Par Denis Cosnard, Sarah Belouezzane, Olivier Faye
Maintien des « gestes barrières », généralisation du masque, reconfiguration des habitats urbains… de nombreux responsables réfléchissent à l’organisation de la société après le déconfinement.
En 1960, dans le Paris pourtant joyeux et festif de la rive gauche, Juliette Gréco chantait la douleur de la rupture et le deuil de la vie d’avant, sur des paroles de Guy Béart : « Il n’y a plus d’après/A Saint-Germain-des-Prés/Plus d’après-demain/Plus d’après-midi/Il n’y a qu’aujourd’hui. » C’est à un long, très long aujourd’hui que nous invite désormais l’épidémie due au coronavirus. Le premier ministre, Edouard Philippe, a alerté les Français à ce sujet lors d’un point presse, le 19 avril ; leur vie quotidienne, a-t-il souligné, va être bouleversée par la persistance de cette maladie, y compris après le déconfinement. « Notre vie à partir du 11 mai, ce ne sera pas la vie d’avant le confinement, pas tout de suite et probablement pas avant longtemps, a insisté le locataire de Matignon. Nous allons devoir apprendre à vivre avec le virus. » Et à trouver, a-t-il ajouté, de « nouvelles habitudes, un quotidien un peu différent ».
L’équation est simple. La France, avec seulement 6 % de sa population qui auraient été infectés par le SARS-CoV-2, semble très loin d’atteindre l’immunité collective, seuil de 70 % à partir duquel un groupe est considéré comme immunisé. Or, pas question de laisser le virus se propager à sa guise d’une personne à une autre : les hôpitaux ne pourraient encaisser une telle charge de patients. Surtout, a rappelé le ministre de la santé, Olivier Véran, au micro de France Inter, vendredi 24 avril, « personne ne peut vous dire décemment les yeux dans les yeux qu’il est sûr qu’il faille une immunité collective », dans la mesure où il n’est pas prouvé que les individus infectés développent des anticorps immunisants. « On ne peut pas confiner toute la planète pendant six mois ou un an en attendant d’avoir un vaccin, a reconnu le ministre. Dans l’intervalle, il faut être prudent, il faut vivre avec le virus, vivre avec les gestes barrières pour limiter les vagues épidémiques. » Selon une étude de l’université Harvard, des mesures de contrôle de l’épidémie, en l’absence de traitement ou de vaccin, pourraient être nécessaires au moins jusqu’en 2022.
Finies donc embrassades, terrasses de cafés bondées et heures insouciantes ? Dans un premier temps, oui, prévient l’exécutif. « Il y aura des contraintes », assure un dirigeant de la majorité. Les fameux gestes barrières − tousser et éternuer dans son coude, ne pas se serrer la main, etc. − seront maintenus, tout comme le principe de la distanciation sociale. Le port du masque, objet de polémiques depuis bientôt deux mois, sera fortement généralisé, au moins dans les transports en commun − l’Académie de médecine recommande, elle, un port systématique pour toute sortie, même au coin de la rue.
Masques « incontournables »
De manière générale, un fort accent sera mis sur la responsabilité individuelle et la prévention. Le patron de La République en marche (LRM), Stanislas Guerini, en appelle même à la construction d’une « société de vigilance sanitaire ». « Nos vies ne reprendront pas à la normale pour longtemps, voire à jamais. Nous avons tous une responsabilité par notre action, ce n’est pas l’Etat seul dans son coin », estime-t-il. Car, en cas de reprise de l’épidémie, des épisodes de reconfinement pourraient s’avérer nécessaires. Un proche d’Emmanuel Macron évoque des « mesures de confinement davantage ciblées », quand un visiteur du soir d’Edouard Philippe parle d’un « confinement partiel ».
Selon certains, ces changements de comportements sont appelés à s’inscrire dans le temps. « Après l’épidémie de coronavirus, les mentalités, les mœurs vont énormément changer dans tous les Etats du monde, assurait Olivier Véran, le 4 avril, dans un entretien au média en ligne Brut. Nous serons amenés à avoir des conduites sanitaires bien différentes de celles que nous avons connues jusqu’à présent, et qui sont bien plus proches de celles qu’on a pu constater dans certains pays asiatiques. » Citant en exemple le Japon et la Corée du Sud, son prédécesseur, Xavier Bertrand, estime ainsi que les masques « vont devenir incontournables » dans la vie des Français. Une nouvelle éducation à la santé serait d’ailleurs nécessaire à ses yeux. « Ne se lave-t-on pas déjà beaucoup plus les mains depuis l’apparition du Covid-19 ? Cela pourrait avoir des effets sur d’autres virus ou pour les gastro-entérites », remarque le président (ex-Les Républicains, LR) de la région Hauts-de France.
