Canalblog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Jours tranquilles à Paris

Publicité
5 mai 2020

Au Trocadéro...

troca19

troca20

troca21

Publicité
5 mai 2020

« Chaque pays doit se préparer à un nouveau risque pandémique »

Expert au sein de l’OMS animale, le Breton Patrice Gautier, ici sur un marché alimentaire, aux Philippines, pour une mission d’évaluation des services vétérinaires du pays. 

Article de Jacques Chanteau - Le Télégramme

Maire d’Evran (22) et vétérinaire de profession, Patrice Gautier  est aussi expert auprès de l’Organisation mondiale de la santé animale. « Chaque pays doit se préparer individuellement à un nouveau risque pandémique », prévient-il.

En quoi consiste votre mission au sein de l’OMS animale ?Nous sommes une cinquantaine de vétérinaires de différentes nationalités à nous déplacer à la demande des pays pour évaluer la performance de leur administration en matière de services vétérinaires vis-à-vis des standards de l’OIE (Organisation mondiale de la santé animale – ex-Office international des épizooties) depuis 2008.

Vous avez aussi été responsable de Vétérinaires sans frontières et dans ce cadre-là, présent au Vietnam, en 2003, lors de l’épidémie du Sras, puis, quelques mois plus tard, de l’influenza aviaire. Ces épidémies sont-elles comparables avec la pandémie de Covid-19 ?

L’origine du Sras est similaire à celle du Covid-19 : deux coronavirus (CoV-1 et CoV-2), tous deux hébergés par les chauves-souris. Les deux virus sont très contagieux. Le CoV-1 était plus létal. Les personnes atteintes de Sras avaient moins de chance d’avoir contaminé d’autres personnes avant qu’on ne les ait identifiées. Lorsqu’un patient Covid-19 consulte, il est plus probable qu’il ait déjà transmis la maladie à d’autres. Mais on ne sait pas encore tout, loin de là. L’influenza aviaire a été une expérience extraordinaire. Il y a évidemment des similarités entre la gestion d’une épizootie et celle d’une épidémie. Nous avions ainsi formé des centaines de vétérinaires sur le terrain pour rechercher tout ce qui avait pu être en contact avec les élevages positifs, afin de détecter ceux qui allaient devenir positifs. Le canard posait particulièrement problème car souvent asymptomatique.

Selon vous, la chauve-souris est bel et bien à l’origine de cette pandémie.

Depuis au moins une dizaine d’années, on sait que les chauves-souris hébergent des centaines de CoV. Les premières contaminations interhumaines ont sans doute eu lieu sur le marché de Wuhan.

Un virologue breton, Meriadeg Le Gouil, annonce pourtant que la chauve-souris est plus victime que coupable.

Je dirais que la chauve-souris est « coupable » d’héberger des coronavirus. Mais si l’homme laissait cet animal tranquille dans son habitat, le risque que ces CoV infectent l’homme serait plus faible. La chauve-souris est une victime des actions de l’homme qui se rapproche beaucoup trop de son habitat. C’est pour cela qu’il faut limiter la proximité entre la faune sauvage et l’homme, et que les vétérinaires doivent surveiller ces pathogènes des animaux sauvages.

D’autres animaux peuvent-ils propager un virus tel que le Sars-CoV-2 ?

Pour le CoV-1, c’est la civette qui a fait l’intermédiaire entre la chauve-souris et l’homme. Pour le CoV-2, le pangolin pourrait avoir été l’intermédiaire. À ce stade, rien n’indique que d’autres animaux soient impliqués. Mais il faudrait que les services vétérinaires en Chine nous en disent plus sur leurs activités de surveillance des pathogènes dans la faune sauvage.

Quelle(s) mesure(s) faudrait-il prendre pour éviter, à nouveau, une telle pandémie ?

La première mesure devra consister dans l’évaluation de ce qui s’est passé en Chine de fin 2019 à début 2020, de son suivi par l’OMS et, pour ce qui est de la France, de l’analyse faite au tout début par notre ambassade à Pékin et le Centre opérationnel de régulation et de réponse aux urgences sanitaires et sociales (Corruss) du ministère de la Santé. Cela permettra d’apprendre des erreurs et de réformer en fonction. Les réformes concerneront plusieurs niveaux d’action, avec des effets à court ou long terme.

Premièrement, le renforcement des capacités des services vétérinaires en Chine et dans plusieurs autres pays devient une urgence et devra, notamment, inclure : la surveillance du microbisme présent dans la faune sauvage, le contrôle strict de l’hygiène dans les marchés, la garantie que ces services soient indépendants de toute pression politique, économique ou populaire. Les États doivent leur donner les moyens d’agir. Les forces de l’ordre doivent les aider, notamment à faire respecter l’interdiction du commerce de cette faune sauvage non « surveillée » en Chine. C’est l’action la plus urgente.

Deuxièmement, la détection des nouveaux risques d’épidémie et leur déclaration à l’OMS doivent être plus rapides, afin qu’elle puisse évaluer le risque de menace mondiale et informer la communauté internationale. Dans le cas du Covid-19, cela a pris plusieurs semaines !

Troisièmement, chaque pays doit se préparer individuellement à un nouveau risque pandémique. Le Covid-19 a montré que beaucoup, parmi les pays les plus riches, étaient moins préparés que des pays bien moins riches. C’est une grande leçon. Avoir des hôpitaux, de bons médecins praticiens et un bon service de santé est une chose mais être capable de réagir vite et gérer une urgence sanitaire en est une autre.

Enfin, des pays comme la Chine ne vont pas pouvoir continuer à envahir les habitats de la faune sauvage. La mise en place de réglementations freinant l’urbanisation, le développement des infrastructures de transport… est vraiment nécessaire.

5 mai 2020

Fanny Müller

fanny14

5 mai 2020

Revenu universel : «Tout le monde aurait disposé sans délai de quoi survivre»

Par Vittorio De Filippis — Le Monde

Le revenu de base refait surface dans les débats à l’heure où nombre de personnes ont perdu tout ou partie de ce qu’elles touchaient à cause du confinement. Pour le philosophe belge Philippe Van Parijs, il aurait pu amortir l’ampleur de la crise et favoriser la reprise.

Alors que la pandémie de coronavirus paralyse l’économie mondiale, la question du revenu universel fait son retour dans le débat public, s’affichant comme une solution pour protéger les plus vulnérables et amortir des chocs économiques comparables à ceux de la Grande Dépression de 1929. Pour ses défenseurs, un revenu de base inconditionnel serait plus qu’une assistance sociale, il reviendrait à accorder à tous une part de la richesse nationale créée par la collectivité. Entretien avec Philippe Van Parijs, professeur de philosophie aux universités de Louvain et Leuven (Belgique) et coauteur de l’ouvrage de Revenu de base inconditionnel. Une proposition radicale (1).

