Attentats de janvier 2015 : plus de cinq ans après, un procès historique intégralement filmé
Par Pascale Robert-Diard - Le Monde
Du 2 septembre jusqu’au 10 novembre, devant la cour d’assises spéciale de Paris, se tiendra le procès intégralement filmé des attentats de « Charlie Hebdo », de Montrouge et de l’Hyper Cacher, en janvier 2015. Quatorze personnes seront jugées.
« Il y avait une sorte de brioche devant Cabu. Wolinski dessinait sur son carnet tout en regardant d’un air amusé tel ou tel intervenant. En général, il dessinait plutôt une femme, plutôt nue, aux rondeurs plutôt minces, et il lui faisait dire quelque chose de drôle, d’inattendu, d’absurde, qui lui avait été inspiré par ce que venait de dire quelqu’un qui, drôle, l’était moins. (…) J’insiste, lecteur : ce matin-là comme les autres, l’humour, l’apostrophe et une forme théâtrale d’indignation étaient les juges et les éclaireurs, les bons et les mauvais génies, dans une tradition bien française qui valait ce qu’elle valait, mais dont la suite allait montrer que l’essentiel du monde lui était étranger », écrit le journaliste Philippe Lançon dans Le Lambeau, (Gallimard, 2018), son roman-témoignage sur l’attentat de Charlie Hebdo.
La suite, c’est l’arrivée des frères Chérif et Saïd Kouachi, le mercredi 7 janvier 2015, au 10, rue Nicolas-Appert, dans le 11e arrondissement de Paris. Vêtus de noirs, cagoulés et armés de fusils d’assaut, ils cherchent les locaux de Charlie Hebdo, où se tient la conférence de rédaction hebdomadaire. Se trompent une première fois d’adresse, entrent dans la loge du gardien où se trouvent des agents de maintenance et tirent mortellement sur l’un d’eux, Frédéric Boisseau. Croisent la dessinatrice Corinne Rey, dite Coco, descendue fumer une cigarette et exigent d’elle qu’elle les conduise jusqu’aux bureaux de Charlie et qu’elle compose le code d’accès de la porte. Il est 11 heures, 33 minutes et 50 secondes. Le carnage dure moins de deux minutes.
Trente-quatre balles de kalachnikov. Dix morts. Stéphane Charbonnier, dit Charb, atteint de sept balles dont quatre dans la tête. Franck Brinsolaro, le policier chargé de sa sécurité qui n’a pas eu le temps de riposter, touché par quatre à cinq projectiles. Elsa Cayat, une balle. Bernard Maris, une balle. Philippe Honoré, cinq à six balles. Jean Cabut, dit Cabu, deux balles. Georges Wolinski, quatre balles. Bernard Verlhac, dit Tignous, dont le stylo est resté planté entre ses doigts, deux balles. Mustapha Ourrad, correcteur, quatre balles. Michel Renaud, ancien directeur de cabinet du maire de Clermont-Ferrand, qui avait été invité par la rédaction, trois balles. Et quatre blessés graves : Simon Fieschi, touché à la moelle épinière. Il remarche difficilement. Philippe Lançon, la mâchoire arrachée. Il a subi dix-sept opérations du visage. Laurent Sourisseau, dit Riss, blessé à l’épaule. Fabrice Nicolino, atteint à la jambe.
Automobilistes braqués
A 11 heures, 35 minutes et 36 secondes, Chérif et Saïd Kouachi quittent les lieux. Echangent des coups de feu avec un premier équipage de la brigade anticriminalité, montent à bord d’une Citroën C3 garée à proximité, parcourent quelques mètres, en ressortent, tirent sur le véhicule de police qui leur fait face, empruntent le boulevard Richard-Lenoir à contresens, tirent encore sur les policiers qui les pourchassent, redescendent de leur voiture et abattent de deux balles le gardien de la paix Ahmed Merabet qui était tombé au sol. Repartent en direction du nord de Paris, percutent un véhicule place du Colonel-Fabien, abandonnent la C3, braquent un automobiliste et s’enfuient à bord de sa Renault Clio en direction de la porte de Pantin.
