secteur très remonté

Le 6 mai, en direct sur les chaînes d’info, pendant vingt-cinq minutes, Macron, en bras de chemise, échevelé comme jamais, hésite entre lectures de fiches, annonces de mesures, banalités creuses et envolées lyriques. A ses côtés, Franck Riester, mutique, prend des notes tel un collégien appliqué. L’impression générale est aussi catastrophique qu’unanime : désinvolture, mépris, dilettantisme… Bref, à côté de la plaque et du moment.

Pascal Rogard, directeur général de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) et lobbyiste culturel influent depuis quarante ans, résume le sentiment général : « Ça faisait vraiment improvisation débraillée. Sans grand plan, sans grande vision… D’accord, il y a eu quelques annonces importantes, comme le maintien des droits pour les intermittents. Mais son histoire de renvoyer les créateurs se réinventer sur les plages et puis sa décision de rouvrir uniquement le Puy du Fou… À la SACD, qui regroupe beaucoup de catégories d’auteurs, ça a vraiment choqué. Les gens de la culture veulent du respect. Sarkozy, Hollande ou Chirac n’auraient jamais fait ça. »

Dans l’après-midi, la grande prêtresse du Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine, appelle, furieuse, la conseillère culture du chef de l’Etat. La performance d’­Emmanuel Macron et sa définition du génie français (« de l’inventivité et du bon sens ») ne l’ont pas calmée. Rima Abdul-Malak prend le temps de lui rappeler la grande victoire de la journée : l’année blanche pour les intermittents, que le secteur revendiquait sans trop oser y croire.

Improvisation ratée

Un mois plus tard, dans son bureau du premier étage qui donne sur la cour de l’Elysée, la conseillère est fataliste : « Pourquoi ils critiquent la forme de l’intervention du président ? Parce que le fond est inattaquable. » Et de nous glisser un tableau Excel récapitulant l’ensemble des mesures de soutien pour le secteur : 3,5 milliards d’euros TTC. Un simple malentendu ? Un ex-conseiller du chef de l’Etat rebondit : « Emmanuel Macron n’a probablement pas pris la mesure de l’Etat d’angoisse dans lequel était la culture. Je comprends très bien que ça a pu être mal pris, mais il était juste en mode travail. Je l’ai vu des centaines de fois comme ça. »

« MACRON VOULAIT DÉMONTRER QU’IL CONNAISSAIT TOUS LES DOSSIERS CULTURELS, JUSQU’À PROPOSER AUX ARTISTES UNE AUTRE MANIÈRE DE TRAVAILLER. » JEAN-JACQUES AILLAGON

Tout le monde a cru voir une mise en scène alors que c’était, en réalité, une improvisation. Tellement improvisée que Franck Riester, lui-même, ignorait tout du dispositif de communication. La seule chose qui avait été calée était simple et claire : le président devait conclure les deux heures de table ronde par une intervention de cinq minutes retransmise en direct. Ensuite, Riester devait détailler les mesures depuis le perron de l’Elysée. Sauf que les cinq minutes se sont transformées en vingt-cinq minutes de one-man-show. Avec un effet déformant qui va clouer au pilori médiatique le ministre.

Rima Abdul-Malak : « Dire que Franck Riester a été humilié parce qu’il prenait des notes… C’est vraiment n’importe quoi. La réalité, c’est que les annonces du président résultent de propositions faites par le ministère de la culture. » D’ailleurs les participants de la table ronde n’ont pas eu la même perception. « Nous, on n’a pas du tout trouvé ça humiliant ou énervant, confirme Stanislas Nordey. Peut-être parce qu’on était dedans et que l’on discutait avec lui depuis deux heures… A la fin, il s’emballe un peu mais, pour moi, c’est plus de la maladresse. »

Un président un peu trop présent

Ce n’est pas la première fois. C’est même presque une marque de fabrique. Le simple contact d’artistes ou d’intellectuels électrise Macron. C’était le cas, fin janvier, lors de l’inauguration du Festival international de la bande dessinée d’­Angoulême, où celui-ci n’a pas résisté au plaisir d’un selfie avec le dessinateur Jul, qui présentait pourtant un tee-shirt dénonçant les violences policières. Ou encore un an auparavant, à l’occasion d’une table ronde organisée à l’Elysée avec une soixante d’intellectuels qu’il va étirer pendant plus de huit heures.

« Pour Macron, l’artiste se situe tout en haut de sa pyramide personnelle, analyse un ex-conseiller. Il ne faut pas oublier qu’il a des velléités littéraires, et donc une forme d’ambition artistique… » D’où peut-être cette difficulté à se tenir à la bonne distance. Ex-ministre de la culture de Jacques Chirac, Jean-Jacques Aillagon abonde : « Cette intervention du 6 mai est la démonstration de cet excès de captation de responsabilité directe du président à l’égard de tout et de rien. Il voulait démontrer qu’il connaissait tous les dossiers culturels, jusqu’à proposer aux artistes une autre manière de travailler. » Oui, mais Macron est tellement frustré… « Une fois, il m’a dit : “Je n’ai pas mon Jack Lang” », raconte Stéphane Bern.

