
Par Florence Rosier, Dominique Perrin - Le Monde
Depuis le début de la pandémie, le personnel de ce fleuron français de la lutte contre les maladies infectieuses ne compte pas ses heures. Avec en ligne de mire la mise au point d’un vaccin. Les essais cliniques pourraient débuter en juillet.
Ce matin-là, le contraste surprend. Rue du Docteur-Roux, pas très loin de Montparnasse, dans le 15e arrondissement de Paris, peu de voitures circulent, quelques passants masqués s’écartent quand ils se croisent. Un café est ouvert, mais il est désert. C’est le tout début du mois de mai, le quartier est encore anesthésié, la vie confinée. Derrière des marronniers en fleur, un sas de sécurité ouvre sur un autre monde : l’Institut Pasteur. Depuis janvier, des chercheurs s’y démènent contre le coronavirus qui frappe la planète. Le niveau d’adrénaline y est à son plus haut.
Dans le bâtiment François-Jacob (le Prix Nobel décédé en 2013), les portes des bureaux sont vertes, les fauteuils de l’atrium orange et les cernes des chercheurs noirs. Au dernier étage, à la tête du Centre national de référence (CNR) des virus des infections respiratoires, Sylvie van Der Werf occupe un poste-clé. Elle a trois rangées de cernes. Depuis le début de l’épidémie, elle travaille douze à quatorze heures par jour, sept jours sur sept. « La pression sur la durée finit par être difficile », confie-t-elle. Elle s’est accordé une seule soirée de pause chez des amis, avant le confinement. Il y a si longtemps. Elle est fatiguée, mais soucieuse surtout. « Le déconfinement va être compliqué, s’inquiète-t-elle alors. Il faut être extrêmement vigilants pour éviter un rebond de l’épidémie. Désolée de parler comme ça, mais ce virus est une vraie saloperie. »
Alors que l’Institut Pasteur est interdit à toute visite, nous avons pu passer une journée dans ce lieu mythique de la recherche française, inauguré en 1888 par l’inventeur du vaccin contre la rage, Louis Pasteur. Sur plus de 2 hectares se côtoient des bâtiments de brique rouge du XIXe siècle et des constructions récentes. Un campus où les étudiants peuvent suivre les enseignements des pasteuriens, parmi les meilleurs spécialistes en microbiologie, immunologie, santé globale… Où, surtout, les scientifiques poursuivent leurs travaux de pointe sur les bactéries, les parasites et les virus, responsables de 17 millions de morts chaque année dans le monde.
Collaboration et concurrence internationales
Ce jour-là, sur 2 600 salariés, seulement 370 travaillent sur place, dont 300 entièrement mobilisés contre le SARS-CoV-2, le virus responsable du Covid-19. Tous lancés dans une course internationale contre la montre. Une course qui mêle une collaboration d’ampleur inédite à une concurrence effrénée. D’un côté, les scientifiques du monde entier partagent des informations comme jamais et Pasteur collabore, par exemple, sur la recherche de traitements avec l’université de Californie à San Francisco. De l’autre, la lutte pour la quête d’un vaccin, futur « blockbuster », fait rage.
La compétition s’annonce sans pitié : le 13 mai, Paul Hudson, le PDG américain du groupe français Sanofi, déclare que les Etats-Unis seront les premiers servis si le projet de vaccin de la multinationale voit le jour. Tollé immédiat, notamment en France, mais Sanofi explique que les Américains ont largement financé les recherches et que le vaccin sera en partie produit outre-Atlantique… L’autre argument est moins avouable : le marché américain, autant par sa taille que parce que le prix des médicaments y est quasi libre, est bien plus juteux.
Lundi 18 mai, l’annonce par la société Moderna de résultats encourageants sur ses premiers essais a ainsi fait flamber son cours en Bourse. Dans cette course, Pasteur ne fait pas partie de la dizaine d’équipes qui testent déjà leur projet de vaccin sur l’homme. Mais dès juillet, l’institut devrait rattraper son retard avec son premier essai clinique. Très prudent, son directeur, le Britannique Stewart Cole, explique qu’il ne faut ni s’emballer, ni « faire monter les attentes de la population inutilement ». Puis il convient qu’un des projets de vaccin de Pasteur « pourrait être payant ».
