Confiné·es, les prostitué·es organisent la solidarité
Alors que l'argent vient cruellement à manquer chez les travailleur·euses du sexe confiné·es, doublement à la marge ces temps-ci, des systèmes de solidarité ont été mis en place pour les plus démuni·es. Ils et elles nous racontent.
Cela fait cinq semaines que Marie, 69 ans, dont une cinquantaine de métier, n’a pas mis les pieds au bois de Vincennes. Mais pas le temps de s’ennuyer. Après avoir mis ses petits-enfants à leurs devoirs et fait un brin de ménage, elle s’installe derrière son ordinateur, réceptionne les demandes des un·es et des autres et fait “des listes”. Avec le Bus des femmes, association parisienne de santé communautaire à destination des prostitué·es, Marie a mis en place un réseau de solidarité pour apporter le plus d’aide possible à ses collègues en difficulté financière et/ou sanitaire. Il faut payer les loyers, les hôtels, la nourriture, parfois envoyer un·e infirmier·ère. “On a toujours été stigmatisé·es par la société et les gouvernements, alors cette solidarité a toujours existé”, résume-t-elle.
Malgré tout, la colère gronde. Marie ne supporte plus de se sentir délaissée, humiliée. Le 6 avril, le Strass (syndicat du travail sexuel) et les associations de santé communautaires de la Fédération Parapluie rouge adressaient une lettre ouverte à Emmanuel Macron demandant la création d'un fonds d'urgence "afin de permettre un revenu de remplacement le temps du confinement, sans condition de régularité de séjour, seule solution pour empêcher les prises de risques associées à l'exercice du travail du sexe.”
“Comme si les violences n’étaient que conjugales !”
Au HuffPost, l’entourage de Marlène Schiappa répondait : “Par définition, il est très compliqué pour l’Etat d’indemniser une personne qui exerce une activité non déclarée telle que la prostitution.” Et invoquait la priorité, donnée par la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, au traitement des violences conjugales. “Comme si les violences n’étaient que conjugales !”, s’esclaffe Marie.
Elle est catégorique : si les temps sont si durs en confinement, c’est la faute à la loi de pénalisation du client de 2016 qui leur a fait perdre 75 % de leurs revenus. Elle craint désormais que la faim contraigne ses collègues à retourner bosser. “Si on a mis en place ces aides, c’est que ça ne va pas. Et d’ajouter : Mon métier, c’est un art ! Je n’en ai jamais eu ras le bol de le faire, mais dans ces conditions, oui ! Des gens crèvent de solitude en France. Il n’y a que nous pour écouter.”
La colère gronde aussi chez Anaïs de Lenclos, porte-parole du Strass. “L’activité est légale, mais tout ce qui l’entoure, non ! Si vous vous déclarez en tant que travailleur·euse du sexe (TDS), les banques ne vous ouvriront pas de compte, les assurances ne vous assureront pas, on ne vous louera pas de logement. Nous devons donc nous cacher et vivre dans la débrouille.”
“Maintenant, on nous braque mais on en profite aussi pour nous tabasser"
Il y a neuf ans, Anaïs a plaqué son boulot de cadre pour se lancer dans l’escorting. Contrairement à Marie, qui accueille ses clients dans son camion, Anaïs se fait contacter via des sites d’annonces et suit la clientèle chez elle ou à l’hôtel. Mais voilà, selon elle, la loi de 2016 a débouché sur un “changement des comportements” et une hausse des agressions. Elle-même en a été victime en 2018 et s’en remet à peine. “Maintenant, on nous braque mais on en profite aussi pour nous tabasser, sans raison !”
Depuis le confinement, Anaïs ne bosse plus. Le caming (le fait de se filmer en direct en train de se toucher), très peu pour elle. “C’est comme si t’étais coiffeuse, que tu ne pouvais plus le faire et qu’on te disait 'fais esthéticienne' ! Ce sont des métiers différents. Le caming implique une connexion, un lieu adapté, savoir se comporter face caméra. Et puis se construire une clientèle prend du temps.”
Maîtresse domina depuis dix ans et syndiquée au Strass, Axelle de Sade a développé une prestation de service à distance pour poursuivre “l’éducation” de ses soumis en confinement. Au choix : webcam, téléphone ou encore SMS, avec des packs de dix pour cinquante euros. “Je leur demande de s’enrouler un fil de cuisine sur le sexe, de porter un plug, de ne pas se doucher pendant quatre jours, de ne pas aller aux toilettes… Mais la plupart des clients sont en famille… Donc peu libres de corps et d’esprit. Ces jeux sont destinés aux célibataires. Dominer à distance appelle un autre chemin de pensée. On ne maîtrise pas le cadre. Or, dans la domination, ce qui est important, c’est de maîtriser ce cadre ! Il faut s’enquérir des conditions de la personne, savoir si elle a des accessoires… Ça demande de développer d’autres intrigues, d’autres scénarios. C’est intéressant et pour moi et pour eux.”
