Un street-artiste parisien accusé de viols et agressions sexuelles
Article de Cécile Bouanchaud
Les avocates des plaignantes ont reçu des centaines de témoignages sur le profil de « prédateur » de l’auteur du tag « L’amour court les rues »
C’est devant son lycée du 9e arrondissement de Paris que Chloé – les prénoms des plaignantes ont été modifiés – rencontre Wilfrid A. Nous sommes en 2015, elle a 16 ans, lui 50. L’homme ne lui est pas complètement inconnu. Dans le quartier, le personnage a acquis une certaine notoriété pour son tag « L’amour court les rues », qui s’étale joyeusement sur les murs, passages piétons… A Montmartre, où il vit, le message romantique fait partie du décor. Mardi 7 juillet, vingt-cinq femmes, dont Chloé, ont porté plainte au parquet de Paris contre lui, douze pour viols et treize pour agressions sexuelles. Agées de 16 à 26 ans à l’époque des faits, elles rapportent des agressions allant de 2009 à avril 2020.
Chloé est l’une d’entre elles. A l’époque, elle le connaît en tant que photographe ; son seul fait d’armes remonte pourtant à 1991, lorsqu’il a réalisé la photo de l’album Authentik de NTM. « Deux amies m’avaient dit qu’il était connu », se souvient la jeune femme. Alors, quand le quinquagénaire la couvre de compliments, la lycéenne est « flattée qu’il puisse s’intéresser à [elle] ». « Il savait trouver les mots, il m’a dit que j’étais magnifique, que je pourrais être mannequin, qu’il travaillait dans la mode. » Il l’invite à une séance photo chez lui.
« Cela se passe mal », résume-t-elle, évoquant les remarques désobligeantes : « Tu es moche sur la photo », « tu as un balai dans le cul ou quoi ? », « il faut que tu m’excites ». Face à cet homme qu’elle pense être un professionnel, Chloé s’en veut « de ne pas réussir à [s]e détendre ». Selon son récit, il lui fait consommer de l’alcool et fumer du cannabis.
Après avoir raté le dernier bus la ramenant en banlieue chez ses parents, Chloé se résigne à dormir chez lui. « Alors que j’étais dans un état second, il s’est allongé sur moi, en me disant que c’était normal de coucher avec son photographe », racontant avoir été pénétrée sans son consentement, avant de s’enfuir au petit matin. « Il arrive à avoir une emprise psychologique pour que la fille ne fasse rien. »
La jeune chorégraphe n’est pas la seule victime de Wilfrid A. Le 22 juin 2020, le magazine Néon a publié une enquête sur le street-artiste parisien, dans laquelle seize femmes déroulent un récit d’une troublante similarité.
« Mode opératoire bien rodé »
Pourtant habituée aux affaires de violences sexuelles, l’avocate des jeunes femmes, Valentine Rebérioux, assure n’avoir « jamais vu un dossier d’une telle ampleur ». « C’était glaçant, coup de téléphone après coup de téléphone, on entendait la même histoire, poursuit son associée, Me Louise Bouchain. Nous sommes face à un profil de prédateur méthodique dont les victimes sont toutes très jeunes. »
L’avocat du graffeur, Me Joseph Cohen-Sabban, affirme que son client « conteste les faits », reconnaissant seulement « être un coureur ». Contacté, Wilfrid A. dément quant à lui toutes les accusations : « Je n’ai jamais violé ou agressé quelqu’un, elles étaient toutes consentantes. »
Dans leur plainte, les avocates mettent en lumière « un mode opératoire bien rodé », celui d’un homme qui passe sa journée à la recherche de nouvelles conquêtes. Selon les dizaines de témoignages recueillis, après avoir abordé les femmes dans la rue ou sur les réseaux sociaux, Wilfrid A. leur propose de passer chez lui pour prendre un verre ou les photographier.