En France, une épidémie d’ampleur
De façon étonnante, les chercheurs parmi les plus chevronnés en virologie ont mis un certain temps à saisir l’ampleur de l’épidémie. A Pasteur, la mobilisation est lancée le 22 janvier. Ce mercredi-là à 18 heures, Arnaud Fontanet, qui dirige l’unité d’épidémiologie des maladies émergentes, réunit plus d’une vingtaine d’experts. Lui qui suit de près l’évolution du virus en Chine depuis fin décembre estime qu’il est temps de mobiliser ses collègues. Deux heures de réunion.
« Un moment de grande excitation scientifique », se souvient-il. A ce stade, « nous ne sommes pas très inquiets, avoue cependant Sylvie van Der Werf. Nous n’avons encore aucune idée du fort degré de transmission du virus. Nous ne savons pas non plus qu’une personne peut être contagieuse avant d’avoir des symptômes, contrairement au SRAS [syndrome respiratoire aigu sévère] de 2003. » Dans les études scientifiques, la transmission interhumaine vient à peine d’être évoquée.
Les chercheurs de Pasteur organisent une « task-force coronavirus » pluridisciplinaire composée de treize personnes, chapeautée par Christophe d’Enfert, directeur scientifique. Le 23 janvier, la Chine annonce le confinement de la ville de Wuhan.
Le lendemain, les trois premiers cas français sont déclarés, un à Bordeaux et deux à Paris. En fin de matinée, un coursier livre les prélèvements des patients parisiens dans des boîtes à triple emballage. L’Institut confirme la détection du coronavirus dans la soirée. L’équipe de Sylvie van Der Werf commence le séquençage du virus. Réalisé en trois jours, il est partagé en ligne le 29 janvier. Une première en Europe, après le séquençage chinois du 11 janvier. C’est une étape « cruciale pour permettre de développer des tests de diagnostics », note alors la chercheuse. Mais une étape qui ne l’empêche toujours pas de dormir. Le 3 février, sur RTL, Christophe d’Enfert rassure : « On est loin d’une épidémie importante en France. »
C’est huit jours plus tard que Sylvie van Der Werf réalise vraiment. Les 11 et 12 février, elle assiste à une conférence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à Genève. « En écoutant les Chinois, je prends conscience de ce qui se passe, confie-t-elle. Ils nous renvoient la notion que c’est la guerre. » Pour Arnaud Fontanet, le basculement se fait le 26 février, lors du décès d’un enseignant dans l’Oise, l’un des premiers foyers importants dans le pays. « Avant, je pensais que la France avait réussi à contrôler des petits foyers, comme celui des Contamines (Haute-Savoie), et qu’il n’y aurait pas d’épidémie. Mais ce jour-là, je me dis que c’est parti. »
Le rythme s’accélère soudain. Le 5 mars, reçu à l’Elysée avec d’autres scientifiques, il alerte Emmanuel Macron du risque de nombreux morts. Désormais membre du conseil scientifique créé le 11 mars pour éclairer le président, Arnaud Fontanet en veut aux Chinois, coupables, selon lui, « de ne pas avoir parlé des soignants atteints et d’avoir ainsi caché la transmission interhumaine ».
Mesurer la fiabilité des tests industriels
L’une des premières tâches de Pasteur a été de mettre au point des tests fiables capables de déterminer la présence du virus. Combinaison blanche intégrale, masque, lunettes et double paire de gants, la technicienne de recherche est méconnaissable. On l’aperçoit à travers les vitres d’une porte grise. Marion Barbet travaille dans le laboratoire P2 + du Centre national de référence des virus des infections respiratoires. Un lieu ultra-sécurisé : la pression de l’air y est basse, cela empêche l’air contaminé de sortir et permet donc d’étudier sans risques pour l’extérieur les échantillons de SARS-CoV-2.