"Certains me proposent de m’aider financièrement”
Au-delà du sexe, un dialogue s’est installé avec de nombreux soumis. Axelle de Sade leur fait des recommandations culturelles, publie leurs comptes rendus sur un blog. “C’est une relation étrange.” Un de ses soumis, atteint de la mucoviscidose, a insisté pendant des jours pour venir la voir. “Certains sont vraiment en manque émotionnel. Il y a des personnes qui semblent sans limites… ça peut faire peur. Il faut une grande assurance, une maîtrise pour dire non, les garder dans le cadre, ne pas se laisser entraîner là où on ne veut pas aller. Après, on s’attache forcément. Les hommes viennent avec des fragilités dont parfois vous êtes l’unique récipiendaire. Je le vois comme un geste de confiance, un cadeau. Quand il y a eu les attentats j’avais trente messages de clients qui s’enquéraient de ma santé, de ma sécurité, car j’habitais à côté. C’est pareil avec le confinement. J’ai des messages tous les jours. Certains me proposent de m’aider financièrement.”
Axelle de Sade n’en a pas besoin pour le moment. Depuis qu’elle est TDS, elle a doublé voire triplé son ancien salaire de cadre. “Ce qui est pénible, c’est de ne pas être considéré·es comme des citoyen·nes à part entière. J’ai monté un site internet d’art-thérapie avec de fausses cartes de visite pour pouvoir présenter des dossiers aux banques, aux agences immobilières… On aimerait bien monter une coopérative, louer un local ensemble, mais on ne peut pas. Ce n’est pas facile de travailler chacun·e de son côté. Certaines séances sont dures à digérer émotionnellement… et vous êtes seule face à vous-même.” Heureusement, le Strass se bouge : cagnottes, distribution de repas, formations en ligne, mais aussi récemment une grande manifestation 2.0 pour protester contre la loi sur la pénalisation du client, votée il y a quatre ans.
Marie, TDS depuis un an, a arrêté de bosser pour se confiner dans un donjon BDSM avec une amie, mais reçoit pas mal de demandes. “Je n’y réponds pas, je ne veux pas mettre ma santé ou celle des autres en danger. Cela étant dit, si ça se prolonge après le 11 mai, je pense que je retournerai travailler.” En attendant, ses deux clients réguliers qu’elle voyait une à deux fois par semaine pour 300 euros la relation lui écrivent régulièrement. “Il y a une relation tarifaire privilégiée avec eux. C’est comme une relation d’affaires.”
"A chaque fois, c’est un rôle de composition"
Beaucoup de messages aussi sur le téléphone de Marguerite, escort depuis quelques mois seulement. “Ils ont besoin d’avoir des nouvelles. Ils me disent qu’ils ont hâte de me retrouver pour faire tel ou tel scénario. Faut discuter pour pas qu’on t’oublie ! On m’a demandé mes tarifs pour des sessions Skype privées, mais je ne suis pas intéressée… Avant un rendez-vous client, j’ai une pression. Ça ne se fait pas en claquant des doigts. Je ne m’imagine pas chez moi en train de tout mettre en place… Et puis il y a la question de l’anonymat…”
La Marie du bois de Vincennes n’a ainsi jamais dévoilé sa profession à ses enfants et petits-enfants. “Quand vous voyez l’image qu’on se fait de vous, vous ne pouvez plus dire ce que vous faites. Il faudrait que la société se penche sur cette histoire, ait les couilles de reconnaître, d’accepter, puisque dans les faits les filles, les garçons, les trans prostitué·es existent.”
Marie ne regrette rien et lâche un grand rire lorsqu’on lui demande pourquoi elle continue. “Tant qu’il tient la scène, il continue le comédien, non ? Tant que je me sens bien dans ma tête et physiquement, pourquoi voulez-vous que je m’arrête ? A chaque fois, c’est un rôle de composition. Aucun client ne demande la même chose.”
La menace d’une tragédie sanitaire continue de planer au Venezuela
Marie Delcas
Les hôpitaux manquent de tout. Le président Maduro affirme que le pays compte peu de cas de Covid-19, ce que conteste l’opposition
BOGOTA - correspondante régionale
Sur la carte mondiale du coronavirus (élaborée par l’université américaine Johns-Hopkins), le Venezuela est marqué d’un tout petit point rouge. Contre toute attente, le pays semble résister mieux que ses voisins à la pandémie. La République bolivarienne enregistrait, mardi 21 avril, 288 cas de Covid-19 et 10 décès. Masque sur le visage, le président Nicolas Maduro a annoncé lui-même ce nouveau bilan à la télévision, où il multiplie les apparitions, plus souvent entouré de ses généraux que de son ministre de la santé.
« En temps normal, je déteste Maduro, mais là je dois admettre qu’il fait bien les choses », dit Frankin, infirmier dans la ville de San Cristobal, à la frontière avec la Colombie. Médecins et scientifiques ont, eux, reconnu que le gouvernement a pris à temps les dispositions qui s’imposaient. Quelques opposants aussi. « Avec un Jair Bolsonaro aux manettes du Brésil et Donald Trump à Washington, Nicolas Maduro fait figure de véritable d’homme d’Etat », soupire un député d’opposition.
Alors que les hôpitaux publics vénézuéliens manquent de tout pour faire face à la pandémie et que les caisses de l’Etat sont vides, la menace d’une tragédie sanitaire et humanitaire continue de planer. « Le gouvernement ne dispose pas des ressources nécessaires pour aider les individus et les entreprises à survivre au confinement », s’inquiète l’économiste Luis Vicente Leon.
Le Programme alimentaire mondial de l’ONU avertissait en février – avant la crise du Covid-19 – que plus de 9 millions de Venezueliens étaient en situation d’insécurité alimentaire. Le service d’information de la revue The Economist (Economist Intelligence Unit), qui a élaboré un indice de vulnérabilité des pays face à la pandémie, place le Venezuela à la 176e place sur 195.