La pandémie a entraîné une perte de revenus pour des dizaines de millions de personnes à travers le monde. Pourquoi estimez-vous qu’il est temps d’adopter un revenu de base ?

Même le [libéral] Financial Times affirmait dans son éditorial collectif du 3 avril que «des politiques considérées jusqu’à il y a peu comme excentriques, tel le revenu de base», devront faire partie du «mix» des mesures à prendre. Ce qui a fait proliférer les revendications pour l’adoption d’un revenu de base, c’est d’abord le fait que du jour au lendemain, par suite de l’ordre de confinement, beaucoup se sont trouvés abruptement sans revenus ou avec des revenus diminués. Dans certains pays, de nombreuses personnes ont pu faire appel à des dispositifs de protection sociale préexistants ou mis en place dans l’urgence. Mais dans la plupart, nombreux sont ceux qui n’ont pas accès à ces dispositifs, comme les personnes qui travaillent dans le secteur informel.

La manière la plus sûre de s’assurer que chacun dispose d’un revenu pendant la durée du confinement est de le distribuer à tout le monde. Certes, on pourrait songer à des mesures plus ciblées, mais elles seraient lourdes sur le plan administratif, et celles et ceux qui en ont le besoin le plus urgent risquent de ne le percevoir que bien après la fin du confinement. Si ce n’est que pour une durée d’un ou deux mois, autant le donner à tout le monde, disent les partisans du revenu universel, même à ceux que le confinement ne prive pas de leurs revenus.

Il ne s’agirait là que d’un revenu de base très temporaire ?

Bien sûr. Mais beaucoup proposent aussi un revenu de base pour une raison distincte, également liée à la crise actuelle, mais avec un timing différent. Il ne s’agit pas de permettre de survivre pendant le confinement, mais de relancer l’économie quand on en sortira. Comme pour faire face à la crise financière de 2008, il s’agit de recourir au fameux quantitative easing (QE), autrement dit à la création monétaire. Jusqu’ici, ce QE passait principalement par la baisse des taux d’intérêt pour encourager les crédits aux ménages et aux entreprises. Mais il a atteint ses limites. Nombreux sont dès lors les économistes qui défendent aujourd’hui le recours à ce qui est parfois appelé QE for the people ou helicopter money, soit de la monnaie qui serait créée par la banque centrale et distribuée sur le compte en banque des ménages. L’objectif est d’augmenter leur consommation de sorte à faire redémarrer l’économie. Dans sa version la plus simple, l’idée d’un QE for the people prend la forme d’un montant égal pour chaque résident, ce qui en fait une forme de revenu de base universel, mais ici encore temporaire.

Que se passerait-il aujourd’hui si nous avions déjà adopté un revenu de base sans conditions pour tous ?

C’est la question qu’invitent à se poser les avocats d’un troisième type de proposition de revenu de base, cette fois non temporaire. S’il avait été en place, tout le monde aurait disposé immédiatement et automatiquement, sans délai ni incertitude, d’un revenu permettant en tout cas de survivre pendant le confinement. Cela ne rendrait pas superflus les dispositifs de chômage temporaire, d’aide sociale ponctuelle ou de suspension des loyers, mais cela en atténuerait l’urgence et l’ampleur. De même, cela ne rendrait pas superflu de relancer l’économie en recourant à la création monétaire, mais cela pourrait alors prendre la forme très simple d’une augmentation temporaire du revenu de base permanent.

Etes-vous séduits par l’idée de la fin du travail et de l’impossibilité de retrouver une situation de plein-emploi ?

Au contraire d’un revenu de base temporaire, l’instauration de sa version permanente est une réforme radicale, susceptible de transformer profondément le fonctionnement de nos sociétés. Elle a donc besoin de justifications moins contingentes que la résilience face aux pandémies. Mais ces justifications ne reposent pas sur l’hypothèse de la fin du travail ni même de sa raréfaction. Tout au contraire, le revenu de base doit contribuer à la réalisation de l’objectif de plein-emploi, au sens de la possibilité d’accès par toutes et tous à un emploi rémunéré qui ait du sens pour celles et ceux qui l’occupent. En facilitant le va-et-vient entre emploi, éducation et activité bénévole, il constitue le complément naturel d’un apprentissage permanent qui doit désormais s’étaler sur toute l’existence. Il doit nous permettre d’être plus nombreux à travailler et plus nombreux à être désireux et capables de travailler plus longtemps. Du fait de son caractère inconditionnel, le revenu de base confère la liberté de ne pas travailler. C’est en cela que ses défenseurs lui attribuent un potentiel émancipateur.

Mais cela ne mine-t-il pas la place hégémonique du travail dans nos sociétés et le rôle qu’il joue comme facteur d’intégration et de reconnaissance sociale ?

Le caractère inconditionnel du revenu de base est essentiel parce que c’est lui qui confère un pouvoir de négociation accru à ceux qui en ont le moins. Mais il n’annule pas l’incitation à travailler. D’abord, le caractère universel du revenu de base, le fait qu’il soit cumulable avec tout revenu du travail, permet d’échapper à la désincitation inhérente aux dispositifs actuels réservés aux pauvres ou aux chômeurs : pas de piège du chômage mais, au contraire, une subvention à l’emploi. En outre, le travail offre à beaucoup une insertion précieuse dans un réseau de relations et une reconnaissance de leurs compétences et de leurs efforts. La liberté conférée par un revenu inconditionnel à celles et ceux qui en ont le moins est certes en partie la liberté de ne pas accepter n’importe quel boulot à n’importe quel salaire et la liberté de souffler pour se réorienter ou éviter un burn-out. Mais c’est surtout la liberté de travailler à temps partiel et d’exercer une activité moins bien ou moins régulièrement rémunérée mais plus gratifiante ou plus prometteuse. Le revenu de base est un instrument dont nos sociétés doivent pouvoir disposer pour aider chacun d’entre nous à trouver une activité que nous aimons faire, que nous faisons bien et qui est utile à la collectivité. Elargir la gamme de possibles, ce n’est pas éteindre l’obligation morale d’être utile à d’autres que soi-même. C’est plutôt reconnaître que la liberté réelle pour toutes et tous peut-être un principe d’organisation de l’économie plus équitable et plus efficace que «si tu ne travailles pas, tu ne mangeras pas».

Ne nourrissez-vous pas l’idée qu’il existerait une source miraculeuse de richesses qui permettrait de financer ce revenu ?

