L’Hôtel de Ville de Paris ouvre sa halte pour femmes sans-abri
Par Isabelle Rey-Lefebvre - Le Monde
Les personnes hébergées peuvent rester quatorze nuits ou plus, mettre à jour leur dossier administratif, déposer une demande d’asile, se soigner et disposer d’une boîte mail.
Elles sont arrivées, Agnès, Ghislaine, Khadija, Fouzia, Jerry, et elles sont impressionnées par la majesté des lieux, le salon des Prévôts et la salle des Tapisseries, au rez-de-chaussée de l’Hôtel de Ville de Paris, avec leurs colonnes de marbre et leurs lustres de cristal sous dix mètres de hauteur d’un plafond en pierre sculptée.
Ce mardi 11 décembre, en fin de journée, Anne Hidalgo, maire socialiste de Paris, visiblement émue, les accueille : « Bienvenue, vous êtes chez vous. » A ses côtés, Anne Lorient, qui a vécu dix-sept ans dans la rue et le raconte dans un livre, Mes années barbares (Editions de La Martinière, 2016) : c’est elle qui a convaincu la municipalité parisienne d’ouvrir cette halte pour les femmes sans domicile fixe. « Pour une fois, on ne nous confine pas dans un sous-sol sordide mais dans un très beau lieu, au centre de la ville », se réjouit-elle. « La beauté est importante pour restaurer l’estime de soi », renchérit Anne Hidalgo.
Comment rendre habitable un immense salon d’apparat plus habitué au passage protocolaire des présidents de la République le jour de leur investiture ? L’architecte Valérie Garcia a, avec un mince budget de 80 000 euros et l’aide des services techniques municipaux, très investis, réussi le pari.
Dans la salle des Tapisseries, désormais dite du sommeil, une quarantaine de lits – « et de vrais matelas », insiste-t-elle – sont disposés entre des paravents qui ménagent un espace personnel, avec armoire et lampe. Douches, toilettes et lavabos ont été créés dans un coin de l’immense pièce. Dans les salles dites d’activité, comme le salon des Prévôts, des meubles récupérés, canapés, tables, bureaux, réchauffent l’atmosphère. Une bagagerie, essentielle pour laisser son fardeau en sécurité, est aussi prévue, ainsi qu’une salle à manger et une cuisine où faire réchauffer ses plats.
« Personne ne veut me louer et me faire confiance »
Les femmes accueillies pourront rester quatorze nuits ou plus, si besoin, et ne seront pas mises à la porte au petit matin.
Agnès, Française d’origine camerounaise, âgée de 59 ans, s’inquiète des heures d’accès : « J’embauche à 7 heures quand je suis du matin, et termine à 21 heures si je suis de l’après-midi, explique cette aide soignante intérimaire. Je travaille et je peux gagner jusqu’à 2 000 euros par mois quand j’ai la pêche, si j’enchaîne deux services ou une garde de nuit. Après demain, j’ai du boulot, car il y en a à Paris. Mais ce qui me manque, c’est le logement. Je veux juste un petit studio où mettre mon clic-clac mais personne ne veut me louer et me faire confiance, alors que, moi, je prends soin des autres toute la journée ». Voilà plus d’un an qu’Agnès n’a pas de toit. Si elle est en fonds, elle se paye l’hôtel, sinon, elle passe la nuit dans le bus Noctilien N02 où elle s’est déjà fait voler deux fois son sac et ses papiers.
Khadija et Fouzia, Algériennes sans papiers ni ressources et compagnes de galère, ont l’impression qu’enfin la chance leur sourit après dix-huit mois d’errance à dormir dans les jardins infestés de rats, les parkings et les halls d’immeubles. Elles se disent prêtes à tout, à faire des ménages par exemple, et, dès janvier, elles suivront des cours de français. La halte leur permettra de mettre à jour leur dossier administratif, de déposer une demande d’asile, de se soigner, mais aussi de s’informer et de disposer d’une boîte mail.
Un besoin crucial
« Cette expérience montre que l’on peut accueillir des sans-abri n’importe où, même dans un lieu de travail, et les faire cohabiter avec des fonctionnaires, des élus, qui empruntent la même porte d’entrée », raconte Christine Lacombe, directrice du Samu Social de Paris qui gère le lieu, grâce à une équipe de quinze personnes se relayant nuit et jour.