Dès le 15 mars, alors que le Venezuela avait recensé deux cas de Covid-19, Nicolas Maduro annonçait la fermeture des frontières aériennes et terrestres du pays. Quatre jours plus tard, le président décrétait une stricte quarantaine sur l’ensemble du territoire. « Elle a été bien accueillie parce que les Vénézueliens sont conscients que leur santé dépend d’eux-mêmes », affirme Pedro Peñaloza, un avocat convaincu des vertus du socialisme. Mais ici comme dans les pays voisins, le confinement est très inégalement respecté. Les caisses d’aliments distribuées par le gouvernement bolivarien ne suffisent pas à la subsistance des plus démunis, qui doivent sortir travailler pour survivre. Ils le font d’autant plus facilement que le risque de contagion est perçu comme très faible.
Manque d’essence
Paradoxalement, le manque d’essence est venu prêter main-forte à la quarantaine. Détenteur des plus grandes réserves mondiales de brut, le Venezuela est confronté depuis plusieurs semaines à une pénurie de combustible sans précédent. « Dans les conditions actuelles, celle-ci est un bienfait pour le pays », n’hésite pas à affirmer Pedro Peñaloza. Mais le manque de carburant paralyse ce qui reste d’activité économique, complique la distribution d’aliments, immobilise les ambulances, quand il n’empêche pas le personnel soignant de se rendre au travail.
L’opposition conteste les données officielles sur le Covid-19. Son leader, Juan Guaido, proclamé président par intérim en 2019 par l’Assemblée nationale dominée par les anti-chavistes, accuse le président Maduro de mentir et de cacher au pays la gravité de la situation. Dans un pays qui ne publie plus de bulletins épidémiologiques depuis 2016, il est permis de douter des données fournies par le pouvoir politique. La transparence n’est pas le premier mérite du gouvernement vénézuélien, qui contrôle étroitement l’espace médiatique et envoie à l’occasion ses détracteurs en prison. « A l’heure des réseaux sociaux, le gouvernement ne pourrait pas cacher une catastrophe sanitaire de grande ampleur, comme celle qui a frappé la ville de Guayaquil [l’épidémie de coronavirus a submergé la ville équatorienne] », affirme un diplomate en poste à Caracas.
Comment expliquer alors la faible expansion du coronavirus ? « Le pays était de fait confiné, bien avant l’arrivée de la pandémie », répond l’opposant Carlos Vecchio, ambassadeur de Juan Guaido à Washington. Résultat de la baisse des prix du pétrole et d’une gestion erratique, la descente aux enfers de l’économie vénézuélienne a poussé la plupart des compagnies internationales à suspendre leurs vols vers le Venezuela. Début 2020, seules neuf d’entre elles – dont Air France – desservaient encore le pays. Selon l’Association des lignes aériennes du Venezuela (ALAV), l’aéroport de Maiquetia, près de Caracas, n’accueillait plus qu’une quarantaine de vols internationaux par semaine, contre 350 quelques années plus tôt. Le tourisme a depuis longtemps pratiquement disparu.
En cinq ans, le produit intérieur brut (PIB) du Venezuela a chuté de 60 %. « La crise économique nous avait tous un peu confinés », confirme Yadir, employée dans un hôtel de Caracas. Comment sortir le soir si l’insécurité fait peur ? Comment inviter la famille à déjeuner s’il n’y a rien à acheter dans les magasins ? Si les pannes d’électricité et les coupures d’eau sont quasi quotidiennes ? Si la moitié des cousins ont migré ?
« Aujourd’hui, le risque de contagion à grande échelle vient des migrants qui rentrent », affirme Franklin. L’ONU estime a près de 5 millions le nombre de Vénézueliens qui ont quitté leur pays depuis 2013, pour tenter leur chance en Colombie, au Brésil, au Pérou ou en Equateur. Un peu plus de 9 000 ont fait le choix du retour depuis le début de la pandémie. « Au Venezuela, il n’y a rien à manger, mais j’ai un toit pour passer la quarantaine, expliquait Yeison en quittant Bogota. Je préfère crever chez moi que tout seul dans la rue. » La Colombie a ouvert un couloir humanitaire pour permettre aux Vénézueliens de passer la frontière, officiellement fermée. Une fois dans leur pays, ces migrants du retour sont confinés pendant quatorze jours dans des établissements scolaires. Ceux qui passent par les chemins clandestins échappent à tout contrôle.
Coronavirus - Le “sinistre cap” des 50 000 morts franchi aux États-Unis
COURRIER INTERNATIONAL (PARIS)
52 296 morts et 925 000 cas vendredi soir. L’épidémie de Covid-19 continue de sévir aux États-Unis. Pour tenter de limiter son impact économique, Donald Trump a signé une loi débloquant près de 500 milliards de dollars supplémentaires alors que l’État de Géorgie vient de rouvrir son économie.
Aux États-Unis, le Covid-19 a désormais tué seize fois plus que les attentats du 11 Septembre et pourrait dépasser le bilan humain de la guerre du Vietnam dès le milieu de la semaine prochaine, annonce The Hill, qui évoque un “cap sinistre”, celui des 50 000 morts. Plus de 900 000 personnes ont par ailleurs été testées positives au coronavirus, près d’un tiers des cas sur la planète, ajoute le site.