S’il doit être permanent, un revenu de base ne peut pas se financer par l’endettement ou la création monétaire. Dans des pays comme les nôtres, il doit aller de pair avec une réforme des transferts sociaux et de l’impôt sur les personnes physiques. Un revenu de base de 600 euros, par exemple, devrait s’accompagner de la réduction, à concurrence de 600 euros, du montant net de l’ensemble des allocations existantes. Un complément d’assurance sociale ou d’assistance sociale resterait alors dû aux bénéficiaires de ces allocations, de manière à assurer que leur revenu total soit au moins égal à leur revenu actuel. Ainsi, un chômeur percevant une indemnité de chômage de 1 000 euros aurait droit, sous les mêmes conditions actuelles, à une indemnité de 400 euros s’ajoutant à son revenu de base.

Le revenu de base inconditionnel se substituerait aussi aux exonérations dont jouissent, dans tous nos systèmes fiscaux, les tranches de revenus les plus basses. Si l’on pouvait s’arrêter là, aucun ménage n’y perdrait et un grand nombre de ménages à bas revenus y gagneraient. Mais précisément en raison de ces gains, il faudrait des prélèvements supplémentaires qui pourraient prendre diverses formes mais devraient aboutir à imposer plus équitablement les revenus les plus élevés. On réduira du même coup une inégalité qui ne peut se justifier par des considérations d’efficacité économique.

600 euros par mois, c’est ce qu’on va proposer aux personnes qui ont perdu leur emploi pour qu’ils échappent à la pauvreté ?

J’ai cité 600 euros à titre d’exemple. A ce niveau, le revenu de base devra rester flanqué d’allocations conditionnelles. Mais sous l’angle de la lutte contre la pauvreté, il aura l’avantage d’atteindre automatiquement tous les ayants droit, minimisant ainsi retards et non-recours. Et comme on le garde intégralement lorsqu’on accepte un emploi, il rend moins ardu d’échapper à la pauvreté par les revenus de son travail. Un socle ferme sur lequel nous pouvons construire nos vies est tellement mieux qu’un filet de sécurité qui ne parvient pas à intercepter toutes celles et tous ceux qui tombent et dans lequel bon nombre de celles et ceux qu’il intercepte restent emprisonnés.

Ce qui vaut pour des pays comme la France vaut-il aussi pour des pays comme l’Inde, où l’Etat-providence est bien moins développé ?

Un revenu de base, même très faible, y réduirait massivement l’extrême pauvreté, qu’elle soit ou non causée par la pandémie. Ceux qui y plaident pour son introduction expliquent qu’il pourrait être financé par la suppression de subventions inefficaces et iniques qui profitent disproportionnellement aux plus riches.

(1)   La Découverte, avril 2019, 588 pp., 26 € (ebook : 16,99 €).

5 mai 2020

Barbie

barbie

Publicité
5 mai 2020

Enquête - La France et les épidémies : 2007-2010, l’apogée du principe de précaution

Par Gérard Davet, Fabrice Lhomme - Le Monde

Aux racines de la crise sanitaire française 2|5. Dans une série d’enquêtes, « Le Monde » revient sur la stratégie nationale en matière sanitaire depuis vingt ans. Aujourd’hui, l’épisode décisif de la grippe H1N1 en 2009.

La voix est claire, le ton incisif. Ce vendredi 3 avril, en fin de matinée, Claude Le Pen, 72 ans, considéré comme le meilleur économiste de la santé du pays, nous livre, lors d’un échange vidéo, les clés du « désarmement » sanitaire national, autrement dit la manière dont la France, dans les années passées, a baissé la garde face aux risques d’épidémie. Le 1er avril, déjà, pour Le Monde, il avait publié une tribune remarquée. Comment imaginer que, trois jours après cet entretien, le docteur en économie, rongé par un cancer, décéderait brutalement ? Emouvantes, ses confidences posthumes n’en prennent que plus de poids. « La crise de la grippe H1N1, en 2009, a joué un rôle tout à fait délétère, c’est devenu une terreur de ministre », nous avait alors expliqué Claude Le Pen, souriant et concentré.

Pour en avoir trop fait afin de contrer cette pandémie potentielle, la ministre de la santé de l’époque, Roselyne Bachelot, a été mise au ban. Et avec elle, toute la politique sanitaire… Pour bien comprendre les rouages de ce processus, il faut revenir treize ans plus tôt, au mois de mai 2007. Nicolas Sarkozy referme alors brutalement la page des années Chirac. Encouragé par son premier ministre, François Fillon, il propulse au ministère de la santé la pétulante Roselyne Bachelot. Ministre de l’écologie entre 2002 et 2004, cette docteure en pharmacie est une personnalité chaleureuse, connue pour son langage fleuri et ses tenues qui ne le sont pas moins. Plans cancer et Alzheimer, réforme de l’hôpital, sans compter la gestion du déficit abyssal de la « Sécu » (de 10 milliards d’euros en 2008, il atteindra le plafond record de 27 milliards en 2010)… Sa feuille de route est bien remplie.

Au printemps 2009, un événement imprévu s’ajoute au programme et va changer le cours de l’histoire. En effet, le 24 avril, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lance une alerte internationale au sujet de l’arrivée, en provenance du Mexique, d’un redoutable virus de la grippe A, baptisé H1N1. Dès le départ, Roselyne Bachelot s’empare de l’affaire avec sérieux : « On a pris toutes les initiatives nécessaires, contrôles aux frontières avec prise de température, équipement des Ehpad en masques, confinement total des malades, placés à l’isolement, ce qui d’ailleurs fait déjà ricaner certains. »

À EN CROIRE BACHELOT, « CE VIRUS SOURNOIS PRÉPARAIT INSIDIEUSEMENT LA PRÉDOMINANCE DES PRÉOCCUPATIONS D’ORDRE PUBLIC SUR LES EXIGENCES SANITAIRES… »

Très vite, la ministre de la santé essuie une contrariété dont elle mesurera l’importance bien plus tard : le processus gouvernemental alors en vigueur lui enlève de fait toute autorité ! « Il y avait, dans le plan pandémie de 2007, un virus sournois !, observe-t-elle malicieusement. En effet, il était précisé que, à partir du moment où une pandémie atteignait le niveau 4 – pour l’OMS, il y a sept niveaux dans l’échelle de gravité –, le pilotage de la crise revenait au ministère de l’intérieur. Quand, à l’annonce du niveau 4, début mai 2009, j’ai demandé qu’on laisse le leadership au ministère de la santé, il m’a été répondu que ce n’était pas ce qui était prévu dans le plan ! Et l’intérieur a donc pris les commandes. » A en croire Bachelot, « ce virus sournois préparait insidieusement la prédominance des préoccupations d’ordre public sur les exigences sanitaires… ». Qui lui intima l’ordre de s’effacer ainsi derrière Michèle Alliot-Marie, alors en fonction place Beauvau ? « C’était François Fillon, dans le Salon vert de l’Elysée, après une interministérielle autour de Nicolas Sarkozy », affirme-t-elle.