Le Lang en question ne commente pas cette sentence irrévocable mais voudrait quand même « redonner une ambition, une vision d’ensemble, une perspective et des moyens à ce pauvre ministère progressivement dépenaillé, raboté, après trente ans d’indifférence de la plupart des présidents ». Sauf que la culture, c’est Macron. « Le chef de l’Etat a théorisé le fait qu’une politique culturelle n’était pas seulement définie par le ministère. Qu’il peut revenir au président de donner l’impulsion et de l’incarner », assure Sylvain Fort, ancienne plume du président.

La bataille des nominations

C’est évidemment vrai des nominations. Les candidats ont compris qu’il fallait prendre rendez-vous rue du Faubourg-Saint-Honoré plutôt que rue de Valois. Pour trouver un successeur à Stéphane Lissner à l’Opéra de Paris, Franck Riester avait composé un jury pour soumettre une short list à l’Elysée. Sauf que seul le nom du patron de l’Opéra-Comique sort du chapeau du jury. Alors, l’hyperprésident a dit : « Ce n’est pas ce que j’ai demandé. » Il a tout repris depuis le début, il a reçu lui-même les candidats et choisi l’Allemand Alexander Neef.

« Beaucoup de nominations sont toujours remontées à l’Elysée, assure l’universitaire Vincent Martigny, mais, là, ça a pris des proportions incroyables. Sous Lang, la politique était coconstruite avec les acteurs du secteur. Cette ultraprésidence au contact d’un milieu aussi complexe empêche de penser une politique culturelle partagée. Et, avec ces “faits du prince”, Macron prend le risque de cristalliser les mécontents. »

« IL FAUT UN MINISTRE DE COMBAT ET DE CAMPAGNE. QUI DOIT GAGNER SES ARBITRAGES CONTRE BERCY, SURTOUT EN PÉRIODE DE CRISE, AVEC UN SECTEUR TOUCHÉ DE MANIÈRE INOUÏ. »

AURORE BERGÉ

Stéphane Bern nous raconte ses coupe-files : « Pour l’opération “On redécouvre notre patrimoine” de cet été, j’ai passé un coup de fil au président pour que ça se fasse. Tout ce qui m’intéresse, c’est de sauver le patrimoine, pas d’être ministre. C’est pour ça que je n’ai pas ma langue dans ma poche. Lors des réunions auxquelles j’ai pu assister, les représentants du ministère ne mouftaient jamais. C’est fascinant. Ils attendent docilement les décisions de l’Elysée. »

Et, quand le milieu du cinéma apprend la nomination à la tête du Centre national du cinéma de Dominique Boutonnat, le candidat (et participant actif à sa campagne) du président suspecté de soutenir une approche trop consumériste du secteur, c’est une bronca quasi générale, mais qui ne dissuade pas le chef de l’Etat.

« Lors de l’accession de Macron à la présidence, il y a eu une forme d’improvisation assez séduisante, conclut le compositeur Jean-Michel Jarre. Mais qui devient une faiblesse quand on ne trouve pas les bonnes personnes, même si c’est bourré de bonnes intentions. » Jarre échange régulièrement avec Macron. Il a délaissé un instant ses claviers pour imaginer au téléphone avec nous la création d’un collège culturel autour du président, avec des membres de la société civile. « Avec Lang. Comme ça, Macron aurait son Lang ! »

Un ministre sur la sellette ?

A quelques semaines d’un remaniement très probable, nous sommes invités à déjeuner au ministère de la culture. Franck Riester a tombé la veste mais surtout pas retroussé les manches de sa chemise. Pour dissiper cette incompréhension tenace qui perdure entre Macron et la culture, il a une idée toute simple. « Je l’ai dit plusieurs fois au président : “Il faut trouver un moment fort, solennel, durant lequel il puisse expliciter sa vision culturelle.” C’est vrai que ça a pu manquer… »

La veille, devant l’Assemblée, nous avions discuté avec la députée LRM Aurore Bergé, rapporteuse du projet de la loi sur l’audiovisuel et chargée d’une mission sur l’émancipation et l’inclusion culturelle. Elle a aussi une énorme envie qu’elle sous-entend à peine : devenir ministre de la culture. Et pense avoir tout compris de ce qu’attendait le président : « Il faut un ministre de combat et de campagne. Qui doit gagner ses arbitrages contre Bercy, surtout en période de crise, avec un secteur touché de manière inouïe. » Elle n’est pas la seule à postuler. Tout le milieu culturel est en ébullition.