Au-delà de leur santé, “le virus a un impact sans précédent sur la vie quotidienne des Américains”, note USA Today. Le chômage – un Américain sur six a perdu son emploi depuis le début de la crise sanitaire, selon le quotidien – atteint des niveaux pas vus depuis la dépression des années trente. Pour soutenir l’économie du pays, Donald Trump a signé vendredi une loi autorisant une aide gouvernementale supplémentaire de 484 milliards de dollars, dont 310 destinées aux PME.
Cette aide d’urgence, ajoutée au plan de relance de 2 milliards de dollars voté par le Congrès le mois dernier, contribue à creuser un déficit record. Le Bureau du budget du Congrès (CBO) a estimé qu’il s’élèverait pour l’année fiscale 2020 à 3 700 milliards de dollars avec une “chute historique de l’activité” au printemps, rapporte le New York Times. Le chômage pourrait atteindre 12 % à la fin de l’année, très loin des 3,5 % de février. La dette publique représenterait alors 101 % du PIB.
Dans ce contexte budgétaire tendu, “il n’y aura pas d’autre plan sans aides locales et pour les États”, a prévenu vendredi Nancy Pelosi, la leader des démocrates à la Chambre des représentants. Mais rien ne prouve que les républicains, majoritaires au Sénat, partagent son approche, remarque le Washington Post.
Mitch McConnell, chef des sénateurs républicains, ou Ted Cruz, son collègue du Texas, ont tous les deux fait part de leur peu d’enthousiasme à alourdir la charge du contribuable pour des villes et des États qu’ils accusent d’avoir dépensé à tort et à travers. Cette attention soudaine au déficit “irrite” les démocrates, peut-on lire dans le Post, sachant que le GOP ne s’en est pas préoccupé au moment de voter en faveur d’une baisse d’impôts de 1 500 milliards de dollars en 2017.
Nouvelle polémique pour Donald Trump
Cette pression économique explique en partie pourquoi Brian Kemp, le gouverneur républicain de Géorgie, a décidé de prendre une mesure critiquée et de rouvrir l’économie de son État à partir de ce vendredi. L’Atlanta Journal-Constitution a constaté des files d’attente devant les salons de coiffure, l’une des catégories de commerces autorisées à rouvrir avec les spas et les tatoueurs. Les protocoles sanitaires du moment obligent à prendre la température des clients à l’entrée. Certains salons imposent la signature d’une décharge pour ne pas être poursuivis en cas de contaminations. L’un des coiffeurs interrogés par le quotidien dit aussi s’être débarrassé de ses habituels magazines pour les clients.
Dans le Michigan, au contraire, le confinement a été prolongé jusqu’au 15 mai, même s’il a été assoupli, indique CBS News. L’État est l’un des plus touchés du pays avec déjà 3 000 morts. En Californie, où malgré une population de 40 millions d’habitants, le bilan (1 500 morts, 40 000 cas) reste plus léger qu’ailleurs aux États-Unis, les autorités craignent de voir les plages bondées ce week-end en raison de la vague de chaleur attendue, précise le Los Angeles Times.
À Washington, c’est une déclaration de Donald Trump qui a échauffé les esprits. Jeudi, lors de son point quotidien sur le coronavirus, le président américain a suggéré qu’ingérer un produit désinfectant pourrait aider à lutter contre le virus. Des propos qui ont immédiatement fait polémique, obligeant des médecins et des fabricants de ces produits à rappeler des principes de bon sens.
Vendredi matin, le chef de l’État a assuré avoir en réalité “posé une réalité sarcastique à la presse”. L’explication n’a pas convaincu CNN. “Le président Donald Trump a menti”, insiste la chaîne. “Rien n’indique qu’il n’était pas sérieux. Il s’est trompé aussi quand il a nié avoir posé la question à des experts médicaux […] Il les regardait” en évoquant le sujet, renchérit CNN.
“Ceux qui connaissent le mieux le président disent que même une crise ayant dévasté des familles américaines et mis l’économie à genou l’a à peine changé”, affirme de son côté Politico, qui a interrogé onze de ses anciens collaborateurs. “Ce gars n’a pas changé d’un iota”, commente Anthony Scaramucci, éphémère directeur de la communication de Donald Trump. Généralement volubile lors de sa conférence quotidienne sur le coronavirus, le pensionnaire de la Maison Blanche a quitté la salle de presse sans accepter de question vendredi.
Vu des États-Unis - Dans les médias, la ruée pour assouvir notre besoin de bonnes nouvelles
THE NEW YORK TIMES (NEW YORK)
En ces temps de pandémie, jamais l’appétit pour les informations positives n’a été si grand, raconte cet article du New York Times. Un créneau de plus en plus suivi par les médias et les réseaux sociaux, pour le bonheur des lecteurs, auditeurs, spectateurs et followers.
Même si on a parfois du mal à voir au-delà de l’avalanche quotidienne de titres déprimants, il y a beaucoup de bonnes nouvelles dans le monde actuellement et beaucoup de gens qui s’y intéressent.
Les comptes Instagram dédiés aux bonnes nouvelles, par exemple @TanksGoodNews et @GoodNews_Movement, voient le nombre de leurs followers grimper en flèche depuis quelques semaines.
L’acteur et réalisateur John Krasinski a lancé à la fin de mars “une chaîne d’information spécialisée dans les bonnes nouvelles” diffusée sur YouTube et baptisée “Some Good News” [“Quelques bonnes nouvelles”]. En une semaine, elle avait dépassé 1,5 million d’abonnés et 25 millions de vues. Les recherches avec les mots “bonnes nouvelles” sur Google ont augmenté brutalement il y a un mois et ne cessent de grimper depuis.
