« Ni Mohammed Ben Salman ni la relation américano-saoudienne ne sortiront indemnes de l’affaire Khashoggi »
Par Sylvie Kauffmann - Le Monde
C’est la transgression de trop : après le meurtre probable du journaliste saoudien en Turquie, les Occidentaux ne peuvent plus fermer les yeux, estiment l’éditorialiste au « Monde » Sylvie Kauffmann dans sa chronique hebdomadaire.
Avec une certaine classe, la ministre canadienne des affaires étrangères, Chrystia Freeland, a retweeté, lundi 15 octobre, un communiqué commun des gouvernements français, britannique et allemand demandant aux autorités de Riyad de mener « une enquête crédible » sur le sort du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, disparu le 2 octobre après être entré dans le consulat de son pays à Istanbul (Turquie). « Le Canada, a-t-elle précisé, soutient fortement nos alliés sur cet important sujet. »
La cheffe de la diplomatie canadienne n’est pas rancunière. Lorsque, cet été, Ottawa s’était attiré les foudres de l’Arabie saoudite pour avoir osé demander la « libération immédiate » de militantes des droits de l’homme arrêtées, ses alliés européens n’avaient pas fait assaut de solidarité. Riyad, furieux de cette requête, venait pourtant d’expulser l’ambassadeur du Canada, de geler tous les nouveaux contrats, de suspendre les liaisons aériennes directes entre les deux pays et de retirer les bourses des étudiants saoudiens au Canada.
La démesure de cette réaction traduisait le durcissement en cours à Riyad. Fin septembre, Chrystia Freeland avait essayé de renouer le dialogue à New York en marge de l’Assemblée générale des Nations unies (ONU) ; son collègue saoudien l’avait traitée par le mépris. « Nous, on n’a rien fait, c’est votre faute, avait déclaré le ministre Adel Al-Jubeir devant les médias canadiens. Vous nous devez des excuses. Libération immédiate ? Et si, nous, on exigeait l’indépendance immédiate du Québec ? »
Le département d’Etat américain avait quant à lui refusé de prendre parti dans ce contentieux « entre deux proches alliés », curieusement mis sur un pied d’égalité.
Lucidité retrouvée
Mais face à l’affaire Khashoggi, l’indulgence coupable des Occidentaux à l’égard des excès du jeune et impétueux maître de l’Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed Ben Salman, alias « MBS », n’est plus tenable.
Il y a deux raisons à cette lucidité retrouvée. Le caractère transgressif, d’abord, de ce qui ressemble fort au meurtre de Jamal Khashoggi, journaliste longtemps bien en cour à Riyad avant de s’éloigner du régime, au point de s’exiler aux Etats-Unis il y a un an.
Dans la première de ses chroniques mensuelles au Washington Post, le 18 septembre 2017, il s’en expliquait : « L’arrestation de plusieurs amis, il y a quelques années, a été douloureuse pour moi. Je n’ai rien dit. Je ne voulais perdre ni mon travail, ni ma liberté. J’étais inquiet pour ma famille. Aujourd’hui, j’ai fait un autre choix. J’ai quitté ma maison, ma famille et mon travail, et j’élève la voix. »
Jamal Kashoggi, 59 ans, n’était pas de ces opposants endurcis, habitués des geôles et coutumiers de la répression. Cet homme placide, cultivé, faisait partie de l’establishment. C’est précisément ce que ses anciens maîtres ne pouvaient lui pardonner : pour les régimes autoritaires, pire que les irréductibles, il y a ceux qui changent de camp. Cela a failli coûter la vie à Sergueï Skripal, empoisonné au Novitchok en mars de cette année à Salisbury, dans le sud de l’Angleterre : les services secrets russes détestent les traîtres.
Triple transgression
La transgression de Riyad sur Khashoggi, si son meurtre est confirmé, est triple : éliminer un journaliste gênant ; aller l’éliminer en territoire étranger ; et le faire, qui plus est, dans des locaux consulaires qui, comme toutes les représentations diplomatiques, devraient être des sanctuaires. « C’est gravissime », résume un diplomate européen. Le luxe de détails macabres distillés aux médias par les enquêteurs turcs – sans jamais en produire la preuve matérielle – sur le traitement réservé à Jamal Khashoggi par ses tortionnaires présumés a fait le reste.
La deuxième raison pour laquelle Washington, en particulier, a décidé de ne plus se taire face à l’Arabie saoudite tient à la place centrale qu’occupe ce pays auprès des Etats-Unis depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Le président américain avait choisi Riyad, en 2017, pour sa première visite à l’étranger. Il y a vu le moyen d’isoler l’Iran. Il a encouragé une proximité entre son gendre Jared Kushner et MBS, tous deux trentenaires.
Premier producteur de pétrole, l’Arabie saoudite est aussi le plus gros client des marchands d’armement. Au printemps, le prince héritier saoudien, encore auréolé de son image de réformateur, a fait une tournée de plus de deux semaines aux Etats-Unis, où les grands noms de la Silicon Valley, de Wall Street, de Hollywood et des médias lui ont fait le meilleur accueil.
Mais avec l’affaire Khashoggi, ces grands noms se détournent. Un par un, ils se désistent du show économico-financier de MBS prévu le 23 octobre – surnommé le « Davos du désert » au grand dam du Davos de la montagne, le vrai, qui nie toute association. A Washington, le Congrès gronde. Des sanctions ne s’imposeraient-elles pas, comme cela a été le cas contre la Russie dans l’affaire Skripal ? MBS se cabre, menace à son tour.