Après une série de manipulations pour inactiver le virus, son matériel génétique (ARN : acide ribonucléique) est soumis à un test diagnostique, une réaction dite de PCR (« amplification en chaîne par polymérase »), qui permet de savoir, dans la journée, si le patient est atteint du Covid-19. « Au moment du pic de l’épidémie, nous avons testé 200 échantillons par jour pour aider certains hôpitaux. En ce moment, nous n’en traitons plus qu’une vingtaine », précise Sylvie Behillil, responsable adjointe du CNR.
Pasteur a mobilisé cinq laboratoires P3 sur la vingtaine dont il dispose. C’est dans ces lieux hautement sécurisés que se font les cultures du nouveau virus. Avec la plus grande des attentions. Car même une institution aussi prestigieuse que Pasteur n’est pas à l’abri d’incidents de sécurité. En avril 2014, l’Institut avait annoncé avoir égaré 2 349 échantillons du virus du SARS, « sans aucun potentiel infectieux », dans un de ses laboratoires P3. Et, en mars 2017, l’Institut a fait l’objet d’une enquête judiciaire sur les conditions du transport d’échantillons d’un autre virus (le MERS) en provenance de Corée du Sud. Cet envoi, par un vol Séoul-Paris, n’avait pas été déclaré aux autorités sanitaires. Deux incidents heureusement sans conséquences sanitaires.

« J’AI VÉCU UN CERTAIN NOMBRE DE CRISES SANITAIRES, MAIS CETTE FOIS, ON NE SAIT PAS DU TOUT OÙ L’ON VA. » SYLVIE VAN DER WERF
C’est au CNR de Sylvie van Der Werf qu’ont été mis au point les tests de diagnostic (PCR) de référence ayant permis d’évaluer le degré de fiabilité d’une soixantaine de tests fabriqués par des industriels. En somme, les chercheurs ont été testeurs de tests. Un enjeu crucial, car les premiers tests apparus manquaient parfois de sensibilité : ils donnaient beaucoup de faux négatifs. Désormais, l’équipe se concentre sur les tests sérologiques. Ils permettent de détecter dans le sang la présence d’anticorps dirigés contre le SARS-CoV-2. S’ils sont « neutralisants », cela signifie que leur réponse immunitaire est « très probablement » protectrice – un point essentiel qui reste à confirmer.
Là encore, le laboratoire, qui a développé sept types de tests sérologiques de référence, évalue les performances de ceux des industriels. Car il en faut pour tous les goûts : une utilisation commerciale à grande échelle, ou plus restreinte mais plus sensible, ou encore un usage à des fins de recherche.
Comprendre le virus
Face au Covid-19, les plus aguerris des chercheurs de Pasteur s’avouent désarçonnés. Ce virus n’a-t-il pas été qualifié de « vicieux » par Philippe Sansonetti, chercheur à l’Institut et professeur titulaire de la chaire microbiologie et maladies infectieuses au Collège de France, pourtant rompu aux fourberies des pathogènes ? « J’ai vécu un certain nombre de crises sanitaires, mais cette fois, on ne sait pas du tout où l’on va, se désole Sylvie van Der Werf. Il sort chaque jour 50 nouvelles études scientifiques sur le Covid-19, c’est très compliqué à suivre ! »
Pour tenter de comprendre, la police des virus veille. Responsable de l’unité génomique évolutive des virus à ARN, Etienne Simon-Loriere tente de retracer l’itinéraire du Covid-19 lors de son entrée en France. Il a réalisé une étude sur 97 patients français infectés, en analysant les mutations du génome du virus. Il en déduit que les premiers patients, qui revenaient de Chine ou d’Italie, ont peu retransmis le virus. Le traçage des contacts et le confinement ont été efficaces. Mais ensuite, le virus a été introduit à de multiples reprises, dans de multiples régions.
