
Par Mathieu Macheret
Pour son quatrième long-métrage, la cinéaste Rebecca Zlotowski met en scène Zahia Dehar dans le rôle d’une nymphette avide de luxe.
L’AVIS DU « MONDE » - À NE PAS MANQUER
Après l’ambitieuse fresque historico-spiritiste de Planetarium (2016), Rebecca Zlotowski, qui trace, depuis Belle Epine (2010), l’un des parcours les plus brillants au sein du jeune cinéma français, revient pour son quatrième long-métrage à une forme plus modeste et plus ramassée. Une fille facile ne diffère pas fondamentalement des précédents films de la réalisatrice, qui examinaient, non sans recul analytique, la montée et l’ivresse du désir physique. Cette matière inflammable est ici réinvestie à la faveur d’un conte cruel de l’adolescence, nourri des prestiges et des simulacres du monde moderne, de ses rêves de réussite et de ses signes extérieurs de richesse. Car sous sa simplicité apparente, le film n’offre rien moins qu’une relecture de la lutte des classes à l’aune du matérialisme le plus avancé.
A Cannes, alors que les cours font place aux vacances d’été, Naïma (Mina Farid), 16 ans, fille d’une femme de ménage, s’apprête à passer une audition avec son meilleur ami Dodo (« Riley » Lakdhar Dridi). C’est alors qu’arrive de Paris sa cousine Sofia (Zahia Dehar), une jeune femme à la sexualité libérée qui n’hésite pas à tirer profit de ses charmes. Inséparables, écumant plages et boîtes de nuit, les deux complices ne tardent pas à faire la rencontre d’Andres (Nuno Lopes) et Philippe (Benoît Magimel), un collectionneur d’art et son entremetteur attitré, deux hommes riches qui les invitent à monter sur leur yacht. Sofia détourne alors l’adolescente de sa réalité quotidienne, pour l’entraîner dans le monde du luxe, de l’opulence, de la haute couture, des grands restaurants, des somptueuses villas méditerranéennes. Ce monde où tout paraît possible, Naïma le découvre ébahie, en même temps que la monnaie d’échange qui le rend accessible aux filles de son milieu : les rapports sexuels qui ont lieu le soir entre Andres et Sofia.
Luxe illusoire
Du conte, le film retient précisément la tournure : une jeune fille s’aventure, non pas dans une forêt sombre, comme le Petit Chaperon rouge, mais dans une dimension irréelle de l’existence, cet univers des riches qui semble ne rencontrer aucune résistance, tout simplement parce qu’il relève de l’illusion. Illusoire est, en effet, l’invitation faite aux cousines de monter sur le yacht, car elles peuvent en être chassées d’un moment à l’autre et leur privilège disparaître comme le carrosse de Cendrillon. Illusoire est ce luxe qui les entoure et dont elles ne voient jamais le carburant réel, à savoir l’argent sur lequel il se fonde (scène éloquente où elles s’achètent des articles de mode exorbitants sur le compte de leur hôte, mais n’ont pas les moyens de se payer un croissant). Illusoires sont les relations d’affabilité qui les lient aux deux hommes, car entièrement suspendues au désir versatile d’Andres pour Sofia. Visitant ainsi le côté somptuaire de l’existence, Naïma traverse l’été comme un rêve auquel elle n’appartiendra jamais complètement.
Sofia, quant à elle, joue pleinement le jeu de ce monde, partageant avec lui l’horizon d’une accumulation illimitée de marchandises (sacs Chanel, montres platine, robes de prêt-à-porter, etc.). Pour l’interpréter, le choix de Zahia Dehar, mannequin au passé d’escort-girl, qui a déjà beaucoup fait gloser la presse people, s’avère particulièrement judicieux. Pour son premier rôle au cinéma, la jeune actrice prête quelque chose de son vécu à la fiction, dont ce corps comme fuselé pour harponner le désir des hommes et s’en moquer en même temps. A ses côtés, Zlotowski rassemble un casting composite, mais très convaincant, d’acteurs débutants et confirmés, le beau naturel de la jeune Mina Farid, dans le rôle de Naïma, s’adossant à la dignité esquintée de Benoît Magimel.
Implacables rapports de classe
Ce dont traite le film, ce n’est pas tant de la richesse en elle-même que du pouvoir de séduction qu’elle exerce, tendue comme une vitrine faussement accessible aux yeux des gens ordinaires. Une fille facile brille surtout dans sa façon de montrer que ce monde illusoire repose en profondeur sur d’implacables rapports de classe. Zlotowski en fait un véritable enjeu de mise en scène puisque tout, dans le film, est question de seuils, d’accès décernés, de passages possibles ou impossibles, de parois de verre insurmontables, de portes qui s’ouvrent ou se ferment – à commencer par le yacht qui mouille à la vue de tous dans le vieux port de Cannes, exhibé mais inaccessible. Avec son montage inventif, son image suave et ses espaces étagés, le film joue très habilement de la position renversée de Naïma, qui, passant un instant du côté des maîtres, surprend ses proches et semblables dans celui de leurs serviteurs – jusqu’au personnel de bord du bateau qui la prend en grippe.
Le film s’ouvre sur une citation de Pascal (« La chose la plus importante à toute vie est le choix d’un métier : le hasard en dispose ») qui transforme le conte en apologue. Car c’est bien de vocation dont il est ici question et qui doit distinguer entre Naïma, l’adolescente trop sage, bonne fille encore un peu enfant, et sa cousine, la « fille facile », celle qui a fait de la séduction un travail à part entière. Laquelle des deux a raison ou tort ? Aucune, dans un monde où c’est le travail en lui-même qui marque la frontière ultime entre les maîtres et les serviteurs, les riches et les pauvres. Et si Sofia apparaît et disparaît aussi sec dans la vie de sa cousine, telle un ange ou la chimère d’un conte, c’est bien pour la guider dans cet âge où se mêlent trop indistinctement séduction et convoitise, désir et intérêt. Car sous les rêves d’une jeune fille en fleur, il se pourrait bien qu’un jour l’amour puisse se transformer en une simple valeur d’échange.
Film français de Rebecca Zlotowski. Avec Mina Farid, Zahia Dehar, Benoît Magimel, Nuno Lopes (1 h 32). www.advitamdistribution.com/films/une-fille-facile