La halte sera ouverte tous les jours de l’année et elle répond à un besoin crucial : le comptage des sans-abri de Paris, le 15 février, en avait dénombré 3 624 dont 12 % de femmes, soit plus de 430, et chaque soir, le « 115 » laisse sans solution d’hébergement 370 personnes dont cinquante à soixante femmes isolées.
Le coût de fonctionnement de la halte est de 800 000 euros par an, pris en charge par la Ville et par l’Etat à parts égales. Elle inaugure un nouveau réseau de lieux réservés aux femmes : « Plusieurs mairies s’apprêtent à faire de même, dans les 5e et 13e arrondissements, par exemple », a annoncé Anne Hidalgo.
Lycéens et étudiants rejoignent les gilets jaunes dans le rejet de la macronie
Par Violaine Morin - Le Monde
2 600 élèves et enseignants étaient rassemblés, mardi, contre les réformes du bac et de l’accès à l’université. Si les mots d’ordre divergeaient, l’hostilité envers Emmanuel Macron a fédéré toutes les passions.
« Qui ne saute pas est macroniste ! » Sur le quai de la ligne 4, à la station Châtelet à Paris, un groupe de lycéens survoltés bondit comme un seul homme en attendant le métro. On reconnaît de loin quelques élèves de Charlemagne, un établissement du très chic 4e arrondissement, souvent « en pointe » dans les contestations lycéennes.
Direction la place Saint-Michel, où quelques groupes peignent des banderoles étalées sur le sol en attendant midi, l’heure du rassemblement à l’appel de trois syndicats, l’Union nationale lycéenne (UNL), la Fédération indépendante et démocratique lycéenne (FIDL) et le Syndicat général des lycéens (SGL).
La bouche de métro déverse, à intervalles réguliers, des grappes de jeunes gens qui viennent grossir les rangs. Dix jours après le début de la contestation, les lycéens seront 2 600 selon la police à manifester, mardi 11 décembre, pour 170 lycées perturbés dans toute la France – et 400 selon les syndicats lycéens.
Dans une ambiance festive, les manifestants entonnent les slogans de toujours. Pour rappeler des souvenirs aux lycéens de n’importe quelle génération, il suffit d’insérer le nom du ministre de leur jeunesse – François Fillon, Claude Allègre – devant les mots « si tu savais, ta réforme, ta réforme… ».
Les préoccupations varient
Mais ici, le ministre a cédé la place à Emmanuel Macron, comme si la personne du président de la République cristallisait toutes les passions de ce mouvement qui tente de profiter de l’élan des « gilets jaunes ». « Ni les professeurs, ni les étrangers, c’est Macron qu’il faut virer », scandent les jeunes, en alternant avec « Macron, t’es foutu, la jeunesse est dans la rue ».
Le nom du ministre, Jean-Michel Blanquer, pourtant à la manœuvre de trois chantiers parmi ceux qui forment les points de crispation – la réforme du baccalauréat, Parcoursup et les suppressions de postes dans le second degré – est le grand « absent » de la manifestation qui doit cheminer jusque sous ses fenêtres.
Au-delà de ce rejet collectif, les lycéens tombent difficilement d’accord sur les mots d’ordre. « Les mouvements de jeunesse souffrent souvent de n’être pas assez clairs et pas assez unis », concède Tito, en première au lycée Fénelon. Pour pallier ce problème, « deux AG » ont été organisées dans son établissement pour définir « pourquoi on manifeste ». L’ensemble des revendications tient donc en un slogan, répété tout l’après-midi : « Contre Parcoursup, allez allez, contre le nouveau bac, allez allez, contre le SNU [service national universel], allez allez. » Mais dans le détail, les préoccupations varient selon les profils et les âges.
Les élèves de banlieue, venus souvent avec leurs enseignants, s’inquiètent d’un baccalauréat « dévalué » par rapport à celui des lycées de centre-ville. Younes, en première au lycée Angela Davis de La Plaine Saint-Denis, craint que ses amis de seconde, qui seront les premiers à passer le nouveau bac – composé d’un contrôle continu et de quatre épreuves terminales –, n’obtiennent un diplôme au rabais.