Une histoire réjouissante par jour
“On assiste à une croissance sans précédent depuis quatre semaines”, déclare Lucia Knell, chargée des partenariats pour le site de bonnes nouvelles Upworthy. Le site a enregistré, en mars, une augmentation de 65 % de ses followers sur Instagram et de 47 % des pages vues sur le site par rapport au mois précédent. Upworthy a été fondé en 2012 dans le but de présenter des sujets positifs. À l’époque, Facebook semblait favoriser les titres positifs, qui appelaient à cliquer. Puis le réseau social a ajusté son algorithme en 2013 et le nombre de vues sur Upworthy et les autres sites de bonnes nouvelles a connu une chute spectaculaire.
Les grands médias (dont le New York Times) ont créé leurs plateformes de bonnes nouvelles au fil des ans. Les lecteurs en ont aujourd’hui plus besoin que jamais. “On a carrément une avalanche de gens qui écrivent pour dire qu’ils ont grand besoin de ces histoires ou qu’ils se sont retrouvés avec les larmes aux yeux en lisant un texte, souligne Allison Klein, qui dirige la chaîne Inspired Life du Washington Post. Ils n’arrêtent pas de nous remercier de leur montrer des choses qui ne les mettent pas au trente-sixième dessous.”
David Beard, chargé des newsletters du magazine National Geographic confie n’avoir jamais vu une telle demande pour les bonnes nouvelles. “Les gens cherchent des raisons de continuer”, ajoute-t-il. National Geographic a donc lancé deux newsletters faites de bonnes nouvelles. L’une est consacrée aux enfants et à la famille, l’autre parle de tout sauf du coronavirus et est intitulée “Your Weekly Escape” [“Votre évasion hebdomadaire”]. “Je la considère comme une appli de méditation, mais c’est du journalisme”, précise M. Beard. Ces deux newsletters “sont une réaction au bombardement d’infos terribles [que nous subissons]”.
Le Washington Post s’efforce lui aussi de satisfaire la demande. Outre les articles publiés sur Inspired Life, sa newsletter de bonnes nouvelles baptisée “The Optimist” (et développée par M. Beard quand il faisait partie du journal) est devenue bihebdomadaire, et il a créé The Daily Break [“La Pause quotidienne”], où on peut lire une histoire réjouissante chaque jour.
Succès fou sur Instagram
Les bonnes nouvelles sont également une manne pour les médias indépendants. Lori Lakin Hutcherson, fondatrice et rédactrice en chef de Good Black News, souligne que les articles publiés sur son site se “répandent comme une traînée de poudre” depuis peu. “Rien qu’en voyant le nombre de partages et de clics, on voit que ces sujets sont dix fois plus appréciés que les sujets normaux.” Good Black News attire, depuis toujours, un public de lecteurs noirs, mais le site connaît depuis deux mois un afflux d’attention en dehors de son public habituel.
Pour Branden Harvey, le fondateur de Good Good Good, les personnes qui lisent ces sujets ne cherchent pas nécessairement à échapper à l’actualité. “Ce n’est pas qu’elles veulent simplement penser à autre chose qu’au Covid ; elles veulent avoir des raisons d’espérer”, explique-t-il.
“Ce n’est pas que les gens ne veulent pas d’informations sur le coronavirus, renchérit Mme Lakin Hutcherson. C’est juste qu’ils veulent des infos plus positives ou qui montrent des gens luttant ensemble, et qui expliquent comment chacun peut aider.”
De même que Facebook a dopé les bonnes nouvelles au début des années 2010, Instagram est devenu l’espace où les histoires positives prolifèrent. Les bonnes nouvelles se répandent sur les comptes de mèmes populaires depuis plusieurs semaines et les administrateurs de ces comptes ont constitué un groupe pour échanger sur des sujets positifs.
Gare aux infox positives
George Resch, une personnalité de l’univers des mèmes sur Instagram, connu en ligne sous le nom de @Tank. Sinatra, a créé un compte de diffusion de bonnes nouvelles en 2017 après l’ouragan Harvey. Il publie sur diverses plateformes, Twitter et Facebook entre autres, mais c’est sur Instagram que ses posts font les meilleurs résultats. “Je n’ai jamais vu une telle croissance sur ma page depuis la première année”, confie-t-il.
L’équipe derrière le World Record Egg [une simple photo d’œuf devenue l’image la plus likée sur Instagram] a récemment lancé, toujours sur Instagram, un compte de bonnes nouvelles intitulé “@Sunny_Side_News”. Celui-ci a cumulé plus de 162 000 followers en une semaine sans la moindre promotion.
Les comptes de bonnes nouvelles les plus populaires s’attachent à présenter des articles en rapport avec le coronavirus qui ont un message positif. Alissa Khan-Whelan, une des fondateurs de @Sunny_Side_News, réfléchit soigneusement à la présentation des sujets pour éviter aux lecteurs d’être stressés et pour les encourager à partager. “On s’efforce de ne pas employer un vocabulaire négatif, explique-t-elle. L’autre jour, j’aurais pu employer le mot ‘mort’ dans le titre mais je me suis dit : ‘Est-ce que je veux que les gens tombent sur ce mot en faisant défiler la page ?’ J’ai donc employé ‘vies perdues’.” Il faut cependant préciser que les infos présentées de façon trop positives risquent aussi de déplaire aux lecteurs. “Il y a une limite, déclare M. Resch. Il ne faut pas avoir l’air moralisateur ou sentimental.”