La police perd leur trace jusqu’au lendemain 8 janvier, à 9 h 20, où les deux frères, armés de fusils d’assaut et d’un lance-roquettes, sont repérés dans une station-service près de Villers-Cotterêts (Aisne) où ils volent des gâteaux et des bouteilles d’eau. Disparaissent à nouveau jusqu’au 9 janvier vers 8 heures où, après avoir bivouaqué dans une forêt domaniale qui longe une route départementale de l’Oise, ils contraignent une automobiliste à leur abandonner sa 206. Parcourent 15 kilomètres jusqu’à la zone artisanale de Dammartin-en-Goële, en Seine-et-Marne. Entrent dans les locaux de l’imprimerie CTD et prennent en otage son directeur, Michel Catalano, auquel ils demandent d’appeler la police. S’entretiennent au téléphone avec un journaliste de BFM-TV. Sortent brusquement des locaux et ouvrent le feu sur les militaires du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) qui ripostent et les tuent. Il est 16 h 50.
Prise d’otages
Ce même vendredi 9 janvier, à 13 h 05, Amedy Coulibaly, proche des frères Kouachi, pénètre à visage découvert dans le magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes à Paris, une caméra GoPro fixée sur son torse par un harnais, deux fusils d’assaut dans son sac de sport. Il tire mortellement sur un employé, Yohann Cohen et blesse au bras Patrice Oualid, le directeur du magasin qui parvient à s’enfuir. Exécute un premier client, Philippe Braham, après lui avoir fait décliner son identité. Exige de la caissière Zarie Sibony qu’elle abaisse le rideau métallique et tue un deuxième client, Michel Saada, qui venait tout juste d’entrer et tentait de faire demi-tour. Enlève son manteau, enfile un gilet tactique sur son gilet pare-balles et ouvre son ordinateur. Donne l’ordre à la caissière d’aller chercher les clients qui se sont réfugiés au sous-sol. Ouvre le feu sur Yoav Hattab, quand celui-ci tente de le neutraliser en s’emparant de l’un de ses fusils d’assaut. Retient en otage pendant quatre heures dix-huit personnes – dont neuf femmes et un enfant de 2 ans –, auxquelles il demande leurs papiers d’identité pour vérifier si elles sont juives. Appelle BFM-TV puis répond à un journaliste de RTL. Tire une dernière rafale sur les policiers de la brigade de recherche et d’intervention (BRI) qui donnent l’assaut, et meurt sous leurs balles. Il est 17 h 10.
La veille, aux environs de 8 heures à Montrouge (Hauts-de-Seine), Amedy Coulibaly avait tiré mortellement sur la policière municipale Clarissa Jean-Philippe, qui intervenait sur un accident de la circulation, à proximité immédiate d’une synagogue et d’une école juive.
Un lien devait être fait plus tard avec deux autres événements : la tentative de meurtre sans raison apparente commise dans la soirée du 7 janvier contre Romain Dersoir, qui faisait un footing à Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine) à proximité du domicile d’Amedy Coulibaly. Romain Dersoir a perdu l’usage d’une main. Et l’explosion à Villejuif (Val-de-Marne) le 8 janvier vers 20 h 30, d’un véhicule Renault Kangoo, qui n’a pas fait de victimes.
Sinistre partie d’échecs
Seconde par seconde, minute par minute, ces trois effroyables journées d’attentats de janvier 2015, revendiqués par Al-Qaida pour Charlie Hebdo et par l’organisation Etat islamique (EI) pour l’Hyper Cacher et le meurtre de Clarissa Jean-Philippe, vont être racontées et revécues par les témoins survivants et par les parties civiles, au procès qui s’ouvre le 2 septembre et jusqu’au 10 novembre devant la cour d’assises spéciale de Paris, présidée par Régis de Jorna. Ils seront pour l’histoire les visages et les mots de ce procès qui, à la demande du parquet général antiterroriste, sera intégralement filmé.
De pâles figures les écouteront depuis le box. Comme dans une sinistre partie d’échecs, dont ne subsisteraient que les pions. Sur les quatorze accusés renvoyés devant la cour, trois manqueront à l’appel : Hayat Boumeddiene, 32 ans, l’épouse religieuse d’Amedy Coulibaly, et les frères Mohamed et Mehdi Belhoucine, âgés de 33 et 29 ans, qui sont sous mandat d’arrêt international depuis leur fuite commune en Syrie dans les jours précédant les attentats.