« Je ne me suis pas méfiée, sans doute parce qu’il était connu, je trouvais ces tags beaux », admet Victoria, 25 ans. « Il m’a montré son badge de la Fashion Week », rapporte de son côté Marie, qui a porté plainte pour agression sexuelle. « Il m’a promis un week-end à Deauville avec d’autres modèles », raconte Elise, qui a répondu en 2012 à une fausse annonce de recherche de modèles publiée sur Facebook – depuis, les faits d’agression sexuelle qu’elle rapporte sont prescrits.
Si Wilfrid A. se montre systématiquement très flatteur quand il aborde une jeune femme pour la première fois, l’homme prendrait un autre visage lors des séances photo, critiquant son manque d’assurance et sa frigidité, rapportent les plaignantes. « Il s’est énervé contre moi, m’a dit que je n’arrivais pas à poser, qu’il ne reconnaissait pas la séductrice qu’il avait repérée en moi dans le métro », raconte encore Marie, qui l’a rencontré à l’âge de 17 ans. Toutes assurent avoir entendu à plusieurs reprises ces mêmes mots : « Détends-toi. » « Il me l’a répété toute la soirée, pendant qu’il passait ses mains partout sur moi, en me servant des verres », commente Julie, qui a porté plainte pour viol.
Chez lui, toutes disent avoir subi des gestes déplacés non consentis, allant des mains baladeuses à la pénétration forcée, ou encore son sexe en érection collé contre elles. Plusieurs confient que Wilfrid A. avait pris soin de fermer la porte à clé. D’autres assurent avoir été droguées, n’ayant aucun souvenir de certains moments de leur soirée. Les plaignantes font part d’une certaine « fragilité », évoquant « un besoin de reconnaissance » et « un manque de confiance en soi ». Certaines souffraient de troubles alimentaires. « Cet homme exerçait clairement une emprise psychologique sur ses victimes, à la fois car il était bien plus âgé qu’elles, mais aussi car il profitait d’une certaine renommée », constate Me Rebérioux.
Comment le comportement de Wilfrid A. a-t-il pu ne pas éveiller le soupçon dans le quartier ? « On le voyait souvent aux bras de femmes à peine majeures », confirme Nicolas, 28 ans, serveur dans un bar de la rue des Trois-Frères, dans le quartier de Montmartre, où vit le street-artiste. « C’était connu qu’il était louche, tout le monde fermait les yeux, il y a une hypocrisie à Montmartre », relève Kévin, 38 ans, gérant d’un bar à Pigalle, dénonçant la « culture du viol » favorable à cette « figure du quartier ». « Il se débrouillait toujours pour être à la limite, il était dérangeant, mais jamais assez pour qu’on puisse intervenir », commente André, Montmartrois de 55 ans.
Chronique - Faut-il abolir le devoir conjugal ?
Par Maïa Mazaurette
Maïa Mazaurette, chroniqueuse de « La Matinale », s’interroge sur la survivance de cette notion issue du droit canonique de l’Eglise catholique au Moyen Age.
LE SEXE SELON MAÏA
« Arrêt-euh ! » : ainsi le personnage interprété par Juliette Binoche rabroue-t-elle son mari aux mains baladeuses, au début de La Bonne Epouse, la comédie signée Martin Provost actuellement sur les écrans… Tout est dit : en théorie, dans le cadre du mariage, les conjoints doivent avoir des rapports sexuels. En pratique, ça ne se passe pas toujours comme ça.
Aujourd’hui, si le devoir conjugal nous semble aussi désuet que le droit de cuissage, la question du consentement dans le couple reste d’actualité. Est-on réellement libre de dire non quand il y a des sentiments ? Quand la fréquence des rapports sexuels semble dictée par une certaine norme sociale ? Comment définir le viol conjugal ?
Pour répondre à ces questions, adressons-nous à une experte : Julie Mattiussi, maîtresse de conférences à l’université de Haute-Alsace, autrice d’un article intitulé « Le devoir conjugal : de l’obligation de consentir » à paraître fin 2020 dans les actes du colloque « Envers et revers du consentement » (ISJPS, CNRS, Sciences Po, éd. Mare & Martin).