L’une des urgences prioritaires, déjà, concerne les masques. Qui fait quoi ? En début d’année, le 20 février 2009, le secrétariat général de la défense nationale (SGDN), structure interministérielle consacrée à l’anticipation des menaces et à la gestion des crises, avait prôné l’extension du port du masque FFP2, et encouragé la population à s’équiper, même avec les modèles dits « chirurgicaux », réputés moins filtrants.

1 milliard de masques chirurgicaux et 723 millions de FFP2

A l’Elysée, une cellule de crise s’active. « On est en stratégie de défense maximum », résume Bachelot. Une défense efficace nécessite un armement considérable. C’est le cas. En phase avec la politique de ses deux prédécesseurs, Philippe Douste-Blazy et Xavier Bertrand, la ministre de la santé a continué à augmenter les stocks de masques. En ce mois de mai 2009, un rapport du Sénat portant sur l’Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus) conclut que le stock est de 1 milliard de masques chirurgicaux et de 723 millions de FFP2.

Pour Bachelot, après l’épisode qui l’a vue perdre la conduite opérationnelle de la crise, une seconde alerte survient le 24 juin, lorsque la commission des finances du Sénat émet de « nettes réserves » concernant l’achat de masques par l’Etat du fait d’une « mauvaise gestion des stocks ». Qu’importe, l’Elysée accorde son soutien absolu à la ministre. « Mon interlocuteur, c’est Sarkozy, parce que c’est le chef, mais il est en accord avec son premier ministre, assure aujourd’hui Mme Bachelot. Autant il y a eu une opposition véritablement dogmatique entre Nicolas Sarkozy et François Fillon sur la retraite à 62 ou 63 ans, autant là, ils étaient totalement en phase. » Même les contraintes financières, alors que la France continue de subir les violents contrecoups de la crise de 2008, ne pèsent pas, à l’en croire en tout cas : « Il n’y a eu aucune hésitation, Sarkozy m’a dit : “Il ne faut pas mégoter”, à aucun moment l’aspect budgétaire n’a joué. »

Longue circulaire

Les entreprises elles-mêmes sont mises à contribution. Le 3 juillet 2009, Jean-Denis Combrexelle, le patron de la direction générale du travail (DGT), signe une longue circulaire relative à la continuité des activités des entreprises et aux conditions de travail en cas de pandémie grippale. « Les perturbations susceptibles d’affecter les services publics et les activités économiques en cas de pandémie peuvent être limitées par des actions de préparation en amont », souligne la DGT. Parmi celles-ci, la constitution d’une réserve de masques. L’acquisition de FFP2, les plus protecteurs, est recommandée pour « les salariés en contact étroit et régulier avec le public et ceux chargés de la gestion des déchets ou des ordures ménagères ». Les entreprises sont invitées à en acquérir sur leurs propres deniers par l’intermédiaire de l’UGAP (Union des groupements d’achats publics). Quant aux masques chirurgicaux, « ils seront distribués gratuitement » par le ministère de la santé en cas de pandémie.

Dès le début de la crise H1N1, Bachelot a passé de nouvelles commandes de masques, 500 millions au total. Alors secrétaire général de l’Eprus, Patrick Rajoelina est à la manœuvre. « Nous avons fait des achats de masques auprès de l’UGAP mais également lancé un certain nombre de marchés publics pour aller au-delà de ce 1,7 milliard de masques », raconte-t-il. Ainsi, fin 2009, la réserve sera évaluée à plus de 2,2 milliards d’unités ! C’est l’abondance…

EN 2009, LA LOI HPST MODIFIE LA GOUVERNANCE DES ÉTABLISSEMENTS PUBLICS, AVEC LA CRÉATION DES AGENCES RÉGIONALES DE SANTÉ ET LA RÉORGANISATION DE LA CARTE HOSPITALIÈRE

Mais revenons à l’été. Le 30 juillet 2009, l’Institut de veille sanitaire (InVS) annonce le décès d’une adolescente de 14 ans hospitalisée au CHU de Brest. La jeune fille est la première personne en France à succomber au nouveau virus. L’inquiétude monte d’un cran, le danger se rapproche un peu plus. « Mais on a eu le temps de s’y préparer, environ trois mois », se souvient Roselyne Bachelot. Cette mauvaise nouvelle se télescope avec le vote, à la même période, de la loi Hôpital, ­patients, santé et territoires (HPST). Le texte modifie la gouvernance des établissements publics, avec la création des agences régionales de santé (ARS) et la réorganisation de la carte hospitalière.

Cette nouvelle loi, portée par Roselyne Bachelot, attise les critiques. L’ancien député (PS) du Rhône, Jean-Louis Touraine, spécialiste des questions sanitaires (il a été rapporteur de la loi santé en 2015), estime encore aujourd’hui qu’elle a eu des effets pernicieux. « Elle a malheureusement abouti à diminuer les capacités de l’hôpital, en en modifiant les conditions de fonctionnement, affirme ce professeur de médecine. C’est l’époque où les gens ont commencé à prétendre que l’hôpital, ça se gérait comme une entreprise. Nous, dans l’opposition, on hurlait, en disant : “Soigner des malades, c’est pas visser des boulons, donc ce n’est pas une entreprise et puis, l’exercice des soins prévaut sur l’exercice comptable”, etc. Il n’empêche, la loi est passée, et il y a eu le développement d’une tarification à l’activité, donc augmentation des actes réalisés dans l’hôpital pour que les hôpitaux puissent être financés, et donc on n’est plus dans la recherche de la qualité des soins. »

Jean-Louis Touraine déplore que, depuis, « la logique de l’hôpital-entreprise » se soit imposée. « Mais un hôpital organisé comme une grande entreprise, avec un patron, des sous-chefs et des exécutants, ça ne marche pas !, s’exclame-t-il. Ensuite se sont ajoutées des contraintes budgétaires, le désir de diminuer les coûts, et ça a abouti à ce que l’hôpital soit maltraité, autant d’ailleurs dans les quinquennats Sarkozy et Hollande, et on en paye le prix aujourd’hui. »

Sur le front du virus, la fin de l’été 2009 apporte des nouvelles rassurantes. L’hécatombe redoutée n’est pas au rendez-vous. De fait, au fil des semaines, la menace de la grippe A se dissipe nettement. Malgré tout, le ministère de la santé continue de multiplier les commandes de matériels de protection, notamment des masques – à la fin de l’année sera même mis à disposition de tous les Français, dans les pharmacies, un kit gratuit comprenant un traitement antiviral et une boîte de masques antiprojections.