Ancien élève ingénieur, l’aîné des frères Belhoucine, Mohamed, est considéré par les enquêteurs comme le mentor religieux d’Amedy Coulibaly. Des expertises graphologiques lui attribuent la rédaction du serment d’allégeance à l’EI, lu par le tueur de l’Hyper Cacher dans sa vidéo de revendication. C’est aussi lui qui aurait fourni toutes « les adresses de messagerie électronique destinées à des contacts opérationnels » avec le donneur d’ordre – resté non identifié.
Parmi les onze présents, un seul, Ali Riza Polat, 33 ans, encourt la réclusion criminelle à perpétuité, pour complicité des crimes et délits commis par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly. Ce Franco-Turc est accusé d’avoir été en relation constante avec Amedy Coulibaly entre décembre 2014 et le 7 janvier 2015, d’avoir recherché, stocké et transporté les armes, munitions et explosifs utilisés lors des attentats, alors même que, selon l’ordonnance de renvoi, « il connaissait et partageait l’adhésion des auteurs principaux à l’idéologie du djihad armé et à l’organisation terroriste Etat islamique et ce, en ayant eu connaissance au préalable de la nature terroriste des projets criminels en préparation ».
Neuf autres accusés, âgés de 31 à 68 ans, sont renvoyés pour participation à une association de malfaiteurs terroriste et risquent vingt ans de réclusion criminelle. Un seul, qui comparaît libre, n’est poursuivi que pour association de malfaiteurs de droit commun, sans caractère terroriste, un délit passible de dix ans d’emprisonnement. Il leur est reproché d’avoir participé à des degrés divers au soutien logistique des auteurs des attentats, en entretenant des relations téléphoniques avec les frères Kouachi ou Amedy Coulibaly, en participant à la recherche ou à l’acquisition d’armes, en fournissant des véhicules, du matériel ou de l’argent.
Certains sont des petits délinquants de la région parisienne, déjà condamnés pour trafic de stupéfiants, qui avaient été incarcérés dans la même maison d’arrêt qu’Amedy Coulibaly, à Villepinte (Seine-Saint-Denis), et affectés comme lui à la buanderie. D’autres, plus expérimentés, gravitaient autour de garages en Belgique ou à Charleville-Mézières, où vivait Saïd Kouachi. L’ADN de deux d’entre eux a été identifié sur les armes retrouvées au domicile du tueur de l’Hyper Cacher.
Attaques coordonnées
Après trois ans d’enquête, les juges qui ont signé l’ordonnance de renvoi devant la cour d’assises ont acquis la conviction que les attaques perpétrées par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly avaient été minutieusement coordonnées, ce dernier ayant joué un rôle d’intermédiaire indispensable pour la fourniture de l’argent et des armes. Mercredi 7 janvier, juste avant de passer à l’attaque, Cherif Kouachi avait adressé un SMS à Amedy Coulibaly, sur la ligne dédiée à leurs échanges.
Une autre conviction glaçante apparaît dans l’ordonnance de renvoi : celle selon laquelle les frères Kouachi avaient d’autres projets criminels ce 7 janvier, auxquels ils auraient dû renoncer après l’accident de leur C3 près de la place du Colonel-Fabien. A l’intérieur du véhicule se trouvaient, outre un chargeur et des cartouches de kalachnikov, des gants en latex, des cagoules, deux talkies-walkies, une caméra GoPro, du ruban adhésif, un gyrophare bleu, un pare-soleil « Police », un nécessaire de survie, dix bouteilles en verre, un bidon de 10 litres d’essence, des bouteilles en plastique « contenant un liquide épais », le tout étant destiné à la fabrication de cocktails Molotov.
Quant à l’arsenal trouvé au domicile et dans un véhicule de Coulibaly – quatre pistolets semi-automatiques, quatre détonateurs pyrotechniques, deux gilets pare-balles, deux gilets tactiques, un couteau – en plus des deux fusils d’assaut qu’il portait à l’Hyper Cacher, il fait dire aux juges que le tueur « ne devait pas passer seul à l’action terroriste ».
Pour l’EI, le relais est déjà pris. Une semaine après les attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher, le 15 janvier 2015, la police belge lance l’assaut contre une maison de Verviers, où conspirent trois djihadistes, dont deux viennent de rentrer de Syrie. Des écoutes téléphoniques ont révélé que la cellule s’apprêtait à commettre des attentats le lendemain. Deux suspects sont tués, un troisième arrêté.