Le chercheur a retrouvé une trace de séquence virale qui remonte au 19 février, chez un patient de l’Oise qui n’avait ni voyagé ni été au contact de voyageurs. « Avant même la vague de Covid-19 en France, le virus circulait silencieusement chez des gens asymptomatiques », conclut-il. En termes d’analyses, il lui manque cependant tout un pan de l’histoire, celle du foyer de Mulhouse. Débordés, les hôpitaux du Grand-Est n’ont pas envoyé d’échantillons. Rétrospectivement, on comprend mieux pourquoi les chercheurs étaient rassurants. « Les cas détectés semblaient être essentiellement des cas importés, explique le directeur scientifique Christophe d’Enfert. Ce qu’on ne voyait pas, c’était la partie immergée de l’iceberg, l’épidémie qui se répandait à bas bruit. »
Des premiers résultats attendus pour l’automne
Dans la course au vaccin, l’urgence sanitaire accélère toutes les étapes. Obtenir un vaccin efficace demande habituellement de cinq à dix ans. Pour le Covid-19, les chercheurs parient sur un délai de douze à dix-huit mois, soit au mieux en 2021, ce qui serait sans précédent. L’Institut Pasteur est engagé sur trois projets – trois « candidats-vaccins ». Le plus prometteur est un vaccin contre la rougeole adapté au Covid-19. « Depuis trois mois, je dors cinq heures et demie par nuit, confie Frédéric Tangy, responsable du laboratoire d’innovation vaccinale de l’Institut. Mais on a tellement travaillé que je suis optimiste. »
L’approche avec la technologie vaccinale de la rougeole est développée depuis des années à Pasteur contre d’autres infections virales, comme le Zika ou le chikungunya. Le virus de la rougeole, atténué mais vivant, sert de vecteur. Par génie génétique, on lui fait produire des fragments du SARS-CoV-2. Une fois dans l’organisme, il les présente au système immunitaire qui va, espère Frédéric Tangy, déclencher une réponse protectrice. Les chercheurs veulent aussi s’assurer que cela n’entraîne pas un effet secondaire observé contre d’autres coronavirus, avec d’autres candidats-vaccins. Au lieu de protéger, ceux-ci entraînaient la production d’anticorps « facilitants », qui aggravaient une infection ultérieure. « Avec le vaccin contre la rougeole, on obtient une réponse immunitaire qui réduit énormément ce risque, indique le virologue. Par ailleurs, plus de 2 milliards d’enfants dans le monde ont été vaccinés contre la rougeole. Ils sont protégés à 95 %, sans effet secondaire notable. »
En juillet, l’équipe de Pasteur commencera les premiers essais cliniques chez 90 volontaires sains, à l’hôpital Cochin et dans un centre clinique belge. Les premiers résultats sont attendus en octobre. L’équipe de Frédéric Tangy travaille dans le cadre d’un consortium avec l’entreprise Themis Bioscience, en Autriche, qui produit les lots cliniques, et l’université de Pittsburgh (Etats-Unis), qui réalise les tests chez des singes. Le projet est financé par la CEPI, une coalition de financement des technologies vaccinales réunissant une dizaine d’Etats et de fondations. Elle a déjà alloué 4,3 millions d’euros aux premières phases du projet.
« Un vaccin, c’est aussi difficile à concevoir qu’un A380 »
Les concurrents sont nombreux. La revue Nature a recensé pas moins de 115 candidats-vaccins. À la mi-mai, on comptait huit essais cliniques chez l’homme. Parmi cette centaine de projets, 72 % provenaient de big pharmas (Johnson & Johnson, Roche, Sanofi, Pfizer, GlaxoSmithKline…) ou de biotechs (l’américain Moderna Therapeutics ou le chinois CanSino notamment). Et 28 % étaient issus du secteur académique ou d’organisations à but non lucratif (comme Pasteur).