Les infos agréables les plus partagées sont souvent sans fondement. National Geographic s’efforce de rectifier le tir. Le tweet annonçant que les cygnes revenaient dans les canaux de Venise a été retweeté des centaines de milliers de fois mais s’est révélé faux après enquête. Et quand une vidéo d’un orang-outang se lavant les mains a commencé à se répandre sur les réseaux sociaux en pressant les spectateurs de “faire comme Sandra”, Natasha Daly [de National Geographic] a informé les lecteurs que la vidéo était authentique mais n’avait rien à voir avec des mesures de santé publique puisqu’elle avait été tournée en novembre 2019. “Pour que ces histoires aient un pouvoir vraiment durable, il faut qu’elles soient le fruit d’un travail de journalisme rigoureux, estime M. Klein, du Washington Post. On ne se contente pas de pêcher une vidéo ou un tweet cool sur le Net.”
Les médias non traditionnels comme @TanksGoodNews et @Sunny_Side_News vérifient eux aussi les articles avant publication. “C’est une énorme responsabilité de partager des infos sur une plateforme. Nous sommes donc très stricts avec nos sources et nous vérifions tout”, souligne Mme Khan-Whelan.
Kristi Carter, la fondatrice et directrice de Global Positive News Network, assure que son site ne présente que des informations provenant de sources de bonne réputation. La société s’est également lancée dans les contenus originaux, non liés à l’actualité, par exemple des entretiens avec des associations et des start-up qui font bouger les lignes. Mme Carter projette de lancer ce mois-ci un podcast où elle demandera à des actrices et des entrepreneurs comment rester positif pendant la pandémie.
Ces nouveaux médias utilisent souvent des métadonnées pour éviter les annonces d’articles tragiques. Et les marques qui font de la publicité sur les sites semblent désormais faire de même, elles font appel à des logiciels qui empêchent leurs publicités d’apparaître à côté d’informations relatives au coronavirus.
Les bonnes nouvelles devraient théoriquement offrir un espace sûr aux marques, mais certains sites constatent malgré tout une baisse de la publicité. “Nos annonceurs ne savent pas trop ce qui va se passer dans un mois ou deux, alors ils ne lâchent pas leur argent en ce moment, confie M. Harvey, de Good Good Good. Il y a beaucoup moins de marques qui sont prêtes à appuyer sur la détente.”
Penser à autre chose
Les comptes Instagram de bonnes nouvelles ne sont pas encore payants malgré leur popularité. C’est pour certains une question de principe. “Je n’ai pas gagné un sou”, déclare Michelle Figueroa, de @GoodNews_Movement.
“Je ne fais pas payer, confie Mauro Gatti, le fondateur de @The_Happy_Broadcast. Je refuse 100 % des requêtes parce que je veux que le site reste concentré sur son objectif : l’amélioration de la santé mentale.”
Le succès des bonnes nouvelles n’est pas près de ralentir, selon Mme Klein. Il y a toujours des gens isolés, stressés et en deuil dans tout le pays. “Les bonnes nouvelles circulent en grande partie grâce aux réseaux sociaux, surtout en ce moment, alors que tout le monde est coincé à la maison, explique-t-elle. Avant, les gens ne s’arrêtaient peut-être pas sur les titres de bonnes nouvelles quand ils déroulaient leur fil d’actualité. Désormais, ils cliquent dessus.”
“Cette pandémie affecte la vie des gens de façons très différentes, conclut Mme Lakin Hutcherson, mais il y a une chose que nous avons tous en commun : le besoin de penser à autre chose.”
Taylor Lorenz
La gauche et les syndicats retrouvent les bienfaits de l’Etat-providence
Enquête - Par Raphaëlle Besse Desmoulières, Abel Mestre, Sylvia Zappi
Dans un contexte d’épidémie due au coronavirus, qui remet tout en question, de nombreuses voix plaident pour un retour de la puissance publique en France.
« Il ne faut pas tout attendre de l’Etat. » La phrase prononcée par Lionel Jospin en 1999 serait-elle devenue le symbole de l’ancien monde ? A l’époque, le premier ministre socialiste reconnaissait son impuissance à empêcher les 7 500 licenciements décidés par Michelin. Un aveu douloureux pour ce défenseur d’un Etat stratège.
Depuis, l’allégement de l’intervention de la puissance publique est devenu la grammaire commune des partis de gouvernement. Même en ayant appartenu à des gouvernements de gauche, certains en ont fait une marque de fabrique. Emmanuel Macron n’a ainsi jamais caché son prisme libéral, par lequel on ne doit « pas tout attendre de l’autre », selon ses propres termes quand il était ministre de l’économie. Aujourd’hui, il évoque régulièrement le rôle salvateur d’un Etat plus interventionniste. Comme si la crise liée au coronavirus avait ébranlé ses convictions passées.
Mais, depuis quelques semaines, la gauche et les syndicats veulent croire qu’un changement de paradigme est en cours. Avec l’épidémie, tout semble avoir basculé. Aides massives aux entreprises, directives répétées aux banques et assurances, mesures de chômage partiel, prolongation des droits aux allocations de chômage, soutien à l’emploi et aide aux plus démunis… C’est par le gouvernement et les administrations centrales que les décisions vitales pour la survie économique du pays sont prises. Oubliée la règle des 3 % de déficit à ne pas dépasser et la peur des dépenses, les robinets sont ouverts.