Convergence des luttes
« Je viens d’un quartier défavorisé, on a la réputation de vouloir tout brûler, plaide-t-il. Notre bac ne vaudra pas la même chose que celui des beaux quartiers. » Chenoa, élève de seconde à Noisy-le-Grand, se sent un peu à l’abri de cette « dévaluation » dans son lycée international sélectif. Elle est en seconde et fera partie de la première génération de bacheliers nouvelle formule. Pour elle, cette réforme est « bâclée ». La jeune fille ne « comprend même pas » comment devront s’organiser ses choix pour l’année prochaine, alors que la carte des spécialités disponibles dans chaque lycée doit être annoncée fin décembre – un calendrier accéléré, semble-t-il, pour apaiser les inquiétudes des lycéens.
Les étudiants, eux, sont venus en nombre après une « AG » tenue dans la matinée sur la place de la Sorbonne. Salomé et ses camarades, inscrites en licence d’espagnol à Paris-IV, veulent « prêter main-forte » aux lycéens. Mais les étudiants tentent de mobiliser sur leurs propres dossiers, par exemple sur la hausse des frais de scolarité pour les étrangers. « On est contents que les lycéens se soient mobilisés, tempère Salomé, et on ne veut pas faire passer nos revendications avant les leurs. Aujourd’hui, on est là pour eux. »
Une chose cependant interroge : pourquoi ne pas avoir manifesté avant ? Parcoursup a connu sa première saison cet été, la réforme du bac est sur les rails depuis le printemps… De toute évidence, l’occasion offerte par la contestation des « gilets jaunes » était trop belle pour ne pas tenter de s’en saisir, même si les manifestants se défendent de tout opportunisme. « Ils ont réussi à mobiliser et cela a créé de l’espoir », analyse Tito, le lycéen de Fénelon. Les plus militants s’en remettent aux précédents historiques de la convergence des luttes entre étudiants et travailleurs. « La force sociale des “gilets jaunes” est incontestable, il faut en profiter », juge Léo, étudiant en philosophie à Paris I.
Manifestants brimés
Partout dans le cortège, on entend des accents communs avec les revendications des « gilets jaunes », sur ce gouvernement qui ne prête qu’aux riches, ce service public qui souffre, ces manifestants brimés.
Les lycéens de Mantes-la-Jolie (Yvelines) sont sur toutes les bouches. La vidéo de leur interpellation musclée, tous alignés à genoux sur le sol, a fait le tour des réseaux sociaux jeudi 6 décembre et a choqué la communauté éducative. « On ne peut pas laisser faire ça », enrage un enseignant d’Aubervilliers.
A plusieurs reprises les manifestants se mettront à genoux sur la chaussée, mains sur la tête, imitant la posture dans laquelle les interpellés de Mantes ont été filmés. Julien, un élève de première ES de la Plaine Saint-Denis à qui l’on demande s’il n’a pas peur devant de telles images, répond que lui et ses camarades s’efforcent de maintenir un blocus pacifique. « Bien sûr que j’ai peur que ça devienne violent, ajoute-t-il après un temps de réflexion. Et en même temps, si je ne fais rien, qui va le faire pour moi ? »
Violences policières : vingt-deux enquêtes ouvertes par l’IGPN après les dernières manifestations. Vingt-deux enquêtes ont été ouvertes par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) à la suite de plaintes de « gilets jaunes » et de lycéens, mobilisés depuis la mi-novembre contre la politique du gouvernement, selon une information de BFM TV confirmée par Le Monde. Elles visent à déterminer si des forces de l’ordre ont commis des violences illégitimes à l’égard de manifestants. Parmi les vingt-deux procédures ouvertes, quinze l’ont été à la suite de plaintes déposées par des « gilets jaunes », six par des lycéens et une par une journaliste, affirme une source proche du dossier.
Nouvelle promenade au MAD
Par Véronique Lorelle - Le Monde
Salle Philippe Starck, « bibliothèque du siège », espace Memphis... Exit la chronologie, le Musée des arts décoratifs, à Paris, s’enrichit d’un parcours thématique et pluridiscplinaire plus attractif.