La concurrence est aussi géopolitique : 46 % des candidats-vaccins sont développés en Amérique du Nord, 18 % en Asie, 18 % en Australie et 18 % en Europe. Pour l’heure, « tant qu’on n’a pas démontré leur efficacité et leur tolérance chez l’homme, cela ne reste que des candidats-vaccins », tempère Stewart Cole. Mais avant même de savoir si le vaccin est efficace, il faut trouver des usines de production. « Un vaccin, c’est aussi difficile à concevoir qu’un Airbus A380, explique Frédéric Tangy, mais ça se produit dans les mêmes volumes que le PQ. » Soit, dans le cas du Covid-19, plus de cent millions de doses.
Pour son candidat-vaccin le plus prometteur, Pasteur est en phase avancée de négociation avec un industriel. S’il arrive jusqu’à cette étape, le vaccin ne sera donc pas produit par l’Institut Pasteur. Car il ne fabrique pas plus de vaccins que de tests. Il noue des accords avec des sociétés pharmaceutiques. C’est ici qu’intervient Isabelle Buckle. A la tête des 40 personnes du service des applications de la recherche et des relations industrielles, elle s’occupe des accords de fabrication et de commercialisation.

« SI PASTEUR AVAIT PU PRODUIRE DES TESTS COMME C’ÉTAIT LE CAS AVANT LES ANNÉES 1970, LA FRANCE N’AURAIT PEUT-ÊTRE PAS ÉTÉ FACE À LA PÉNURIE QU’ELLE A CONNUE. » PIERRE SONIGO
En contrepartie, celles-ci versent des redevances à Pasteur. L’ensemble des produits industriels – redevances des 2 000 brevets et contrats avec les entreprises – rapportent 31 millions d’euros par an, à l’Institut, soit 10 % du budget (chiffre 2018). « Dès début janvier, peu après l’annonce des cas de coronavirus en Chine, nous avons commencé à prendre contact avec des groupes industriels, explique Isabelle Buckle, en télétravail. Avant même que Frédéric Tangy n’ait mis son projet au point. » Car les négociations sont longues et complexes. « Nous ne donnerons jamais carte blanche à un industriel pour faire ce qu’il veut avec un vaccin, insiste-t-elle. Le tarif doit être adapté et les clauses de santé publique sont multiples, comme de s’assurer de l’accès de nombreux pays au vaccin, y compris les pays pauvres. »
Une fondation reconnue d’utilité publique
Jusque dans les années 1970 pourtant, une partie de l’Institut Pasteur produisait et commercialisait vaccins, tests ou sérums. Mais l’organisme perdait beaucoup d’argent. En 1972, le directeur Jacques Monod décide de couper l’entité en deux. D’un côté, la Fondation Institut Pasteur, chargée de la recherche, de l’autre Pasteur Production responsable de la fabrication et de la vente. L’entreprise fera ensuite l’objet de maintes cessions. Aujourd’hui, Pasteur Production n’existe plus et l’Institut n’a plus aucun lien capitalistique avec les entreprises qui ont participé à ses rachats, Sanofi Pasteur et l’américain Bio-Rad. Leadeur en France dans la production de vaccins, cette division de Sanofi n’est liée à l’Institut que par une licence de marque contre une redevance annuelle.
Certains regrettent la séparation entre recherche et production, comme le virologue Pierre Sonigo. Aujourd’hui directeur de la recherche et développement (R&D) au laboratoire Sebia, il a travaillé sur le VIH à l’Institut. « La qualité de la recherche est de haut niveau à Pasteur, mais trop souvent déconnectée des besoins de santé, critique-t-il. Avec cette épidémie, la recherche et la pratique se rejoignent enfin, au service de la population, comme à l’époque de l’épidémie de sida. Mais si Pasteur avait pu produire des tests comme c’était le cas avant les années 1970, la France n’aurait peut-être pas été face à la pénurie qu’elle a connue. »
L’Institut Pasteur est en réalité un objet mal connu. Ni labo pharmaceutique, ni centre de recherche public. L’organisme centenaire est une fondation privée reconnue d’utilité publique, à but non lucratif. Il emploie des salariés maison mais héberge aussi des chercheurs détachés du CNRS, de l’Inserm, du CEA… Il collabore également avec un puissant réseau de 32 Instituts Pasteur, de différents statuts, partout dans le monde. Le budget du campus parisien (290 millions d’euros en 2018) montre, à lui seul, le statut ambivalent de la fondation. Il se divise en trois parties : les dons et les legs, l’argent public (59 millions d’euros de subventions et les financements des projets de recherche) et des ressources propres.