Un certain Abdelhamid Abaaoud se vante dans le magazine de propagande de l’EI d’avoir échappé au coup de filet de Verviers. Il passera les mois suivants à mettre sur pied le nouveau projet de l’organisation terroriste : les attentats simultanés qui, en novembre 2015 à Paris et Saint-Denis, feront 130 morts et plus de 350 blessés.
La fracture numérique au révélateur du Covid-19
Article de Charles De Laubier
En accroissant la dépendance aux démarches en ligne et en retardant encore le déploiement de la couverture très haut débit du territoire, le confinement a renforcé l’exclusion technologique. L’illectronisme touche entre 16,5 % et 20 % des Français
L’exclusion numérique s’est rappelée subitement au bon souvenir des pouvoirs publics lors de la pandémie historique du Covid-19. Selon une étude de l’Insee de 2019, l’« illectronisme » (difficulté, voire incapacité, à utiliser les outils numériques en raison d’un manque de connaissance) touche 16,5 % de la population française. Voire 20 % – soit 13 millions de personnes –, si l’on se fie à une audition de Jacques Toubon, alors Défenseur des droits, devant une mission d’information sénatoriale en mai 2020. Avec l’école à distance, le télétravail, les téléconsultations, les démarches et déclarations en ligne, le commerce électronique, ou encore l’accès à la culture sur Internet, la République numérique a perdu lors du premier semestre de très nombreux citoyens en route, faute d’avoir su leur apporter le haut débit à domicile ou leur donner un pouvoir d’achat suffisant pour s’équiper d’ordinateurs.
Cette exclusion numérique, qui date de bien avant l’épidémie de Covid-19, s’est constituée au fil des années, au fur et à mesure que les services en ligne se sont imposés dans la vie quotidienne. Mais le confinement l’a mise cruellement en lumière. « Aujourd’hui, la précarité numérique est un phénomène de société majeur, et lutter contre l’illectronisme est devenu une priorité pour le gouvernement. Nous avons la conviction depuis dix ans que le numérique est l’électricité du XXIe siècle », assure Julie Leseur, déléguée générale de la Fondation SFR (filiale télécoms d’Altice).
En 2013, François Hollande, alors président de la République, avait promis « le très haut débit pour tous d’ici à 2022, très majoritairement en fibre optique », moyennant 20 milliards d’euros d’investissement, en réalité sous-estimés (jusqu’à 35 milliards auraient été nécessaires), avec une extinction du réseau de cuivre qu’utilise l’ADSL en 2025. Mais le « plan France très haut débit », lancé par l’Etat français il y a sept ans, n’a pas tenu son calendrier.
Emmanuel Macron, aussitôt à l’Elysée en 2017, avait revu à la baisse les objectifs de 2022 : il n’est plus question que « du bon haut débit pour tous à fin 2020, du très haut débit pour tous à fin 2022 avec un mix technologique [fibre, câble, VDSL2, 4G fixe, satellite…], puis du FTTH [fibre optique de bout en bout jusqu’à la maison, « Fiber to the Home » en anglais] pour tous à fin 2025 ». Mais le coronavirus est venu jouer les perturbateurs. Le confinement a assigné à résidence la population française, comme 4,5 milliards de personnes dans le monde. La fibre reste une chimère pour environ 60 % des abonnés français toujours rattachés à l’ADSL. Et encore, les quelque 40 % restant sont branchés à un très haut débit, mais souvent sans fibre.
« Ralentissement brutal »
Bien que la France atteigne un parc de près de 20 millions de prises FTTH disponibles au 31 mars 2020 (derniers chiffres du régulateur Arcep), sur 31 millions prévues d’ici à fin 2022, le confinement a provoqué « un ralentissement brutal » des déploiements et « plusieurs mois de retard », selon une étude publiée avant l’été par InfraNum. Cette fédération professionnelle réclame « un plan de relance ambitieux » de 11,2 milliards d’euros, dont 7 milliards pris en charge par les pouvoirs publics.
De plus, à ce jour, seuls 39 % des foyers raccordés à la fibre se sont abonnés. L’ADSL de qualité et son prix modique par rapport à la fibre conviennent encore à près de 18 millions de foyers. « On ne parle pas suffisamment du taux de pénétration, la différence entre le raccordable et le raccordé [l’abonné], qui est très important à mes yeux. Cela doit être un de nos chantiers dans les prochains mois », a prévenu Julien Denormandie, alors ministre chargé de la ville et du logement (à l’agriculture depuis le 6 juillet), lors des Assises du très haut débit qui se sont tenues le 2 juillet.
