Par Grégoire Biseau - Le Monde
Désigné par l’exécutif pour gérer le déconfinement, le maire LR de Prades a su éviter les écueils liés à sa mission qui prend fin vendredi 5 juin. Un succès qui place le délégué aux JO de 2024 en très bonne position en cas de remaniement ministériel.
Ce vendredi 5 juin, Jean Castex en aura fini pour de bon avec cette vie de reclus et il pourra retourner dans sa ville de Prades, dans les Pyrénées-Orientales, auprès de sa famille, qu’il n’a pas vue depuis deux mois. Le « M. Déconfinement » du gouvernement est sur le point de terminer sa mission avec le sentiment du travail bien fait. La gestion du confinement par l’exécutif avait été jugée catastrophique par les Français, celle du déconfinement, pour l’heure, plutôt comme un succès.
Jean Castex se dit qu’il y est sans doute pour quelque chose. A 54 ans, cet homme de droite a tenu sa réputation d’être « d’une redoutable efficacité », selon les mots du premier ministre Edouard Philippe, et d’une discrétion à toute épreuve.
Si bien que, avant de retrouver son poste de délégué interministériel aux Jeux olympiques (JO) et paralympiques 2024, son nom revient inlassablement dans le grand jeu du remaniement en préparation au sommet de l’Etat. « Il peut tout faire », assure un proche du président. Ce qui n’est pas sans agacer une partie de la Macronie.
Mission impossible
Tout a commencé le 2 avril par un coup de fil d’Edouard Philippe. En plein confinement, Jean Castex, maire (Les Républicains, LR) de Prades depuis 2008, dirige une réunion de son équipe municipale par Zoom. Son portable sonne. « On aurait besoin de vous », lâche le premier ministre. Castex n’hésite pas une seconde.
Il aime l’expression « serviteur de l’Etat ». Et cette idée de mission impossible n’est pas pour lui déplaire. Tant pis si l’injonction contradictoire est bordée par deux précipices : déconfiner trop vite, c’est prendre le risque de relancer la pandémie, trop lentement, c’est se voir accuser de creuser une crise économique et sociale sans précédent.
Une fois nommé, il embarque son directeur de cabinet et lui confie la tâche de constituer une équipe de choc qui n’a pas besoin de sommeil. En quelques jours, Jean Castex se construit un mini-Etat : deux anciens directeurs généraux de la santé (Benoît Vallet et Didier Houssin, avec qui il avait travaillé lorsqu’il était directeur du cabinet de Xavier Bertrand au ministère), un préfet à la retraite, un ancien patron d’hôpital, une colonelle. Puis une dizaine de jeunes technos, corvéables à merci.
Tous les grands corps de la République sont là : le Conseil d’Etat, la Cour des comptes, l’inspection des finances et le corps des Mines. Enarque, Castex assume son côté « vieux jeu ». Seule touche d’originalité : une chercheuse en sciences cognitives vient compléter le dispositif. « Car il faut prendre la peur des Français très au sérieux », répète-t-il à ses collaborateurs.
Un commando de dix-huit personnes
Sept jours sur sept, à 8 heures du matin, au sixième étage du 20, avenue de Ségur, dans l’immeuble, quasi désert, du 7e arrondissement de Paris dédié aux services du premier ministre, Castex réunit son commando de dix-huit personnes.
Chaque réunion commence par un speech du patron. Un collaborateur encore tout énamouré raconte : « C’est quelqu’un qui a compris, ce qui est très rare dans la haute administration française, que le pouvoir, ce n’est pas de garder l’information pour soi, mais au contraire de la partager. Chaque jour, il nous débriefe ses réunions à Matignon ou à l’Elysée, sans langue de bois, sans amertume, même quand les arbitrages ne nous étaient pas trop favorables. C’était fantastique. »
Le risque d’un portrait de Jean Castex est de sombrer dans l’éloge panégyrique : le garçon attire les louanges. A droite, comme à gauche.
Président socialiste de la Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel ne peut pourtant pas être taxé de groupie. « Je ne le connaissais pas avant qu’il ne s’occupe des JO 2024, raconte-t-il. Je suis totalement dithyrambique. C’est le mec réglo par excellence. Jamais de coup tordu. Il dit les choses et quand il dit oui, il s’engage à fond. Et en plus, il est très sympathique. Des comme lui, j’en ai rarement croisé dans ma carrière. »
Allez sonner chez Valérie Pécresse, la patronne de l’Ile-de-France, et vous obtiendrez les mêmes compliments : « C’est tout sauf un courtisan. C’est un mélange assez inédit de très grande connaissance de l’appareil d’Etat et de sensibilité du terrain, grâce à son mandat de maire de Prades. Cela lui donne une forme de bon sens, de recul par rapport aux jeux de pouvoir. » Ajoutez à cela qu’il entretient les meilleures relations avec Jean-Claude Mailly, l’ex-patron de FO, et Bernard Thibault, l’ancien secrétaire général de la CGT, et vous complétez un tableau assez original.