Les vaccins. Ah, ces vaccins…

Ce n’est plus d’un équipement dont disposent les autorités sanitaires, mais d’un arsenal. Disproportionné ? « L’idée de commander au maximum, au cas où, bien sûr que Roselyne a eu raison, qu’est-ce que ça vaut un masque par rapport à la vie des gens ? », la défend l’un de ses prédécesseurs, Philippe Douste-Blazy. « On était équipés, opine Bachelot. J’avais aussi fait une politique d’achats de respirateurs, et doté les hôpitaux de matériel pour les services de réanimation. » Et puis, bien sûr, il y a les vaccins. Ah, ces vaccins… Longtemps, cette question l’a poursuivie, comme le symbole d’une politique dispendieuse, le dévoiement du principe de prudence… Bachelot, elle, était persuadée que vacciner en masse était le meilleur moyen de tuer l’épidémie dans l’œuf dans le cas où elle se développerait vraiment.

A l’origine, l’acquisition de ces vaccins n’allait pas de soi, à en croire M. Rajoelina, l’ancien patron de l’Eprus : « Ça a posé un problème budgétaire au début, parce que nos camarades de Bercy n’avaient pas tout à fait compris qu’il s’agissait d’une pandémie et ils ont fait leur œuvre rapidement ! On leur a cassé les genoux pour leur dire : “Il faut être sérieux, vous allez nous mettre à disposition un certain nombre de financements”… »

L’obstacle budgétaire levé, Bachelot a les mains libres pour obtenir ses vaccins. Avec un total de 94 millions d’unités commandées à partir de la mi-juillet et jusqu’à la fin de l’été 2009, pour un coût de plus de 600 millions d’euros, la ministre a vu grand. Trop ? Alors secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant ne le pense pas. « Le souvenir que j’ai de la présidence de Nicolas Sarkozy est que, sur ces questions sanitaires, la politique conduite a toujours été de prendre le maximum de précautions, pour preuve la gestion de cette épidémie de H1N1, rappelle-t-il. Puisqu’un vaccin était disponible, il n’y avait pas pour nous d’autre option que de le proposer à la totalité de la population. De fait, près de 6 millions de personnes ont été vaccinées. » Mais tout de même, 94 millions de vaccins…

« Ce n’est pas moi qui prends la décision »

« C’est plus compliqué que ça, se défend Bachelot. D’abord, il s’agit en fait de 47 millions, puisqu’il faut deux doses pour chaque personne, le vaccin nécessitant un rappel. Ensuite, avec un taux de déperdition, inévitable, évalué à 10 %, on arrive en fait à 42 millions. » Ce qui reste considérable. Au fait, comment est-elle parvenue à ce chiffre ? « On calcule le coefficient d’attrition, précise Bachelot, c’est-à-dire le pourcentage de Français qui ne se feront pas vacciner en tout état de cause, on l’a fixé à 33 %, et on arrive aux 42 millions. » « On » ? Derrière le pronom indéfini se cache Didier Houssin, l’incontournable directeur général de la santé (DGS), le puissant « numéro deux » du ministère, en poste de 2005 à 2011.

« J’ai souvent été à des réunions avec Sarkozy et Fillon pour les décisions importantes, parce que ce n’est pas moi qui décide, rapporte ce dernier. Et j’ai proposé d’acheter 94 millions de doses. J’ai dit pourquoi il en fallait 94 millions, mais ce n’est pas moi qui prends la décision. En tout cas, ils étaient convaincus qu’il fallait faire le maximum pour protéger la santé de la population. Sachant qu’on parle de sommes qui sont relativement modestes, par rapport aux avions de combat Rafale par exemple. Avec les systèmes d’armement, on ne joue pas dans la même cour ! » Le coût politique, lui, va être exorbitant pour Roselyne Bachelot.

La suite est connue : ces gymnases et écoles réquisitionnés à partir du 20 octobre 2009, ces Français qui boudent la campagne de vaccination, ces médecins vexés d’être contournés, ces vaccins hors de prix… Les critiques pleuvent sur le thème de la gabegie de l’Etat. « Des vents contraires se sont mis en œuvre, constate Roselyne Bachelot. La décision d’acheter des vaccins est prise très très vite et les commandes sont passées pour être servis rapidement, mais on est dans des difficultés considérables car il y a une concurrence terrible pour les achats de vaccins, en particulier de la part des Etats-Unis. » Surtout, dès la fin de l’année 2009, il s’avère que l’épidémie est finalement beaucoup moins grave qu’anticipé – elle fera « seulement » quelques centaines de victimes dans le pays.

La controverse prend un tour très politique

« On a été servis par la chance, elle s’est arrêtée d’un coup en janvier 2010 », glisse Claude Guéant. Néanmoins, dix ans plus tard, il continue de penser que la stratégie de vaccination à tout-va imaginée par Roselyne Bachelot était la bonne. « Nul doute que cette mesure a contribué à limiter le nombre de décès, témoigne-t-il. J’ai le souvenir très clair de plusieurs réunions autour du président qu’il a conclues en prenant la décision de la précaution maximale. Et n’oublions pas que cette épidémie était dangereuse, contrairement à l’idée dominante d’aujourd’hui. On a mal vécu les critiques qui ont suivi, elles étaient injustes. »

La controverse prend un tour très politique, l’opposition voyant là l’occasion de s’en prendre au pouvoir sarkozyste. A la tête de l’entreprise Bacou-Dalloz-Plaintel, principal fabricant de masques (il en produit des millions chaque jour à l’époque), Roland Fangeat se souvient qu’« il y a eu une campagne de dénigrement contre Bachelot venant du camp politique adverse et des médias sur le thème du gaspillage de l’argent public… Mais les masques, c’est comme une assurance, quand vous n’en avez pas besoin, ça coûte cher, mais quand vous en avez besoin… ». Roselyne Bachelot, depuis, a confié à quel point cette période avait été éprouvante. « Je me suis trouvée bien seule, je n’ai pas souvenir d’un seul soutien, mais le ventilateur à merde était tellement puissant, c’était tellement violent… », confie celle dont l’action a été – tardivement – réhabilitée, à la faveur de la crise due au Covid-19.

POUR L’ÉCONOMISTE CLAUDE LE PEN, « L’IDÉE D’AVOIR FAIT GAGNER DE L’ARGENT AUX LABOS, EN PLEINE CRISE DU MEDIATOR, C’EST TERRIFIANT POUR UN MINISTRE VIS-À-VIS DE L’OPINION PUBLIQUE »

Au début de l’année 2010, la pandémie s’éloigne, la France se retrouve avec des millions de vaccins sur les bras. Dans l’urgence, le ministère de la santé tente de revendre à l’étranger une partie du stock, afin de limiter les pertes financières. Bachelot est tancée par l’opposition, épinglée par la presse, raillée par les humoristes… Le vent tourne, il est de bon ton de stigmatiser les excès du principe de précaution. La révélation, à la même époque, du scandale du Mediator, du nom de ce médicament des laboratoires Servier qui a tout du poison, n’arrange rien. Pour Claude Le Pen, « l’idée d’avoir fait gagner de l’argent aux labos, en pleine crise du Mediator, c’est terrifiant pour un ministre vis-à-vis de l’opinion publique. Et 2009, c’est aussi les subprimes, le déficit abyssal de la Sécurité sociale… Les priorités ont “shifté”, la crise sanitaire passe au second plan ».