Ainsi, l’absence du très haut débit fixe dans de nombreux territoires le dispute à la fracture numérique mobile illustrée par les zones blanches, où personne ne capte de réseau sur son smartphone. Pourtant, Orange, SFR, Bouygues Telecom et Free s’étaient engagés auprès du gouvernement, il y a deux ans, à assurer une « couverture 100 % mobile d’ici à fin 2020 », y compris sur les axes routiers (New Deal Mobile), en contrepartie du prolongement du droit d’utiliser leurs fréquences.
L’échéance approchant, et malgré le retard évalué par les intéressés à près de quatre mois à cause du confinement, le régulateur Arcep a prévenu, le 16 juin, qu’il sera « plus pointilleux » sur ce déploiement de la 4G que sur la fibre, qui reste « un chantier à long terme ». Quant au report à septembre des enchères pour l’attribution des fréquences 5G (initialement prévues en avril), il recule d’autant la perspective de la fin d’une France connectée à deux vitesses.
La Commission supérieure du numérique et des postes (CSNP), soucieuse de la cohésion nationale et de l’inclusion digitale, s’interroge d’ailleurs sur le financement du plan France très haut débit, dans un avis rendu au gouvernement en juillet 2019 : « Le coût de déploiement complémentaire pour arriver à une couverture complète FTTH en 2025 est estimé à une fourchette de 3,1 à 3,4 milliards d’euros. » La fédération InfraNum, elle, parle même de 5,4 milliards d’euros nécessaires. Et Anne-Marie Jean, la secrétaire générale de la CSNP, instance parlementaire trentenaire, de mettre aujourd’hui en garde : « Il est dommage que le gouvernement hésite tant à s’engager sur un programme si attendu par nos concitoyens. Si on n’a pas de certitude maintenant de pouvoir boucler le financement dans de bonnes conditions, les projets de déploiement FTTH, longs sur au moins cinq ans, ne se feront pas d’ici à 2025. »
Double peine
Sans attendre, la fracture numérique s’est greffée sur la fracture sociale du pays. « Les difficultés d’accès au numérique peuvent être liées aux infrastructures, mais aussi à l’accès à des terminaux. C’est ce qu’on a constaté avec le basculement soudain vers l’éducation à distance. Toutes les familles ne disposaient pas de suffisamment d’ordinateurs pour permettre à plusieurs enfants de travailler », souligne Anne-Marie Jean.
Dans l’impossibilité d’assurer l’école à distance pour leurs enfants et/ou le télétravail pour les parents, des millions de foyers ont vécu une double peine : le confinement et l’isolement. Le deuxième opérateur télécoms français assure avoir annoncé « un engagement d’urgence, dès le 25 mars, aux côtés de l’association Emmaüs Connect et du ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse, au profit de 75 000 personnes exclues du numérique, dont 50 000 élèves ». Cela s’est concrétisé par le don de recharges mobiles prépayées, de 20 000 téléphones et smartphones avec appels et SMS illimités, et 750 000 Go de données Internet « pour que les plus modestes puissent communiquer avec leurs proches, alerter les secours en cas d’urgence, continuer à s’informer et à suivre les cours à distance ».
Les enfants ont été les premiers à être exposés au confinement brutal dès le lundi 16 mars, et durant deux mois à l’école en ligne obligatoire. Les élèves non équipés ont vite décroché ; certains parmi eux disposaient bien d’une connexion à la maison, mais pas d’ordinateur. C’est le cas de la Violette, 13 ans. « Mon père a dû acheter dans l’urgence un ordinateur portable, témoigne-t-elle, car ma mère s’est retrouvée en télétravail à la maison avec son propre ordinateur sur lequel j’avais l’habitude de faire quelques devoirs et des jeux vidéo. J’ai donc pu suivre les cours d’espagnol et de techno en visio sur Google Meet à partir de Classroom, avec la prof en vidéo et mes camarades de classe en vocal seulement [webcam coupée]. D’autres matières se faisaient par e-mail, lorsque ce n’était pas sur Pronote [logiciel de vie scolaire proposé dans l’Espace numérique de travail (ENT)]. »
Dans la Précipitation
Noham, 8 ans, n’a pas eu cette chance d’être à la fois équipé d’un ordinateur familial et d’avoir un parent à ses côtés pour réceptionner et imprimer les supports de ses cours de CE2, voire pour l’aider à participer à des « visio ». Lui n’a donc pas pu suivre l’école numérique créée ad hoc, comme de nombreux autres élèves victimes de ces circonstances discriminantes.
