Plongée dans les archives du « Monde » pour retrouver cinq grandes étapes de la relation entre Londres et Bruxelles, depuis l’entrée en 1971 dans la Communauté économique européenne jusqu’au référendum en faveur du Brexit, en 2016.
24 juin 1971 – L’Europe vers sa « nouvelle frontière »
Les six Etats membres de la Communauté économique européenne et le Royaume-Uni concluent un accord en vue de l’adhésion de ce dernier à la CEE le 1er janvier 1973. Cette décision, alors impopulaire au sein du Labour, sera confirmée par un référendum britannique en 1975. Extrait d’un article paru du 24 juin 1971.
A quoi ressemblera l’Europe de demain ? Au sortir des négociations de la Grande-Bretagne avec les Six, c’est maintenant la question qui va, pendant longtemps, alimenter les commentaires. L’exercice est passionnant parce que les variables sont multiples, l’imagination fortement sollicitée par cette page encore vierge de la vie de la CEE, les forces économiques et politiques en mouvement contraintes d’adopter un nouvel ordre. (…) Les uns voient dans l’arrivée des Anglais, des Danois, des Norvégiens et des Irlandais une nouvelle chance pour l’Europe et font le pari que la Communauté élargie saura trouver son équilibre, une autonomie plus grande et, du même coup, permettra à ceux qui y vivent de se faire mieux entendre dans le monde. D’autres supputent déjà la dislocation des constructions communautaires, le vent atlantique s’engouffrant dans toutes les fissures. (…)
Par la force des choses, le visage de l’Europe à dix ne sera forcément pas le même que celui de la CEE d’aujourd’hui. Le centre de gravité de l’Europe communautaire se déplace vers le nord-ouest, et plus précisément vers les pays à forte tradition maritime. (…) Tous ceux qui croient à l’ouverture sur le monde extérieur, aux bienfaits de la concurrence et du grand brassage des hommes, des idées et des marchandises verront donc, dans l’arrivée de nouveaux membres du Marché commun, une chance nouvelle de son rayonnement. Tout ce qui se rétracte conduit à la décadence. L’extension des solidarités est, au contraire, facteur de civilisation. Cela dit, le thème de l’échange inégal est trop présent aux esprits pour que l’on n’y regarde pas à deux fois avant de proposer des libéralisations. (…)
Mais c’est bien sûr dans les rapports avec les Etats-Unis que le nouvel équilibre européen devra se trouver. A ceux qui, sans aller plus loin, estiment qu’une zone à dominante américaine sera ainsi fatalement créée, il faut faire lire ce que disent les Américains eux-mêmes. Après le succès de la rencontre Heath-Pompidou à Paris, le New York Times voyait la « fin des liens spéciaux américano-britanniques ». « Le Marché commun a déjà rendu la vie plus compliquée aux Etats-Unis, poursuivait-il, mais ce n’était jusqu’ici qu’une ombre comparée à l’indépendance qu’une Europe comprenant la Grande-Bretagne pourrait exercer. »
3 décembre 1979 – La zone des tempêtes
Margaret Thatcher, nouvelle première ministre britannique déclenche une crise qui durera cinq ans en contestant le montant de la contribution de son pays au budget communautaire. « I want my money back », déclare-t-elle au Guardian. Elle obtiendra satisfaction en 1984. Extrait de l’éditorial paru dans ce numéro du 3 décembre 1979.
La Communauté est entrée dans la zone des tempêtes. Après la « gifle » qu’ils estiment avoir reçue du Conseil européen, les Britanniques appellent Mme [Margaret] Thatcher [première ministre britannique de 1979 à 1990], qui n’a guère besoin d’un tel encouragement, à l’intransigeance. La presse de Londres se déchaîne.
Les Neuf se sont donné un répit, mais croire qu’ils ont reculé pour mieux sauter serait se bercer d’illusions. Pourquoi réussiraient-ils mieux en février qu’en novembre ? A l’évidence, le rapprochement des mentalités espéré avant Dublin ne s’est pas produit. Mme Thatcher est-elle décidée, comme M. [Valéry] Giscard d’Estaing [président de la France, 1974-1981] l’a compris, à aborder la prochaine phase du débat « dans un esprit de compromis » ? Nul ne s’en est aperçu au cours de sa conférence de presse où la « Dame de fer » a sonné le clairon pour entraîner ses troupes dans la lutte finale. Sans doute, mesure-t-elle justement la faiblesse de sa marge de manœuvre, mais elle a déjà marqué quelques points.