Le 24 février, l’Assemblée nationale donne son feu vert à la création d’une commission d’enquête parlementaire sur la campagne de vaccination. Elle a été réclamée par le groupe Nouveau Centre, ancêtre de l’UDI, au grand dépit de l’UMP, qui y voit un geste « inamical » de la part de son allié.

Futur conseiller « santé » du président Hollande, le professeur Olivier Lyon-Caen, qui avait défendu Bachelot à l’époque, porte toutefois un jugement nuancé sur son action : « Il n’y avait aucun reproche à lui faire sur les stocks, j’avais dit qu’il était toujours délicat sur ce genre d’épidémies d’avoir des projections à terme, d’anticiper. Un ministre de la santé n’en fait jamais trop, son rôle est de prévoir le pire, c’est juste la mise en place de la réponse qui n’était pas adaptée. Ce qui m’avait interpellé, ce sont les modalités de la campagne de vaccination, la création d’un système parallèle, avec la réquisition des gymnases, etc., à celui, traditionnel, des médecins, des infirmiers. Cela avait déstabilisé tout le système de santé. »

Commandes en Chine privilégiées

Alors député socialiste, Gérard Bapt avait lui aussi focalisé ses critiques sur les vaccins. « Je n’avais pas mis en cause le fait qu’il y ait beaucoup de masques, car les masques, ça se conserve, pas comme les vaccins, qu’on avait commandés outre mesure et sans aucune garantie d’arrêter la commande si des fois les besoins se tarissaient, raconte ce cardiologue de formation. C’était une folie de Bachelot, mais, en fait, j’ai découvert que c’était le directeur de son cabinet qui avait signé les commandes de vaccins, ce qui est contestable… » Surtout, l’ex-député de Haute-Garonne (1997-2017) a découvert récemment que l’entreprise Paul Boyé Technologies, un fabricant de masques basé dans sa circonscription, « avait arrêté d’en fabriquer pendant le mandat de Sarkozy », l’exécutif ayant alors privilégié, selon lui, des commandes en Chine. L’entreprise Boyé a remis en route sa chaîne de production en urgence ces dernières semaines, à l’occasion de la crise due au Covid-19…

Autre ancien député socialiste parfaitement au fait des questions de santé publique, Jean-Marie Le Guen avait, lui aussi, eu la dent dure pour Roselyne Bachelot. « Mais je n’ai jamais critiqué la quantité de moyens », corrige-t-il aujourd’hui. Non, pour l’ancien secrétaire d’Etat de François Hollande, le souci n’est pas là. De son point de vue, cet épisode a surtout agi comme un révélateur, celui d’un tournant décisif : il aurait entériné la « prise de pouvoir » du secrétariat général de la défense nationale (SGDN) sur la politique sanitaire française en temps de crise. Signe de sa montée en puissance, cet organisme interministériel rattaché à Matignon est d’ailleurs devenu, en 2009, le SGDSN (secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale). Son patron de l’époque, Francis Delon, comme son successeur (en 2014), Louis Gautier – membre du conseil de surveillance du Monde –, n’ont pas souhaité s’exprimer.

« Ce n’est pas Bachelot qui a géré la crise »

« Le problème, argumente donc Le Guen, c’est que ce n’est pas Bachelot qui a géré la crise épidémique, elle a été mise en avant parce que ministre de la santé, mais la décision qui a été prise par Sarkozy a été de faire le choix du SGDSN, c’est-à-dire de l’Etat préfectoral, donc une culture de l’autorité, plutôt qu’une approche de santé publique. Ce n’était d’ailleurs pas trop un problème pour Bachelot dont le directeur de cabinet était un préfet. » Selon Le Guen, l’approche du SGDSN se distinguerait par « une vision de protection de l’Etat, une psychologie qui s’inspire de la problématique bioterroriste et non pas pandémique. Et c’est toute la classe politique qui n’a pas compris alors ce qui se passait, d’ailleurs Bachelot a raison de dire que la gauche l’a critiquée sur la débauche de moyens, alors que ce n’était pas le sujet. Le sujet, c’est “l’Etat-profond”… ».

Le « sujet » dont parle Jean-Marie Le Guen, il commence en fait à agiter les spécialistes à l’époque, mais dans le plus grand secret, pour ne pas dire la plus totale opacité. Il est même au cœur d’un rapport du 6 avril 2010, estampillé « confidentiel », dont Le Monde a pu prendre connaissance. Jamais dévoilé jusqu’alors, ce document consacré à « la gestion territoriale des crises » a été remis au président Nicolas Sarkozy par l’ancien sénateur (UMP) de l’Aisne, Paul Girod. Il lui avait été commandé par le chef de l’Etat un an plus tôt.

« Un audit des dispositifs de gestion de crise »

Dans sa lettre de mission, datée du 16 avril 2009, soit une semaine avant l’alerte de l’OMS sur la menace H1N1, le président priait celui dont il soulignait l’« expertise reconnue en matière de gestion des crises sanitaires, climatiques ou terroristes » de réaliser « un audit des dispositifs de gestion de crise ». Pour aboutir à ce document de 256 pages, Paul Girod s’était entouré de deux rapporteurs issus de l’inspection générale de l’administration (IGA) : Philippe Sauzey, déjà auteur d’un rapport sur le même thème cinq ans plus tôt, et un certain… Florian Philippot, qui n’avait pas encore investi le champ politique à la droite de la droite.

S’il se révèle extrêmement technique, le rapport Girod se distingue toutefois par sa longue introduction : une sorte de réquisitoire contre la technostructure, le fameux « Etat profond » dénoncé aujourd’hui par Jean-Marie Le Guen. « L’ensemble du dispositif étudié souffre de plusieurs défauts majeurs », préviennent ainsi les rapporteurs, évoquant notamment « une excessive confiance en soi de nos administrations centrales et, au premier de celles-ci, du corps préfectoral », leur tendance « à vouloir tout faire elles-mêmes, dans une atmosphère de méfiance mutuelle et de guerre budgétaire et/ou de pouvoir ».