A la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE), les antennes locales n’ont pas eu tous les moyens d’aider des familles dépourvues à s’équiper d’un ordinateur et/ou d’une connexion. Le président de la FCPE de la Drôme, Saïd Zakar, indique que « [son] association n’a pas distribué du matériel informatique ; nous aurions aimé le faire mais notre budget ne le permet pas ». En revanche, la présidente de la FCPE du Val-de-Marne, Nageate Belahcen, a pu « dépanner des familles en ordinateurs et imprimantes, grâce à des dons de matériels du département ou des aides financières du Fonds social lycéen ou collégien ».
Ce manque de plan de soutien, observable en France, prend des proportions dramatiques à l’échelle planétaire : l’Unesco comptabilise 465 millions d’enfants et de jeunes, soit près de la moitié des élèves du primaire et du secondaire, qui n’ont pas d’accès à Internet chez eux. « Le secteur éducatif n’a jamais été confronté à une telle crise mondiale. Les fermetures d’écoles dans plus de 190 pays ont perturbé l’apprentissage de plus de 1,5 milliard d’élèves et 63 millions d’enseignants du primaire et du secondaire », indique Stefania Giannini, ancienne ministre de l’éducation en Italie et actuelle sous-directrice générale de l’Unesco.
Les parents, eux, ont été confrontés par millions au télétravail forcé. Cette activité à distance, sans précédent et souvent improvisée, inspire les sociologues tels que Dominique Boullier, professeur des universités et professeur à Sciences Po : « Tout cela a dû être fait dans la précipitation, et sans aucune réelle validation des conditions requises pour un environnement personnel correct, au domicile comme sur les applications en ligne, pour le lien permanent ou pour des réunions épisodiques. Dans tous les cas, cela ouvre des champs de négociations et d’imagination au management, alors que jusqu’ici tout était un peu figé dans des a priori. »
Failles des infrastructures
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) s’interroge, lui, dans un avis du 26 mai, sur les « failles » et les « réseaux vieillissants » des infrastructures de transports, d’énergie ou de télécommunications en France. Entre le #restezchezvous et le #travaillezchezvous, les réseaux ont montré leurs vraies faiblesses. Stéphane Richard, PDG d’Orange, n’a-t-il pas convaincu le ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire, qui a eu l’oreille du commissaire européen au marché intérieur, Thierry Breton, d’exiger dès le 18 mars de Disney, Netflix, YouTube (Google) ou Amazon (Prime Video) qu’ils réduisent de 25 % leur débit en Europe pour sauver le télétravail, voire la télémédecine ?
« La qualité du réseau touche tout autant les zones denses du fait d’une certaine “saturation” du réseau face à une forte demande concomitante – et nous venons de l’expérimenter avec le recours massif au télétravail – que les zones plus rurales ou isolées », relève Fanny Arav, rapporteuse de l’avis du CESE. Et cette économiste et urbaniste de pointer : « Le basculement vers le télétravail a été inédit. Si l’accès à un réseau numérique est la condition nécessaire, elle n’est pas suffisante ! Il y a le niveau d’équipement : si presque tout le monde est équipé d’un smartphone, il n’en est pas de même pour les tablettes ni pour un ordinateur personnel, et encore moins pour une imprimante-scanner qui devient pourtant inévitable pour tous envois de documents. Et l’aisance numérique, elle, n’est pas innée. »
Erdogan vilipende la France et la Grèce
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a qualifié, dimanche 30 août, de « cupides et incompétents » les dirigeants de la France et de la Grèce, dans un contexte de vives tensions entre Ankara, Athènes et Paris en Méditerranée orientale. « Le peuple français sait-il le prix qu’il devra payer à cause de ses dirigeants cupides et incompétents ? », a lancé M. Erdogan lors d’un discours à Ankara, répétant une formule utilisée peu avant contre les autorités grecques. – (AFP.)