Il ne manque plus qu’un café design, comme le Café Campana au Musée d’Orsay, pour que l’expérience soit parfaite… Le Musée des arts décoratifs (MAD) à Paris offre, depuis l’automne, un nouvel écrin à ses collections de 1940 à nos jours, transformant le parcours du visiteur en une promenade réjouissante.
Dans les étages supérieurs, les fenêtres sur la rue de Rivoli et sur le jardin des Tuileries ont été dégagées : elles baignent les œuvres d’une lumière naturelle, avec une vue sur Paris à couper le souffle. Les pièces – un millier réparties sur 21 000 mètres carrés – ne sont plus présentées chronologiquement mais par thèmes, dans une mise en scène de Normal Studio. L’approche est pluridisciplinaire, mêlant mode, papiers peints, jouets, graphisme… soit les différents domaines des arts décoratifs.
Pour aborder « La folle histoire du design », surnom de ce nouveau parcours, on conseille de démarrer au troisième étage avec des objets souvent inédits, nés par modélisation ou par impression 3D, comme le siège « Solid C2 » de Patrick Jouin ou la « Chaise Os » de Joris Laarman. On trouve à ce niveau une salle dédiée au prolifique Philippe Starck, avec presse-agrumes Juicy, télévision, baignoire et jusqu’à ce projet (qui n’a pas vu le jour) d’une maison en kit, vendue par correspondance.
« Toute une salle pour Starck ? C’est amplement mérité, estime Dominique Forest, conservatrice en chef du département moderne et contemporain du MAD. Si quelqu’un a fait connaître le design en France et le design français à l’étranger, c’est bien lui. »
Cuisine-bar de Le Corbusier
Deux autres créateurs ont aussi « leur » espace : Roger Tallon (1929-2011), père du design industriel français (et du TGV), et Jean Royère (1902-1981), décorateur joyeux et fantaisiste. Commode en marqueterie de paille, luminaires, canapé « Boule » de forme haricot… Son travail est mis en correspondance avec celui des contemporains Robert Stadler ou Benjamin Graindorge, qu’il a inspirés.
La visite se poursuit dans les étages 5 à 9 du pavillon de Marsan, rénovés à cette occasion. Le neuvième abrite des créations de céramique et de verre. Au niveau inférieur se nichent les period rooms, des décors d’époque reconstitués : la cuisine-bar de Le Corbusier réalisée, d’après un projet de Charlotte Perriand, pour la Cité radieuse de Marseille (et équipée de sa gazinière d’origine) et la chambre d’étudiant conçue par Jean Prouvé pour la cité universitaire d’Antony, en région parisienne.
Chaise « Fourmi », chaise « Pince-sans-rire », de Yonel Lebovici, ou fauteuil « Poltrona di Proust », d’Alessandro Mendini : au septième, on révise ses classiques avec la « bibliothèque du siège » et ses soixante modèles.
AU CINQUIÈME ÉTAGE, LA ROBE EN PAPIER DE CHRISTIAN LACROIX DATANT DE 1994 DIALOGUE AVEC LA PENDULE DE MAARTEN BAAS OU LE CHIFFONNIER EN GALUCHAT D’ANDRÉ GROULT.
Le sixième niveau présente les avatars du vase, de Picasso à Ettore Sottsass ou Gaetano Pesce, flanqué d’une salle consacrée aux scènes émergentes, avec des pièces venues du Mali, de Chine, d’Inde…
La visite se termine au cinquième étage sous le prisme du rêve et de la fantaisie. La robe en papier de Christian Lacroix datant de 1994 dialogue avec la pendule de Maarten Baas ou le chiffonnier en galuchat d’André Groult, tandis qu’une vitrine est consacrée aux maquettes de l’architecte Emilio Terry (1890-1969), dont la fameuse « maison en colimaçon », peinte par Salvador Dali. La salle attenante fait la part belle au mouvement italien Memphis, haut en couleur, avec la célèbre bibliothèque « Carlton » en forme de château de cartes, mais aussi cette rare coiffeuse « Plaza », inspirée de la tour Chrysler à New York.
Avec ce nouveau parcours, Olivier Gabet, directeur du MAD, souhaitait « donner des clés pour comprendre la place de l’objet dans notre quotidien réel ou rêvé ». Pari réussi.

