En plein déjeuner, Franck Riester se lève de table pour aller chercher ses lunettes. Il tente de démontrer qu’il est d’une sérénité sans faille, qu’il n’est surtout pas cette silhouette fragile de figurant déjà condamné. « Je suis très calme dans un milieu qui parle et qui se parle beaucoup. » Il a probablement entendu que plusieurs signataires de la tribune faisaient maintenant passer des messages à l’Elysée pour défendre son maintien. « Plutôt Riester qu’encore un(e) nouveau (elle) ministre ! », nous confirme Stanislas Nordey. Riester chausse ses lunettes pour nous montrer un SMS envoyé par Jack Lang comme un signe irréfutable d’optimisme. Dans l’élan, il s’apprête à nous en lire un second. Du président lui-même. Mais il se reprend : « Non. Le SMS est trop beau. »

13 juin 2020

Coronavirus - Le Brésil, deuxième pays le plus touché par le Covid-19

tombes plage

COURRIER INTERNATIONAL (PARIS)

Le Brésil compte désormais plus de morts du coronavirus que le Royaume-Uni. 42 161 personnes ont succombé au Covid-19 dans le pays le plus peuplé d’Amérique latine.

“Le Brésil est devenu aujourd’hui le deuxième pays avec le plus de décès causés par le covid-19 dans le monde, dépassant le Royaume-Uni”, annonce O Dia. Pas vraiment une surprise tant le taux de décès dans le pays d’Amérique est supérieur à celui de la nation européenne. 1242 personnes mortes en 24 heures au Brésil contre 202 au Royaume-Uni, précise le quotidien. En tout, 42 161 personnes ont succombé à l’épidémie avec plus de 843 000 cas identifiés. Seuls les Etats-Unis présentent un bilan plus lourd.

Brasil de Fato constate que contrairement au Brésil, l’Europe a “réussi à ralentir la progression des décès”. Surtout, note le site, “les chiffres alarmants publiés vendredi ne reflètent peut-être pas pleinement la réalité”, en raison d’un manque de tests.

Une étude de l’université de Pelotas, citée par Bloomberg, estime que pour un cas confirmé, six autres ne sont pas recensés. La situation est telle que l’organisation mondiale de la santé a fait part vendredi d’une “inquiétude grandissante”, remarque The Independent.

Le Brésil est “maintenant l’épicentre de l’épicentre”, commente la BBC alors que l’ensemble du continent américain concentre la moitié des cas. Au-delà de la situation sanitaire, “la gestion de la pandémie a pris un tour hautement politique”, ajoute la chaîne anglaise.

Il y a par exemple la célèbre plage de Copacabana transformée en faux cimetière par des militants de l’organisation Rio de Paz. La destination touristique “est devenue le dernier champ de bataille des tensions croissantes face à la réponse du gouvernement”, raconte Al Jazeera.

Un hôpital de Rio pris pour cible

Autre illustration des troubles du moment, l’invasion vendredi d’un hôpital de Rio de Janeiro, racontée par le Diario de Pernambuco. Six personnes au moins ont “envahi des salles réservées aux médecins et aux patients, criant, donnant des coups de pied dans les portes et volant des ordinateurs”. Elles ont hurlé qu’elles voulaient vérifier que les lits étaient bien occupés.

Difficile de ne pas voir un lien avec la demande formulée la veille par Jair Bolsonaro dans son intervention hebdomadaire sur Facebook. Le président brésilien a invité ses partisans à pénétrer dans les hôpitaux et à prendre des photos de lits vides dans les unités de soins intensifs pour “montrer que le coronavirus est une arnaque”, rapporte le Correio da Manha. Le leader d’extrême-droite a également accusé les gouverneurs et maires de surestimer le nombre de cas pour obtenir plus de financement fédéral et critiquer le gouvernement, indique le quotidien portugais.

Les gouverneurs en question ont écrit une lettre ouverte, publiée notamment par le Correio braziliense, déclarant que “ce n’est pas en envahissant les hôpitaux que le Brésil vaincra la pandémie”.

M. Bolsonaro a par ailleurs reproché aux médias une forme “d’hystérie”, souligne la BBC, multipliant les “démonstrations publiques d’irrévérence” alors même que son pays “enterre ses morts dans des fosses communes en Amazonie et que les hôpitaux sont au bord de l’effondrement dans certaines régions”. A l’instar de Donald Trump, le dirigeant a aussi poussé pour une réouverture de l’économie jugeant les conséquences d’une quarantaine “pires que les effets du virus”.

“Je n’ai pas entendu parler d’un autre pays dont le président a autant entravé la lutte contre l’épidémie”, dénonce Daniel Dourado, expert de santé publique à l’université de São Paulo. Dans les colonnes du Guardian, le professeur critique un homme politique “qui n’exprime même pas sa sympathie aux familles” et il n’écarte pas que le nombre de cas au Brésil rattrape celui des Etats-Unis.

plage tombes

tombes copacabana

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