Un officier français en poste à l’OTAN accusé d’espionnage pour le compte de la Russie
Le lieutenant-colonel, basé à Naples, a été arrêté en France au mois d’août
Une affaire d’espionnage digne de la « guerre froide ». Le 21 août, un lieutenant-colonel de l’armée française en poste dans l’un des commandements militaires de l’OTAN, situé à Naples, en Italie, a été mis en examen et incarcéré par la justice française, pour avoir livré des informations à une puissance étrangère. Cet officier aurait espionné pour le compte des services de renseignement militaire russe (GRU), auxquels il aurait fourni des documents confidentiels et des éléments intéressant les activités de l’OTAN et de ses membres.
La justice avait été saisie par le ministère des armées, le 22 juillet, des soupçons existant contre cet homme âgé d’une cinquantaine d’années. Les services de renseignements français ont délibérément choisi la voie judiciaire au moment où le suspect revenait, avec sa famille, en France pour les vacances d’été.
Après une courte enquête préliminaire diligentée par le parquet de Paris, une information judiciaire a été ouverte, le 29 juillet, des chefs de « trahison par intelligence avec une puissance étrangère et collecte d’informations pour les livrer à une puissance étrangère ». Selon la radio Europe 1, qui a dévoilé l’information dimanche, l’intéressé, père de cinq enfants, a été interpellé par les agents de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) alors qu’il s’apprêtait à repartir vers l’Italie. Il a, depuis, été placé en détention provisoire à la prison de la Santé à Paris.
Les poursuites judiciaires en matière d’espionnage, notamment en faveur de la Russie, sont très rares. On en compte moins d’une dizaine depuis la fin de la guerre froide, après la chute du mur de Berlin, en 1989. Généralement, le monde de l’espionnage préfère régler ses différends en secret.
Protection des sources oblige, il sera difficile de connaître l’origine de la fuite ayant permis de surprendre cet espion français. En revanche, les surveillances des services secrets italiens ne semblent avoir rien manqué des rencontres, en Italie, entre cet officier français, russophone, et un agent du GRU, en poste en Italie. La France ayant été ensuite informée des soupçons pesant sur cet homme, la direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD, ex-sécurité militaire) a mené l’enquête sur « son environnement » et contribué à rassembler les charges qui l’accablent aujourd’hui. La DGSI a, enfin, pris le relais, disposant d’un département judiciaire, elle reste, aujourd’hui, en charge du dossier.
Le commandement de l’OTAN basé à Naples gère les opérations pour le sud de l’Europe mais également celles concernant l’Afrique, notamment en Libye. Ses forces sont actuellement déployées au Kosovo ou encore auprès de l’Union africaine. En qualité de membre, la France y compte un certain nombre d’officiers supérieurs.
Exploitation politique de l’affaire
Le choix de saisir la justice n’allait pas de soi mais la France semble y avoir été contrainte. Cette affaire d’espionnage survenant au cœur d’un commandement intégré et partagé, la France avait moins loisir de gérer cette trahison à l’abri des regards. D’autres pays, au sein de l’OTAN, et leurs services secrets respectifs, étaient informés des faits.
De plus, ces derniers se sont déroulés sur un territoire étranger, en Italie. Enfin, la nature des informations transmises à l’ennemi peut conditionner la réponse à y apporter. Plus elles sont ordinaires, moins il est risqué de les rendre publiques. Selon des éléments recueillis par Le Monde auprès des autorités françaises, le choix de s’en remettre à la justice participe aussi d’une volonté d’adresser « un message de fermeté à la Russie ». En judiciarisant, on dénonce ainsi l’agressivité d’un pays. Dans le cas présent, cette publicité fait écho aux récriminations du camp occidental et de l’OTAN vis-à-vis de la Russie en relation aux événements en Biélorussie et ceux en Ukraine.
Néanmoins, le traitement judiciaire du dossier ne ferme pas la porte à d’autres répercussions. Il s’agira de surveiller les éventuelles suites politiques que la France, d’autres membres de l’OTAN ou l’Alliance atlantique elle-même pourraient donner à ces faits de trahison et d’espionnage. Car, s’il s’avère que les documents ou les informations transmises par cet officier français ont constitué un grave préjudice, des mesures de rétorsions pourraient survenir, notamment sous forme d’expulsions. La tentative d’assassinat par le GRU, en mars 2018, en Angleterre, d’un ex-collègue passé à l’Ouest avait donné lieu au renvoi, dans leur pays, de 160 diplomates russes en poste dans le monde.