Ses huit partenaires, France comprise, se sont montrés disposés à faire jouer sans condition le « mécanisme correcteur » imposé en 1975 par M. [Harold] Wilson [premier ministre de la Grande-Bretagne de 1974 à 1976], ce qui entraîne une compensation financière de 520 millions d’unités de compte. Bien que ce chiffre soit subordonné à un accord global, c’est toujours autant d’empoché, au moins psychologiquement. La somme est considérable si l’on se souvient que, l’an passé, l’Italie avait péniblement obtenu 140 millions d’unités de compte pour lui permettre de participer au système monétaire européen. L’argent communautaire n’aurait-il pas la même valeur selon qu’il est offert à Rome ou à Londres ?
Mme Thatcher veut d’ailleurs beaucoup plus, et ce qu’elle exige, c’est de l’argent comptant tout de suite. Peu lui importent les subtilités communautaires qui impliquent que toute dépense en Grande-Bretagne passe par des actions ou des politiques communes. Mme Thatcher ignore superbement la logique communautaire. Elle compte sur ceux qu’elle appelle ses « amis » et sur la crainte d’une crise pour obtenir satisfaction, alors que le seul moyen d’éviter l’échec serait sans doute de saisir la perche tendue par M. [Helmut] Schmidt [chancelier allemand de 1974 à 1982] et de consentir un geste européen en acceptant d’explorer les chances dune politique commune de l’énergie.
Le camp des huit partenaires de la Grande-Bretagne n’est pas aussi divisé que Mme Thatcher le croit. L’Italie et les pays du Bénélux redoutent plus que d’autres, c’est vrai, que la Grande-Bretagne ne s’éloigne de la Communauté, mais les Italiens et les Belges ne sont pas pour autant disposés à payer pour les Britanniques. La France et l’Allemagne fédérale, appuyées par le Danemark et l’Irlande, sont sur la même ligne, celle de la fermeté, à en croire MM. Giscard d’Estaing et Schmidt. En vérité, l’impression prévaut que Mme Thatcher surévalue ses forces.
Il reste que, pour explorer les possibilités de compromis, beaucoup d’énergie devra être dépensée à Bruxelles. La Commission, souvent complaisante, sera tentée de tricher en parant des vertus d’actions communautaires de simples secours financiers. Le Parlement européen, qui veut en découdre avec le Conseil, y mettra son grain de sel. Trois mois de confusion sont à craindre au moment où la Communauté a besoin de toutes ses forces pour de meilleures causes, avec en perspective l’échec probable et peut-être au-delà l’obstruction britannique.
24 novembre 1990 – Cassandre quitte la scène
Margaret Thatcher, mise en cause dans son propre parti notamment à cause de sa politique hostile à l’Europe, est contrainte à la démission. L’espoir d’une position britannique plus ouverte, renaît. Extrait de l’éditorial du 24 novembre 1990.
Les grands hommes d’Etat – on le sait depuis l’Antiquité – sont, le plus souvent, victimes d’eux-mêmes. La chute sans gloire – mais non sans panache – de Margaret Thatcher n’échappe pas à la règle. L’orgueil inflexible et une volonté de fer, l’obstination combative et un ardent courage : ces fières qualités de « Maggie », après l’avoir si bien servie à l’apogée de son règne, finirent – l’inéluctable usure du pouvoir aidant – par lui nuire, hâtant sa fin, devenue fatale aux yeux de ses meilleurs amis politiques.
Ces vertus « victoriennes » lui valent de ses pairs, à l’heure où l’irritation s’apaise, un hommage où l’admiration l’emporte – une fois n’est pas coutume – sur les hypocrisies d’usage. « On vous aime », lance, par téléphone, George Bush [président des Etats-Unis de 1989 à 1993] à celle qui fut la première femme à la tête d’une grande démocratie d’Occident. Elle qui prôna avec tant de conviction le libéralisme économique, cher à son ami Ronald Reagan, au point d’en faire un dogme qui porte désormais son nom, méritait bien ce gentil mot d’adieu.