LE RAPPORT GIROD, COMMANDÉ EN 2009, PRÉVENAIT QUE LA FRANCE N’ÉTAIT PAS PRÊTE

À AFFRONTER UN PÉRIL TEL QU’UNE PANDÉMIE DE GRANDE AMPLEUR

D’ailleurs, Paul Girod observe que sa mission « a été marquée par des difficultés, qui sont autant d’enseignements ». « Je ne peux passer sous silence le manque d’implication du ministère de l’intérieur », déplore-t-il par exemple. L’ancien sénateur dresse enfin « le constat d’une faible prise de conscience de ce que seraient les effets induits et cumulatifs (économiques, écologiques, sanitaires, sociaux et bien entendu financiers) d’une véritable crise de grande ampleur ». En clair, ce rapport, auquel nulle suite ne semble avoir été donnée, prévenait, il y a plus de dix ans, que la France n’était pas prête à affronter un péril tel qu’une pandémie de grande ampleur, dont la haute administration serait désormais chargée de la gestion…

Conclusion attristée de Roselyne Bachelot : « Mon affaire a amené un désarmement général, cela a décrédibilisé la parole politique. Les gens se sont dit : “On en fait trop.” Et pour nous, politiques, le risque d’en faire trop est devenu plus grand que de ne pas en faire assez. » En écho, Damien Abad, président du groupe LR à l’Assemblée nationale, confie : « Bien sûr, l’effet Bachelot, avec l’épilogue des vaccins notamment, fait que du coup il y a eu une réaction inverse, on est quasiment passés d’un extrême à l’autre. » Après s’être massivement armée, la France va, subrepticement, commencer à baisser sa garde, le principe de circonspection se substituant à la doctrine de précaution. Le « virus sournois » va bientôt produire ses premiers effets.

5 mai 2020

Kourtney Roy

IMG_9206

roy32

5 mai 2020

Ossuaire de Douaumont

douaumont

« Par téléphone, des familles nous demandent d'allumer des cierges ou de prendre en photo des tombes » : Olivier Gérard, le directeur de l'ossuaire de Douaumont (Meuse) continue à faire vivre ce monument à la mémoire des soldats morts pendant la bataille de Verdun de 1916, actuellement déserté. A Pâques, il a même improvisé une petite messe dans la chapelle, retransmise sur les réseaux sociaux car « c'est important d'entretenir ce devoir de mémoire malgré la crise du coronavirus ».

A cette période, ce lieu de recueillement n'a jamais été aussi paisible, le flot de voitures et de cars y est d'ordinaire incessant. « A partir de mars, nous avons environ 1500 personnes par jour. Les semaines sont rythmées par les cérémonies. En juin, nous aurions dû commémorer la bataille de Verdun », souligne Olivier Gérard qui se retrouve seul sur ce site abritant les ossements de 130 000 soldats. Sa dizaine d'employés est au chômage partiel.

Le directeur se charge ainsi de la tonte des 8 ha de pelouse et de l'entretien courant du cloître à la couleur rouge sang, de la chapelle et de la tour. Sa femme et ses deux enfants – la famille habitant à 400 m des lieux – sont également mis à contribution. « Juste avant le confinement, on a reçu le stock de souvenirs destinés à la boutique pour environ 150 000 euros et maintenant les factures arrivent. Nous n'avons aucune aide, déplore Olivier Gérard. On vit sur les réserves de la fondation qui est reconnue d'utilité publique. Mais des particuliers se sont manifestés pour faire des dons, nous lancerons donc bientôt une cagnotte. »

5 mai 2020

Noémie Lenoir

lenoir

5 mai 2020

Société - Dans les campagnes françaises, on ne bavarde plus

campagne

UNHERD (LONDRES)

Agriculteur et auteur installé dans un village de Charente, ce Britannique décrit les difficultés du confinement dans les zones rurales. Le temps y est long, mais c’est surtout les échanges entre voisins qui lui manquent le plus. Et cela pourrait durer, déplore-t-il.

Dans les campagnes françaises, plus personne ne parle. On se limite à se traîner, muet, jusqu’à nos voitures, ou autour de l’Intermarché, où le personnel, non content de porter des gants en latex et des masques, se tient derrière des vitres qui rappellent celles des guichets de banque. Si, par hasard, on croise un voisin, on le salue à distance depuis les rayons. Enfin, s’il ne s’enfuit pas le premier, bien sûr. Et encore faut-il qu’il vous ait reconnu, lui-même dissimulé sous son masque fait maison.

À cause de la peste*, la paranoïa est palpable. Ici, chaque jour qui passe, la vie devient un peu moins normale. Hier – ou était-ce la veille ? J’ai perdu toute notion du temps –, M. Jacques, le patron du tabac du coin, a mis en place un système de file à sens unique, improvisé avec les tables auxquelles plus personne n’a le droit de s’asseoir. Il tousse, et il a mauvaise mine, mais je pense que c’est plus dû aux Camel qu’au Covid-19.

J’ai perdu toute notion du temps

Je ne fume pas, ou du moins, je ne fumais pas, mais il m’arrive maintenant de tirer sur un cigare, désespéré par l’ennui* de vivre en résidence surveillée depuis que Macron s’est adressé à la nation pour clamer : “Nous sommes en guerre* !” Invoquant les mânes de Napoléon (dont il semblait avoir copié jusqu’à la coupe de cheveux), il a annoncé que le pays serait entièrement verrouillé dans quatre heures, tandis que résonnait La Marseillaise. C’était quand, ça, le 17 mars ? Je vous l’ai dit, j’ai perdu toute notion du temps.

En tout cas, jusqu’à la déclaration de Napoléon Macron, nous, dans la France profonde, nous avions fait preuve d’une nonchalance béate à propos du coronavirus. Son intervention tonitruante à la télévision a déclenché la panique et une ruée sur notre Inter local. Les Français ont pillé tout le beurre demi-sel. Le bout d’étagère réservé à “Nos amis les Anglais*” a été dépouillé de ses haricots Heinz en sauce.

Il n’y a pas grand-chose à faire

Les courses, pour des produits de première nécessité comme la nourriture, le journal, le tabac sont un des rares motifs justifiant que l’on sorte de chez soi – pendant une heure, pas plus –, conformément aux mesures de confinement de Macron, et encore, il faut avoir sur soi une “Attestation*”, signée et datée. Toute infraction est passible d’amendes de plus en plus lourdes. Jusqu’à la taule. Mais, quelle différence ? On est tous en prison de toute façon.

Le bistro du coin, Le Neuf, est fermé. Comme le nouveau bar, la Poste, le Crédit mutuel – tout. Même les salons de coiffure. Les Françaises y passent beaucoup de temps. Symptôme de la détérioration de notre qualité de vie, les gens se teignent de plus en plus les cheveux tout seuls. On commence à remarquer les petits détails. Il n’y a pas grand-chose d’autre à faire.

Macron est-il en train de tuer notre façon d’être ?