D’une droite sociale et modérée, il a fait sa carrière dans le sillage de Xavier Bertrand, d’abord au ministère de la santé puis du travail, avant de rejoindre à la fin de son mandat, en février 2011, Nicolas Sarkozy au poste de secrétaire général adjoint de l’Elysée.
Toujours étiqueté LR, il s’est tenu à distance de la Macronie, jusqu’à ce jour de septembre 2017 où il est convoqué à l’Elysée. Il n’avait jamais croisé le chef de l’Etat ni Edouard Philippe. A sa grande surprise, Emmanuel Macron lui propose le poste de délégué interministériel aux Jeux olympiques et paralympiques de 2024. Castex prend les devants : « Je vous préviens, j’y connais rien au sport. » Le président s’en moque : c’est sa double casquette de haut fonctionnaire et d’élu local qui lui plaît. Depuis, Matignon a ajouté dans son escarcelle l’organisation des grands rassemblements sportifs, la direction de l’Agence nationale du sport. Et, enfin, le déconfinement.
Deux belles polémiques
Jean Castex aime à dire à ses visiteurs « qu’environ 90 % de ses recommandations ont été suivies par le PR et le PM ». Ses collaborateurs se souviennent que les débuts avec Jean-Michel Blanquer ont été tendus. Le ministre de l’éducation nationale rêvait d’une rentrée généralisée et massive. Castex préconisait une rentrée progressive, volontaire et d’abord axée sur les petites classes. Il l’a emporté.
Plus généralement, il a défendu un déconfinement par petits pas et, dans la mesure du possible, le plus proche du terrain. Pour l’école comme pour les transports publics : son maître mot, c’était « on y va mollo ».
Il reconnaît volontiers deux belles polémiques dont il se serait passé. D’abord, l’interdiction des parcs et jardins à Paris. « Anne Hidalgo avait évidemment raison de demander leur réouverture. On l’a soutenue, mais au sommet de l’Etat on a manifestement voulu en faire un sujet politique », raconte un collaborateur.
Et puis, bien sûr, le psychodrame du Puy du Fou. Au nom de la cohérence, il n’était pas question pour Jean Castex d’ouvrir le parc à thème vendéen avec ses 5 000 visiteurs. Jusqu’à ce qu’Emmanuel Macron ne tranche en sens inverse après les nombreuses relances de Philippe de Villiers. Ça l’a rendu assez furieux. Et ça s’est su. Quand son directeur de cabinet lui a fait passer l’article de Valeurs actuelles, dans lequel on rapporte sa saillie : « Je ne prendrais jamais ce con [Philippe de Villiers] au téléphone », il lâche en rigolant : « Ils sont quand même bien informés. »
« C’EST LE GENRE DE GARS À QUI ON PENSE IMMÉDIATEMENT QUAND IL Y A DES EMMERDEMENTS. » STÉPHANE TROUSSEL, PRÉSIDENT SOCIALISTE DE LA SEINE-SAINT-DENIS
Aujourd’hui, Jean Castex est entré dans la catégorie à part et enviée des « ultra-ministrables ». Emmanuel Macron et Edouard Philippe avaient déjà pensé à lui confier, en 2018, le très sensible ministère de l’intérieur, soulevant une mobilisation de la Macronie. Ses concurrents l’ont alors fait passer pour un « sarkozyste », ce qui a fait marrer tous les sarkozystes, qui savent très bien que Castex n’a jamais été du premier cercle. D’ailleurs, à la primaire de la droite en 2016, l’élu s’est volontairement tenu à l’écart des différentes écuries présidentielles.
A la fois techno et politique – il a été réélu cette année à sa mairie avec 75,72 % des voix au premier tour –, Castex, père de quatre filles, n’aurait, selon ce proche d’Edouard Philippe, qu’un seul défaut dans la perspective d’un remaniement forcément paritaire : « celui de ne pas être une femme ». « C’est le genre de gars à qui on pense immédiatement quand il y a des emmerdements », lâche Stéphane Troussel. Ça tombe bien : des emmerdements, Emmanuel Macron en a plein son bureau.