Le jour même, Mme Thatcher venait de rendre un ultime service à son grand allié, en ordonnant l’envoi de 14 000 soldats britanniques supplémentaires dans le Golfe. Son admiration pour l’Amérique ne l’empêcha pas de trouver M. [Mikhail] Gorbatchev [président de l’URSS de 1990 à 1991] à son goût – « un homme stimulant » – et de juger d’emblée la perestroïka « bonne pour l’humanité ». Preuve que chez « Maggie » – pragmatique et visionnaire – le poids des réalités et le sens de l’histoire pouvaient triompher de la doctrine.
Il y eut, dans le réalisme historique de Mme Thatcher, une faille majeure : l’Europe, qui fut sa roche Tarpéienne. Et pourtant, certains dirigeants « européens » fervents, idéologiquement aux antipodes du thatchérisme, tels MM. Jacques Delors [alors président de la Commission européenne] et Felipe Gonzalez [premier ministre espagnol de 1982 à 1996], ne cachaient pas leur secrète admiration pour une femme qui avait su leur en remontrer. Son anti-européanisme tenait en partie à sa méfiance viscérale à l’égard de la trop puissante Allemagne, héritage, outre-Manche, d’une longue tradition germanophobe frisant parfois l’atavisme. Il dissimulait mal aussi, chez celle que l’ancien chancelier Helmut Schmidt appelait « Lady Disraeli », un entêtement nationaliste farouche – et presque pathétique – à enrayer l’inéluctable déclin de l’empire.
A cet égard, « Maggie » a sans doute gouverné quelques années de trop. A force de consentir discrètement à l’Europe les concessions qu’elle jurait bruyamment la veille de refuser, Mme Thatcher finit par ne plus faire peur à ses pairs, qui choisirent d’ignorer ses oukases, mis au compte du caprice. C’était peut-être là, pour la Dame de fer, la pire des humiliations. Pourtant, en défiant les « eurocrates de Bruxelles », le premier ministre britannique exprimait tout haut un sentiment partagé par beaucoup de citoyens du Vieux Continent. Peut-être, s’apercevra-t-on bientôt, que l’Europe avait aussi besoin d’une Cassandre.
22 novembre 2012 – Messieurs les Anglais… Restez !
Entraîné dans une vague d’europhobie qu’il a lui-même contribué à alimenter en pleine crise de l’euro, le premier ministre, David Cameron, bloque l’adoption du budget 2014-2020 de l’Union européenne. Celui-ci, amputé, ne pourra être adopté qu’en février 2013. A relire, l’éditorial du 22 novembre 2012.
La question anglaise est posée. Quarante ans après son adhésion, le Royaume-Uni ne cesse de s’éloigner de l’Union européenne (UE). La bataille sur le budget communautaire, qui s’engage à Bruxelles jeudi 22 novembre, est emblématique de ces réticences de plus en plus vives.
Londres exige pour la période 2014-2020 un budget bien en deçà des propositions de ses vingt-six partenaires. On peut discuter la pertinence de la politique agricole, l’efficacité des aides aux pays les plus pauvres ou la justification du rabais britannique au budget européen. Les Britanniques ont un discours cohérent. Cohérent pour un pays qui se prépare à quitter l’UE et ne voit en elle qu’une vaste zone de libre-échange.
En réalité, le premier ministre, David Cameron, ne contrôle plus l’engrenage eurosceptique qui entraîne son pays, consterné par la crise de l’euro. Le locataire du 10 Downing Street a allumé la mèche, il y a un an, en refusant de signer le traité budgétaire censé sauver la monnaie unique. Depuis, David Cameron a organisé un réexamen de tous les engagements européens de son pays, annoncé l’abandon au moins provisoire du mandat d’arrêt européen et promis un référendum sur l’appartenance de son pays à l’UE après les élections générales prévues en 2015. Les sondages prédisent la victoire du non à l’Europe, et Westminster est sur la ligne des Britanniques. Dernièrement, David Cameron a été désavoué à la Chambre des communes par les eurosceptiques tory alliés aux travaillistes, qui ont jugé encore trop généreuses ses propositions sur le budget européen.
Que les Britanniques s’en aillent !, serait-on tenté de dire, excédé par leur chantage permanent à la sécession qui leur permet de mieux s’imposer. Froidement, il convient de se demander si l’Europe continentale et la France ont intérêt à conserver le Royaume-Uni au sein de l’UE.