La fondation bénéficie donc à la fois de la générosité des particuliers et d’un financement public. « Elle joue sur les deux tableaux », grincent les jaloux, dans un contexte de manque de moyens – le budget de la recherche publique est loin du 1 % de PIB, maintes fois promis. Stewart Cole, lui, se réjouit d’avoir « un peu plus de confort financier que d’autres organismes publics » et insiste : « Notre indépendance nous est très chère, c’est elle qui permet cette réactivité. »
Le conseil d’administration est également un mélange de public-privé. Sur 21 personnes, siègent cinq membres de droits représentant l’Etat, dont le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon. Pas toujours facile à gérer. Cette instance a été le théâtre de guerres de succession féroces. En 2016, elle s’est ainsi déchirée autour du renouvellement du directeur général de Pasteur, Christian Bréchot.
L’urgence des financements
Avec la crise sanitaire, la fondation parie sur la sensibilité des portefeuilles. « Urgence nouveau coronavirus » : dès le 31 janvier, Pasteur lançait un appel qui n’était pas médical mais financier. Dons et legs représentent déjà une ressource majeure, à 90 millions d’euros par an (chiffre 2018). L’Institut espère faire mieux. Il a multiplié les e-mails auprès de plus de 200 000 donateurs, le directeur s’est fendu d’un dîner de gala, le 3 mars, à New York, des chercheurs ont multiplié les visioconférences auprès de comités de direction…
L’image de l’Institut relève toujours d’un fort enjeu financier. À la mi-mai, les particuliers ont versé 3 millions d’euros et une vingtaine d’entreprises (MAIF, BNP-Paribas, Kering, Axa, Total, Ipsen…) se sont engagées à hauteur de 12 millions d’euros. Joli pactole : la moitié de la collecte de l’an dernier (30 millions d’euros) est déjà atteinte, alors que l’habituel « Pasteurdon » d’octobre n’a pas encore eu lieu.
Moustache blanche, polo, petites lunettes rondes, Erik Orsenna, confiné comme tout le monde, est assis devant sa bibliothèque. Il est 8 h 30 ce 28 avril. Quelques crachouillis, un peu de parasites, la visioconférence démarre. Elle est organisée par Les Gracques, un groupe de patrons et de hauts fonctionnaires, tendance gauche libérale. Sujet : l’unité de la vie, ou comment l’homme, l’animal et l’environnement ne peuvent être dissociés. Environ 300 personnes sont connectées. L’écrivain-économiste-navigateur est ce matin-là ambassadeur de l’Institut Pasteur, fonction bénévole qu’il occupe depuis 2016.
Une semaine plus tôt, il parlait devant l’état-major de la Banque publique d’investissement (BPI). « Cela peut apporter des dons pendant l’épidémie, espère-t-il, mais j’explique surtout que l’intérêt pour la recherche est un état d’esprit permanent. Je raconte au monde de l’économie ce qui se passe dans le monde du vivant. » Le directeur de la communication et du mécénat, Jean-François Chambon a proposé cette fonction à l’académicien, alors qu’il écrivait une biographie de Pasteur. Il ne regrette pas. Orsenna est à fond : « Dans ma hiérarchie personnelle, les pasteuriennes et les pasteuriens arrivent à la première place devant les marins du Vendée Globe et les Prix Nobel de littérature, c’est dire. »
Pasteurien, un culte à part
Une communauté à part, ces pasteuriens. Ils parlent de l’Institut en disant « la maison ». Ils rêvent d’un prochain Nobel – le dernier, attribué à Françoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier pour l’identification, en 1983, du rétrovirus responsable du sida, remonte à 2008. Et surtout, ils revendiquent un héritage commun, celui de Louis Pasteur bien sûr, mais aussi d’Alexandre Yersin, qui a découvert le bacille de la peste, d’Emile Roux, qui a trouvé le vaccin contre la diphtérie.