Droit canonique
Julie Mattiussi rappelle d’abord que le devoir conjugal est issu du droit canonique, donc du catholicisme. A l’origine, cette obligation est censée servir de cadre à la procréation, et de garantie contre la concupiscence (bien tenté). Lors de l’invention du mariage moderne, après la Révolution française, le code civil ne mentionne pourtant ni consommation du mariage, ni devoir conjugal. Ils existent… mais la pudeur interdit alors de les inscrire noir sur blanc dans le texte.
A partir de 1965, l’article 215 du code civil établit que « les époux s’obligent mutuellement à une communauté de vie ». Laquelle induit une communauté de lit. Le manquement au devoir conjugal est une cause de divorce pouvant ouvrir droit à des dommages et intérêts pour la victime… à condition qu’elle puisse prouver l’absence de rapports sexuels. Concrètement, lors des procédures de divorce pour faute (qui sont de moins en moins fréquentes), les accusations de négligence sexuelle sont rarement retenues.
L’appréciation du juge est par ailleurs subjective : à partir de quand les rapports sexuels sont-ils considérés comme suffisamment fréquents ? Ce rapport sexuel « légal » est-il forcément une pénétration ? L’exigence varie-t-elle selon que c’est un homme ou une femme qui s’en plaint, et selon que le couple soit hétéro ou homosexuel ?
Précisons donc : pour la loi, le devoir conjugal est violé quand un des époux se dérobe aux relations sexuelles « de manière injustifiée ». Le refus peut en effet être justifié : par la vieillesse, par la maladie (à condition qu’on reprenne les rapports après la guérison), ou parce que le conjoint a créé des conditions défavorables (un mari adultère peut difficilement exiger que son épouse légitime passe à la casserole).
Deuxième exigence : les relations doivent être « normales », elles excluent donc le viol conjugal. En effet, pour le juge, une relation sexuelle imposée est « nécessairement » conçue comme une relation anormale. Mais ça n’a pas toujours été le cas : jusqu’en 1992, la jurisprudence partait du principe qu’en se mariant, les époux consentaient « une fois pour toutes » aux relations sexuelles dans le mariage. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : le viol conjugal est une violation du devoir conjugal !
Monde post-#metoo
Avance rapide, nous voici donc à l’an de grâce 2020 (an III du monde post-#metoo). Faut-il conserver ce vestige du religieux dans notre société laïque ? Que faire d’un devoir conjugal extrêmement limité dans ses applications, flou, soumis à l’appréciation des juges, conduisant les époux en procédure de divorce à s’écharper – le plus souvent sans résultat ?
Côté face, cette notion jurisprudentielle désuète est en passe de disparaître : pas de quoi s’inquiéter ! Côté pile, tant que le devoir conjugal existera, son ombre planera au-dessus des époux. Benoît Le Dévédec, juriste au Centre ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (CRIAVS), pointe ce paradoxe très contemporain : « La liberté sexuelle de celui qui veut s’oppose à la liberté sexuelle de celui qui ne veut pas. Autrefois, en mariage, le premier l’emportait juridiquement. Aujourd’hui, en toute situation, c’est au second de l’emporter. En revanche, dans les faits, les choses sont plus complexes : l’obligation (anciennement) légale d’avoir des relations sexuelles est désormais surtout sociale. »
En effet, les époux se retrouvent piégés par des injonctions contradictoires : on n’est pas forcé, mais on « se » force soi-même, l’amour est enfant de Bohème, mais soumis aux lois, le sexe est un plaisir, mais aussi un sacrifice… Nos émancipations toutes fraîches se heurtent aux schémas les plus traditionnels, et à l’intériorisation de stéréotypes sur le désir des hommes et des femmes.
Douche froide
D’autant que ce sont ces dernières, plus souvent « décrocheuses » dans la sexualité, qui se retrouvent généralement piégées (sur cette thématique en particulier, je vous invite à relire ma chronique d’il y a deux semaines sur le désir des femmes). Y a-t-il encore consentement si elles se sentent obligées de consentir, par peur de perdre leur couple, de blesser leur partenaire, de prendre le risque d’un divorce ?