Avec la crise sanitaire, les services publics, notamment les hôpitaux, tiennent la première ligne, même affaiblis. Dans ce contexte, la critique de l’austérité a pris de l’ampleur et est redevenue audible.
« Ça fait du bien »
Avec le Covid-19, la « première gauche » – jacobine, centralisatrice, interventionniste – semble enfin tenir sa revanche : ses idées redeviennent à la mode. En premier lieu, celle de l’Etat protecteur. Une notion critiquée encore récemment par une grande partie du spectre politique, y compris l’aile droite du Parti socialiste (PS), qui vantait les bienfaits du social-libéralisme, de la « troisième voie » chère à Tony Blair, l’ancien premier ministre britannique. Il faut dire que les principaux tenants de cette ligne ont quitté les rives de la gauche pour rejoindre La République en marche (LRM) et Emmanuel Macron. Quelques années auparavant, déjà, les plus libéraux – comme Jean-Marie Bockel – avaient choisi Nicolas Sarkozy. Ces défections ont donc laissé la gauche sans contradiction interne.
« LA DIFFICULTÉ EST QUE L’ON DOIT AVOIR DES SERVITEURS DE L’ETAT À LA HAUTEUR DE LA TÂCHE, MAIS ILS SONT RAVAGÉS PAR L’IDÉOLOGIE NÉOLIBÉRALE ET MANAGÉRIALE, COMME EMMANUEL MACRON »
« On vient de subir trente ans d’idéologie de haine de l’Etat. Cela a commencé dans les années 1980, et peut-être que ça se termine aujourd’hui. Toutes les sphères sociales ont été contaminées », explique l’eurodéputé Emmanuel Maurel, proche de La France insoumise, (LFI). Il estime que l’heure des néolibéraux triomphants est passée. Un sentiment partagé par Clémentine Autain. La députée (LFI) de Seine-Saint-Denis l’a expliqué dans un texte publié sur son compte Facebook : « Les services publics sont plébiscités. L’obsession de la rentabilité pour notre système de soins, visiblement criminelle, n’est plus à l’ordre du jour. (…) L’idée de nationalisation ou de réquisition s’énonce sans susciter des cris d’orfraie. (…) Oui, ça fait du bien. » Fabien Roussel, le secrétaire national du Parti communiste français, partage cet avis : « L’heure est venue de tourner radicalement la page d’un néolibéralisme (…) et de prendre le pouvoir sur la finance (…), de défendre et d’étendre les services publics, de prendre le contrôle des secteurs-clés de l’économie. »
Peu de voix dissonantes dans ce concert interventionniste. Même du côté de ceux qu’on appelle les « sociaux-libéraux », qu’ils soient des anciens proches de Manuel Valls ou d’ex-partisans de Dominique Strauss-Kahn, le ton a changé. Il faut dire que l’ancien directeur du Fonds monétaire international a lui-même publié, le 5 avril, dans la revue Politique internationale, un long texte dans lequel il plaide pour l’émission massive de droits de tirage spéciaux – sorte de réserve de monnaie mondiale – pour les pays pauvres et une relocalisation des économies nationales. « Tout responsable politique, une fois l’état de sidération face au virus passé, a une responsabilité d’ouvrir les robinets pour répondre à l’urgence sanitaire, économique et sociale et accompagner tout le monde », reconnaît Luc Carvounas, député du Val-de-Marne et ancien vallsiste.
« Une fiscalité juste »
Pour la première gauche, c’est le moment d’avancer ses pions et de porter un coup majeur au néolibéralisme. Plus question de laisser passer des réformes qui vont dans le sens d’un affaiblissement des autorités publiques ou même de réduction des coûts et d’investissements dans les domaines comme la santé, l’éducation ou la sécurité. Boris Vallaud, député socialiste des Landes, confirme : « La première urgence est le retour de l’Etat protecteur face à l’insécurité sanitaire et sociale. Il faut mettre en place une sorte de caisse d’amortissement de la dette sociale. » Arnaud Montebourg ne s’y trompe pas : le moment actuel est propice pour défendre ses positions favorables à des pouvoirs publics interventionnistes. « En organisant l’austérité, on a affaibli l’Etat. Son réarmement sera le moyen par lequel les Français vont retrouver le chemin de la décision collective, avance l’ancien ministre du redressement productif. Et dépasser la remise en question et la contestation de la décision publique. »
De même, ils sont nombreux à réclamer qu’on rémunère mieux ceux que la CGT appelle les « premiers de corvée », les professions « les plus modestes », souvent en première ligne aujourd’hui. « Il faut revoir la politique salariale de l’Etat dans la fonction publique et revaloriser le smic dans le privé, sur lequel est appuyée l’échelle des salaires », plaide Fabrice Angei, membre de la direction de la confédération de Montreuil (Seine-Saint-Denis).
« LA PREMIÈRE URGENCE EST LE RETOUR DE L’ÉTAT PROTECTEUR FACE À L’INSÉCURITÉ SANITAIRE ET SOCIALE »
Problème : comment financer cette générosité sans trop creuser la dette du pays ? « Si on veut réinvestir, il faudra le faire par l’impôt : ce nouvel Etat social demandera une fiscalité juste et un registre financier tant au plan national qu’international, afin de pouvoir mettre à contribution les plus riches et les grandes entreprises autant que nécessaire », estime Thomas Piketty, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et à l’Ecole d’économie de Paris, auteur d’une chronique dans les colonnes du Monde.