PDG de la société de biotech Cellectis, André Choulika se présente comme un « vrai pasteurien », comprendre un ex-salarié de l’Institut, pas un chercheur détaché du CNRS ou de l’Inserm. Il a quitté « la maison » en 1997 pour fonder son entreprise, à partir de brevets achetés à l’Institut. Depuis un an, il fait partie du conseil d’administration. « L’Institut Pasteur, c’est un petit royaume, avec une hiérarchie importante, raconte-t-il. L’histoire y est très présente et vivante. Et tous les pasteuriens se connaissent. Cela crée un esprit de corps très fort. » Parmi les plus jeunes, certains relativisent ce « corporatisme ». « Personne de ma génération n’a aucune arrogance à être pasteurien », assure Etienne Simon-Loriere, 40 ans.
Cependant, nul ne renierait les valeurs communes, vantées dans chaque discours, chaque ouvrage. D’autant plus dans le contexte d’une telle pandémie. « Les pasteuriens invoquent des valeurs humanistes assez universelles, comme l’importance de la curiosité et du dévouement, le sens de la collaboration, la recherche du savoir et le souci de son application », explique Anne-Marie Moulin.
La médecin et philosophe, directrice de recherche émérite au CNRS, précise : « En réalité, la seule chose qui me semble spécifique, c’est le souvenir d’une aventure commune, celle du saint fondateur et de ses saints héritiers. » Elle relève qu’André Lwoff, Prix Nobel en 1965, a risqué l’expression « d’ordre religieux », pour parler des pasteuriens. Elle-même, ancienne élève de « la maison », parle d’une « mythologie pasteurienne ». « Il n’est pas toujours facile d’écrire sur l’histoire de l’institution, quand elle devient à ce point patrimoniale », glisse-t-elle.
Cet héritage est une pression de plus dans cette course contre la montre dans laquelle l’Institut est engagé. Ici, chacun travaille sous l’œil du héros. Dans le bureau du directeur, on ne compte pas moins de trois bustes de Louis Pasteur plus une gravure. « Il nous regarde de partout », sourit Stewart Cole. Chaque année, comme tous ses prédécesseurs, le Britannique lui rend hommage. Les Français ont leur 14-Juillet, les pasteuriens leur 28 septembre, date anniversaire de la mort du grand homme. Décédé en 1895, il eut droit à des funérailles nationales, dix ans après celles de Victor Hugo. Tous les 28 septembre donc, a lieu un étrange rituel sur le campus. S’il est maintenu, celui de cette année prendra certainement une coloration particulière.
Une centaine de pasteuriens se retrouvent habituellement à l’entrée d’une crypte : la cave, où le chimiste stockait des vaccins, juste en dessous de son appartement, conservé en l’état. Elle s’est muée en chapelle mortuaire de style néo-byzantin, pour accueillir le corps de Louis Pasteur un an après son décès. Au centre, brille son imposant tombeau de granit noir. Au fond, un autel catholique. Tout autour, une voûte recouverte de mosaïques dorées, avec quatre anges, mais aussi des poules, des vaches ou des moutons, pour évoquer les maladies sur lesquelles le chimiste a travaillé.
A midi pile, le directeur lit un texte. Puis, sans un mot, les dévots laïcs défilent autour de la tombe. « J’y suis allé une fois, l’ambiance est très mystique », avoue André Choulika. D’autres, parmi les chercheurs rencontrés, y participent presque chaque année. Ils doivent rêver de confier au maître des lieux, le 28 septembre 2020, qu’ils ont trouvé la parade au Covid-19. Question d’honneur.