La réponse est oui. La City est, en réalité, la place financière offshore de l’euro et le sera encore davantage avec l’introduction de la taxe sur les transactions financières. On imagine mal la City et ses banques continuer de régner sur la finance européenne sans que les continentaux puissent exercer le moindre droit de regard. En outre, l’Europe de la défense n’est pas imaginable sans Londres, comme l’a montré l’expédition en Libye, alors que les échanges industriels sont souvent plus aisés avec les Britanniques qu’avec les Allemands. Enfin, les Britanniques sont les défenseurs du marché unique, qu’il convient de ne pas laisser aux seuls Allemands et Français, réticents à l’émergence d’un vrai marché des services.
Toutefois, le libre-échange n’est durable que s’il n’accentue pas les forces centrifuges d’une UE économiquement hétérogène. Le marché unique a un prix : les aides dites de la cohésion, pour aider les plus pauvres à rattraper leur retard. Les Suisses les financent, pour avoir accès au grand marché. Les Britanniques devront faire de même, y compris s’ils quittent l’UE. Les voilà prévenus.
25 juin 2016 – Un vote historique
Le Royaume-uni a décidé de sortir de l’UE lors d’un vote historique le 23 juin 2016, avec une victoire du « out » par 51,9 % des voix. Pour la première fois depuis la création de l’UE, un de ses membres décide de rompre. Extrait de l’éditorial paru ce jour-là.
L’UE vient de subir un désaveu majeur. Elle a été rejetée, jeudi 23 juin, par une majorité de Britanniques. (…) Cela veut dire que la deuxième économie de l’UE – après l’Allemagne – quitte le projet européen. Cela veut dire que l’un des rares pays de l’UE à disposer d’un appareil de défense conséquent et d’une diplomatie de poids délaisse l’Europe.
Par quelque bout qu’on prenne cette triste affaire, elle est une défaite pour l’UE, qui en sort affaiblie à l’intérieur de ses frontières et dont l’image à l’extérieur est celle d’une entité sur le déclin. On peut penser que c’est injuste au regard du bilan considérable qui est celui de l’Europe. On peut juger que M. Cameron a été un bien piètre défenseur de l’UE. (…) On peut penser que les Britanniques prennent un risque énorme. C’est désormais leur affaire, ils ont tranché, démocratiquement. Ils mettent fin à quarante-trois ans de participation à un projet européen qui ne leur a pas mal réussi.
Mais nous pensons d’abord à l’Europe, aux vingt-sept Etats qui la constituent dorénavant. L’UE encaisse un revers de proportion historique. Les Vingt-Sept ne peuvent pas ne pas en tirer les conséquences. Le pire serait de continuer comme avant, avec une dynamique qui, à tort ou à raison, génère bien plus d’euroscepticisme que d’euro-enthousiasme.
Le plus mauvais réflexe aujourd’hui serait de penser que cette affaire se résume à une décision catastrophique prise par les Britanniques, le repli sur leur insularité (…). La posture la plus irresponsable serait de tout mettre sur le dos de la démagogie, de la xénophobie et des mensonges qui ont marqué la campagne (…). On peut certes dénoncer les facilités du populisme électoral, en l’espèce cyniquement exploitées par Boris Johnson, l’ancien maire de Londres. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer à comprendre ce réflexe de rejet européen ni à avoir un regard autocritique sur l’UE telle qu’elle va.
Car, si l’on cède à cette facilité, alors, très vite, le détricotage de l’UE se poursuivra (…). Si l’on veut, au contraire, que ce 23 juin ne marque pas le début du délitement de l’UE, alors celle-ci doit considérer que le référendum d’outre-Manche l’oblige à une réflexion profonde sur ce qu’elle doit être et le tournant qu’elle doit prendre. (…)
Reste à organiser un divorce qui s’annonce compliqué. Les traités accordent un délai de deux à quatre ans pour gérer le départ d’un pays de l’UE. Le Parlement de Westminster est contre ce départ. Déjà, les chefs de la campagne « Leave » font marche arrière. Dans ce contexte troublé, les continentaux doivent rester fair-play. Mais, Messieurs les Anglais, vous avez tiré, alors « out », c’est « out ».