La veille du jour où le président Macron s’est déguisé en Petit Caporal, il y avait eu une réunion au Foyer rural de notre village, association nationale destinée à promouvoir la vie sociale et culturelle dans la cambrousse française. Mon épouse et moi en faisons partie. L’idée de nous saluer du coude nous a fait rire, puis nous avons dégusté nos gâteaux et notre vin habituels, et nous avons convenu de tout un calendrier d’événements pour le village : Le Printemps des poètes* (où nous lisons nos propres poèmes, sur le thème du “courage” cette année), la chasse aux œufs de Pâques pour les enfants*, le voyage en char à bancs jusqu’au zoo, le déjeuner communal. Ma femme devait s’entretenir avec le père Bernard au sujet de la bénédiction du bétail. Tout a été annulé. Tout.

Et on s’inquiète : quand le confinement sera levé, aura-t-on l’énergie de redémarrer ? En verrouillant la France, Macron est-il en train de tuer notre façon d’être ? Continuerons-nous à nous serrer la main, à nous faire la bise sur les deux joues ? Et à dire “bonjour*”, toujours poliment, aux inconnus, que ce soit dans la salle d’attente du médecin, à la boulangerie, à la pharmacie. N’importe où.

Tout est à l’arrêt

En revanche, je suis sûr d’une chose : la guerre sera longue. Nous en sommes déjà au #ConfinementJour32* (je suis presque sûr que ça fait trente-deux jours). Lundi [13 avril], Macron s’est de nouveau adressé à la nation. Les yeux brillants, il nous a annoncé que le confinement commencerait à être levé à partir du 11 mai. Bonne nouvelle ! Puis il a brandi la baguette : seulement si nous ne sortons pas de chez nous dans l’intervalle. Quoi qu’il en soit, chapeau Manu, il connaît bien sa base : les salons de coiffure compteront parmi les premières entreprises à être exemptées de restriction.

Impossible de s’échapper. Presque tous les transports publics sont à l’arrêt. Si vous avez l’audace de vous aventurer en voiture – de quoi bien culpabiliser –, les gendarmes, avec leurs armes et leurs casquettes dignes des Sentinelles de l’air, patrouillent sur les ronds-points, les places du marché, les péages d’autoroute pour attraper quiconque ne respecte pas le Code Macron. Jusqu’à maintenant, les flics ont procédé à plus de 4 millions de contrôles. Le week-end dernier, notre département, la Charente, a déployé 630 gendarmes supplémentaires pour nous obliger à nous montrer obéissants. Alors, on s’imagine qu’on va se faufiler en naviguant sur la Charente ? Peine perdue. Elle est surveillée désormais. Et le ciel aussi.

Le village calfeutré

Mais ce qui tue les campagnes françaises, c’est l’absence de conversation, ces moments où, quand on rencontre ses voisins, on leur demande automatiquement, mais sincèrement : “Ça va* ?” Avec nos amis du village, c’est : “Bisou ! Bisou* !” Si c’est Jean-René, on aurait alors droit ensuite à une analyse de la dernière prestation du Stade rochelais (dans le Sud-Ouest, le rugby est une véritable religion), si c’est Martine, la conversation prendra un tour plus épicurien. Il y a des jours que je ne les ai pas vus. Le petit village de La Roche se tait, calfeutré.

À La Roche, il y a une rebelle, la vieille Madame Oradou, qui, toute voûtée, claudique avec sa canne dans les rues du village. La semaine dernière, elle est passée nous voir pour nous demander si nos chevaux seraient heureux de venir manger les hautes herbes dans son potager (une gentillesse typique du village). Elle a vitupéré à l’encontre du président. “Macron, a-t-elle craché. Qu’est-ce qu’il sait de la guerre ! Il était trop jeune, hein ? Moi, je l’ai vécue.” Elle a agité sa canne en direction de Paris. “C’est juste la grippe !”

Pour tout vous dire, je suis d’accord avec elle. Mais jamais je n’irais proférer en public cette opinion dissidente, même si je pouvais trouver quelqu’un à qui l’asséner. Les gendarmes, la police nationale, la police municipale, les CRS (la France a tout un éventail de forces de police) ne sont pas les seuls à veiller à faire respecter les réglementations liées au Covid-19, les citoyens doués de “sens civique” s’en chargent eux aussi avec rigueur. Il y a peu, à Intermarché, une des caissières a interpellé un client : “Respectez la distance de sécurité, monsieur !” L’homme avait mordu d’un centimètre sur la ligne noire tracée au sol qui nous sépare d’un mètre les uns des autres.

L’âme érodée

Ce confinement de mes propres idées me met mal à l’aise. Cela fait-il de moi un complice du programme draconien de Macron ? Un collaborateur ? (Un dilemme bien français, non ?) Le confinement érode-t-il l’âme autant que la société ?

Théoriquement, dans mon travail, l’assignation à résidence devrait m’être totalement indifférente. Je travaille chez moi. Je suis agriculteur*, à cheval sur le Royaume-Uni et la France. Je suis à La Roche pour cultiver de la lavande et du thym, ce qui pousse le mieux sur les escarpements calcaires de la Charente.

Sauf que la pépinière ne peut pas livrer la lavande. Ni le thym.

“L’enfer, c’est les autres”

Il y a longtemps, dans une autre vie, j’ai écrit un livre sur les prisonniers britanniques pendant la Grande Guerre. Victime d’une sorte d’ironie du sort cosmique, voilà que je me retrouve à lutter contre l’ennui en usant des mêmes moyens que les Tommies dans les camps de 14-18 : je fume, le jardinage devient une obsession, je n’arrête pas de lire, de préférence des choses sinistres – un goût partagé par beaucoup en France, semble-t-il. En ces temps étranges, La Peste de Camus est en tête de la liste de recommandations de lecture publiée par Le Journal du dimanche.

Dans mes moments les plus sombres, je me demande si le Covid-19 n’est pas une façon, pour les citoyens français, de mettre en scène la pièce existentialiste de Jean-Paul Sartre, Huis clos. Vous savez, celle où il y a cette célèbre tirade : “L’enfer, c’est les autres.”

La fin des bavardages

Ce matin – à moins que ç’ait été cet après-midi ? J’ai perdu toute notion du temps –, notre border terrier a joué les métamorphes et s’est faufilé par un trou dans le portail de la cour pour aller aboyer sur quelqu’un sur le chemin. Je me suis précipité et ai vu nos amis Claudette et Donni qui partaient se promener dans les bois – l’exercice, comme dans tous les régimes carcéraux, étant une activité quotidienne autorisée. Pendant une heure. Mais pas à plus d’un kilomètre de chez vous*.

“Désolé* !” ai-je dit en présentant mes excuses pour le roquet. “Pas grave*, John”, ont-ils répondu en souriant. Mais ils ne se sont pas attardés pour bavarder.

Moi non plus.

Publicité