Un avis partagé par Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, pour qui « il faudra redistribuer les richesses ». Dans une interview à Ouest-France, mardi 21 avril, ce dernier propose de créer « un impôt exceptionnel sur des entreprises liées à des secteurs qui n’ont pas été impactés par la crise, voire qui ont réalisé des bénéfices ».
Retour du revenu universel dans les débats
La crise sanitaire et économique actuelle oblige le personnel politique à réfléchir à de nouvelles protections. L’idée d’un revenu universel – très éloignée de la culture de la première gauche et chère à Benoît Hamon – revient dans le débat. L’ancien candidat socialiste à la présidentielle a défendu la mise en place de cet « antidote social » dans une tribune au Monde. D’autres pistes sont également explorées.
Le secrétaire national d’Europe Ecologie-Les Verts, Julien Bayou, prône « une garantie universelle des loyers, sorte de cinquième pilier de la protection sociale ». Ce dernier n’a jamais fait des nationalisations l’alpha et l’oméga de sa pensée : « Nationaliser ne rime pas forcément avec intelligence », affirme-t-il. Mais il souhaite, malgré tout, une intervention publique.
D’autres cherchent à adapter les réponses étatiques à une économie qui a muté. « On a vu avec cette crise que notre système social est inadapté : construit au XXe siècle quand les carrières étaient linéaires et sécurisées par des CDI, il est inapte à aider des salariés précaires, intérimaires ou autoentrepreneurs qui ne peuvent bénéficier du chômage partiel et qui souffrent, assure Julia Cagé, économiste à Sciences Po, par ailleurs présidente de la Société des lecteurs du Monde. On doit mettre en place un mécanisme de revenu minimal automatique, immédiat et sans démarche administrative. »
Ne pas laisser faire le seul marché
Au-delà de cette mission de pompier, le débat tourne autour du rôle stratégique de l’Etat. Des mots comme « planification » ou « nationalisation » ont refait surface. La puissance publique doit retrouver sa place centrale, plaident économistes comme politiques. « En matière industrielle, il faut être en capacité de restaurer une approche planifiée et stratégique et ne pas s’en remettre aux marchés. Dans un contexte mondialisé, ça ne peut fonctionner que s’il y a une approche coordonnée au niveau européen », assure ainsi Yves Veyrier, secrétaire général de Force ouvrière.
« L’ÉTAT EN TANT QU’ACTIONNAIRE DOIT JOUER SON RÔLE DANS LES ENTREPRISES OÙ IL EST PRÉSENT », RELÈVE L’ÉCONOMISTE ET PORTE-PAROLE DU PS, GABRIELLE SIRY
Les autorités publiques doivent donc orienter les choix majeurs de développement et ne pas laisser faire le seul marché. Au risque, sinon, de voir partir des filières stratégiques et de se rendre trop dépendants des pays fournisseurs, comme on l’a vu avec les médicaments, les masques ou les respirateurs. « On doit aller vers un Etat entrepreneur qui affiche un volontarisme, pour regagner de la souveraineté économique par des sociétés publiques d’investissement dans les secteurs des énergies, du stockage, des transformations écolos », explique ainsi M. Vallaud.
Les leviers d’intervention sont là, il suffirait de s’en servir. « L’Etat en tant qu’actionnaire doit jouer son rôle dans les entreprises où il est présent. Il peut aussi renforcer la réglementation et agir en soutien financer avec la BPI. Et, enfin, il y a le levier de la commande publique nationale et de celle des collectivités locales pour faire pression sur les grandes entreprises pour qu’elles relocalisent et réduisent leur impact environnemental », relève Gabrielle Siry, chargée d’enseignement en économie à l’université Paris-Dauphine et membre de la direction du PS.
A la différence des années 1980, l’urgence climatique s’est ajoutée à l’équation. En clair, la puissance publique doit anticiper l’avenir. Un point de vue partagé par Mme Cagé : « Réinjecter de l’argent de manière aveugle serait un contresens, il faut réorienter les investissements vers le moins de carbone », prévient l’économiste. En clair, on ne doit pas relancer l’industrie automobile sans se préoccuper de la conversion des chaînes de production vers la voiture propre ni engager de plan de soutien à l’aérien sans engagement ferme à moins polluer. M. Bayou reprend la « théorie du donut », développée par l’économiste britannique Kate Raworth, selon laquelle il est impératif de ne laisser personne tomber dans un trou, sans les éléments essentiels à la survie, tout en respectant la nature : « On agit dans un espace avec un plancher social de droits élémentaires et un plafond environnemental des ressources à préserver. Entre les deux, c’est la société vivable. »
Les conséquences de cette crise peuvent être considérables. Certains espèrent que ce traumatisme provoquera un changement des règles du marché, une volonté d’investir dans les écoles ou d’anticiper les conséquences du réchauffement climatique. « L’histoire nous a montré que des crises financières ou sociales peuvent transformer le rôle de l’Etat et sa conception », souligne encore Thomas Piketty.
Les Français, en tout cas, veulent plus de protection. Selon une étude de Viavoice pour Libération, publiée le 31 mars, la « souveraineté collective », nationale et européenne, le « dépassement de la société de marché » et la défense des biens communs, rencontrent une adhésion inédite (entre 70 % et 85 % d’opinions favorables, selon les items). En affirmant, le 13 avril, qu’il souhaitait « sortir des sentiers battus, des idéologies » et se « réinventer », Emmanuel Macron a, peut-être, ouvert une brèche.