Sauver la face
Lundi, Donald Trump a semblé avoir trouvé une possible sortie de crise, susceptible de préserver sa relation privilégiée avec l’Arabie saoudite. Le roi, auquel il a téléphoné, lui ayant juré tout ignorer, ce regrettable incident doit être l’œuvre de « tueurs incontrôlés », a obligeamment suggéré le président.
Puis il a dépêché son secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, à Riyad et à Ankara pour convaincre ces deux incorrigibles trublions de sortir du déni et de se mettre d’accord sur une explication à peu près acceptable – « crédible », diraient les Européens. Histoire de sauver la face, puisqu’il est trop tard pour sauver Khashoggi.
Ni MBS ni la relation américano-saoudienne ne sortiront indemnes de cette affaire. La crise est sérieuse. MBS ? « Il a de très bonnes idées, et il a de très mauvaises idées », nous disait, il y a quelques mois, un homme d’affaires américain qui s’était entretenu avec lui. Donald Trump, visiblement, préfère ignorer les mauvaises.
Jamal Kashoggi
Selon CNN, l’Arabie saoudite est sur le point de reconnaître la mort de #JamalKashoggi lors d’un interrogatoire, tout en minimisant son implication. pic.twitter.com/FSJK0UqOxj
— Loopsider (@Loopsidernews) 16 octobre 2018
La lettre politique de Laurent Joffrin
Remaniement : second souffle ou zéphyr ?
Enfin Fesneau vint… Si l’on considère que la nomination de ce fidèle de François Bayrou est l’une des nouveautés les plus notables de ce remaniement, on a la mesure du changement annoncé ce matin par l’Elysée. On pourrait prendre d’autres exemples : Attal, Wargon, Guillaume, Nuñez, Dubos ou Pannier-Runacher… Illustres inconnus du grand public, seconds couteaux promus premières gâchettes. On voit à l’énumération de ces vedettes de l’ombre que ce remaniement a peu de chances de bouleverser l’opinion. Le «second souffle» attendu de l’opération, dixit le communiqué gouvernemental, se ramène pour l’instant à une haleine de bébé, un zéphyr politique. Certains avaient parlé d’un tournant. C’est un tournant en ligne droite. Le même communiqué n’en fait pas mystère, d’ailleurs, puisqu’il est souligné que la nouvelle équipe aura le même «mandat politique» que l’ancienne. On change sans changer tout en modifiant sans infléchir.
La nomination de Franck Riester à la Culture est la seule arrivée d’un certain poids : l’homme, fort honorable, est connu pour sa constance, son habileté politique et son esprit d’indépendance, quoique circonscrit jusque-là à une droite plus ou moins ouverte. Françoise Nyssen apprend à ses dépens qu’une brillante réussite dans la société civile – dans l’édition en l’occurrence – ne présage en rien d’un succès ministériel. Contrairement à une idée reçue, le métier politique suppose des compétences particulières qui s’apprennent le plus souvent au contact des électeurs et non des lecteurs.
Les promotions internes sont plus éclairantes : Castaner, soutien de la première heure, rogue à souhait, prend l’Intérieur avec un ancien préfet, Nuñez, frotté aux questions de sécurité. Il s’occupera sans doute des élections autant que du maintien de l’ordre. Jacqueline Gouraud, femme politique d’expérience, affable et ferme, est promue ministre d’Etat pour s’occuper «des Territoires», selon le jargon en vigueur. Autre geste envers le Modem, et surtout signal lancé aux élus locaux et à la France rurale, jusqu’ici hérissés par le style macronien et par quelques réformes désagréables.
Les équilibres internes à la majorité ont été pesés au trébuchet, ce qui explique sans doute, outre l’indécision élyséenne, l’inhabituelle longueur de la séquence. La rhétorique du nouveau monde est respectée, à en juger par le nombre de responsables de peu d’expérience politique qui rejoignent le gouvernement. Mais le dosage d’apothicaire qui préside à l’opération – une mesure de LREM, cent grammes de Modem, un zeste d’Agir – nous ramène aussitôt à l’ancien. De la difficulté d’échapper aux règles classiques…
Constance ou entêtement ? Emmanuel Macron garde le cap, jugeant que seuls des résultats tangibles – qui ne viendront pas tout de suite – lui permettront de remonter la pente dans l’opinion. L’opposition aurait tort de juger la chose impossible. Mais ses difficultés de casting illustrent bien l’une des faiblesses majeures de son régime. Il perd en un an Bayrou, Sarnez, Hulot, Collomb. Il gagne Attal, Wargon, Dubos, Pannier-Runacher. En notoriété, on passe de l’Olympia au radio-crochet. Tous viennent d’En marche. Mais s’il y a une marche dans ce remplacement, c’est celle qu’on descend.
LAURENT JOFFRIN - Libération
URGENT-Gouvernement: Composition du gouvernement (Elysée)
Le tout nouveau Ministre de l'Intérieur
Fan de l’OM, ancien élu local socialiste, "Macroniste" de la première heure…
— Brut FR (@brutofficiel) 16 octobre 2018
C'est @CCastaner, le tout nouveau ministre de l’Intérieur. pic.twitter.com/ybkDB0N9od
