Il en est en tout cas qui n’attendent pas pour passer aux travaux pratiques. Lui-même victime et guéri de ce nouveau mal, Christian Estrosi, maire (LR) de Nice, a installé depuis plusieurs semaines dans sa métropole une équipe pour travailler sur cette question. « Les transports, l’éducation, la formation, plus rien ne sera organisé comme avant », anticipe-t-il. Savoir être agile, avec potentiellement des périodes de confinement et de déconfinement successives ; « inverser les politiques » dès que nécessaire. La ville a prévu une agence qui puisse encadrer, conseiller, voire donner du matériel aux commerces qui en exprimeraient le besoin pour se conformer aux nouvelles normes sanitaires. Le tourisme, secteur phare de l’économie locale, devra lui aussi s’adapter. « Ne faudrait-il pas requalifier le tourisme ? Se diriger vers un tourisme responsable, qui privilégie la culture, l’environnement ? », s’interroge l’édile, qui réfléchit à un système de « passeport sanitaire » afin de filtrer, à l’avenir, les provenances de pays considérés à risque : « Il y a bien des pays où des vaccins sont exigés pour entrer, alors pourquoi pas une sérologie ? »
« Accepter » le risque pour le « dominer »
L’épidémie, assurent d’autres, relance le débat sur la densité de villes comme Paris. Si plus d’un habitant sur dix a quitté la capitale à l’annonce du confinement, n’est-ce pas, en partie, pour échapper au risque de contamination entraîné par la promiscuité, et fuir ce voisin frôlé de trop près sur un trottoir exigu ? « Les métropoles hyperdenses sont des bombes virales », estime David Belliard, candidat écologiste à la Mairie de Paris, pourfendeur de la « bétonisation ». L’idée de rendre les villes plus hygiéniques par une refonte de l’urbanisme remonte à loin.
« LES CRISES SANITAIRES PEUVENT FAVORISER LES MESURES DE PRIVATION DE LIBERTÉ ET IL FAUDRA ÊTRE HYPERVIGILANTS », PRÉVIENT XAVIER BERTRAND
La première des missions officielles des travaux du baron Haussmann, préfet de la Seine de 1853 à 1870, était d’« aérer » Paris pour mieux faire circuler l’air et l’eau en perçant de vastes avenues et détruisant des immeubles insalubres. « C’est un mouvement de très long terme, qui, à Paris, débute en 1780 », quand est créé un poste d’inspecteur de la salubrité, indique l’historien Thomas Le Roux, coauteur de La Contamination du monde, une histoire des pollutions à l’âge industriel (Seuil, 2017). Gare, toutefois, aux excès de zèle et aux travers hygiénistes. « Les crises sanitaires peuvent favoriser les mesures de privation de liberté et il faudra être hypervigilants », prévient Xavier Bertrand.
Selon Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat, mieux vaut apprendre à « accepter » le risque pour le « dominer ». « Cette période va aussi nous permettre de vivre et d’habiter ce que nous sommes. Peut-être va-t-on moins se divertir et vivre plus intensément », prédit le sénateur de Vendée. Oublier l’après pour survivre aujourd’hui.
Denis Cosnard, Sarah Belouezzane et Olivier Faye
Coronavirus : 22 245 morts en France. Alors que les concertations du gouvernement se poursuivent sur la préparation d’un déconfinement progressif du pays, prévu pour débuter le 11 mai, le bilan hebdomadaire de la mortalité en France fait état d’une hausse de 25 % depuis le 1er mars, comparé à la même période de 2019. La pandémie y a tué 22 245 personnes depuis le 1er mars, dont 13 852 dans les hôpitaux et 8 393 dans les établissements sociaux et médico-sociaux, a annoncé vendredi soir le directeur général de la santé, Jérôme Salomon. Le bilan quotidien de décès s’élève à 389 (contre 516 jeudi). Le nombre de cas graves en réanimation a encore reculé à 4 870. Le solde, qui est de 183 patients en moins en réanimation, est négatif depuis quinze jours.