Pour Julie Mattiussi, le devoir conjugal devrait être purement et simplement aboli, parce qu’il « tolère et encourage des relations sexuelles consenties avec répugnance » – la formulation sonne comme une douche froide. Elle livre trois raisons essentielles : le contresens total avec nos conceptions actuelles (la sexualité obligatoire a des conséquences désastreuses sur celles et ceux qui « se » forcent), la redondance (il existe déjà une sanction sociale attachée au fait de ne pas avoir de relations sexuelles, inutile de rajouter une sanction juridique)… et, tout simplement, la liberté (le droit n’a pas à s’immiscer à ce point dans l’intimité des couples).
L’« oubli de soi » et la « bonne humeur » évoqués par le personnage interprété par Juliette Binoche pour définir « la bonne épouse » semblent difficilement compatibles avec un cadre conjugal qui encourage à tenir une comptabilité de rapports parfois concédés de mauvaise grâce. Certes, le devoir conjugal reste essentiellement symbolique. Mais les symboles comptent. L’idée qu’il faille « se » forcer est intrinsèquement pernicieuse : la sexualité du couple a besoin de conversations, pas de sanctions.
Aux Etats-Unis, le nombre de cas de Covid-19 explose
Par Corine Lesnes, San Francisco, correspondante
Malgré une situation alarmante, les mesures restrictives sont rejetées par une partie de la population.
Difficile d’être plus explicite. « Je suis américain et j’estime que je dois pouvoir faire ce que je veux. Je paie mes impôts, je vis libre et je veux être libre. » L’homme qui parle n’est pas un de ces jeunes trompe-Covid qui se serrent dans les fêtes sur les plages de Floride. Il a la soixantaine, un peu d’embonpoint, un chapeau de cow-boy – en paille, c’est l’été – et, bien sûr, pas de masque. Il est venu en cette fête nationale du 4 juillet assister au traditionnel rodéo de Giddings, une bourgade de 5 000 habitants au milieu du Texas.
Pas de distanciation physique sur les gradins, pas de masques, malgré l’injonction du gouverneur de l’Etat. « C’est contre nos droits constitutionnels. Le gouvernement ne devrait pas pouvoir dicter ce que je porte », ajoute une autre spectatrice, selon les images montrées par la chaîne publique PBS.
En Floride ou au Texas, les hôpitaux au bord de la rupture
On ne saurait mieux illustrer l’étrangeté de la situation des Etats-Unis, cinq mois après l’irruption d’une pandémie qui a tué plus de 133 000 personnes et a placé le pays au premier rang mondial des victimes (mais septième, derrière la France, rapporté à la population). Alors que 37 des 50 Etats connaissent de nouveau une croissance des cas de contamination (3 millions au plan national) et, qu’en Floride ou au Texas, les hôpitaux sont au bord de la rupture, une partie de la population pense que lutter contre une maladie hautement infectieuse est affaire de liberté individuelle.
Une fraction certes minoritaire, mais représentative d’un courant ancré dans l’histoire nationale – en 1918, pendant la grippe « espagnole », une ligue antimasques s’était constituée à San Francisco. Au-delà des intérêts économiques, le sentiment anticonfinement participe du traditionnel individualisme américain (l’esprit « frontière »), mais aussi du non moins traditionnel fatalisme religieux. « Je n’ai pas peur, explique une jeune femme dans le même reportage de PBS. Ce qui doit arriver arrivera. Si mon heure est arrivée, le bon Dieu m’emportera. »
Les pouvoirs publics ont dû – et doivent toujours – composer avec cet état d’esprit, sachant qu’il est hors de question d’aller trop loin dans les restrictions à la liberté des Américains. Récemment, alors que la Californie, l’ex-bon élève du confinement, se trouvait confrontée à une recrudescence des cas, à peine moins que les Etats républicains qui n’en avaient fait qu’à leur tête, un médecin de l’hôpital universitaire de San Francisco en était à envier les mesures prises en France : des autorisations pour sortir, expliquait-il admiratif ; des amendes si les citoyens dépassaient le périmètre autorisé !
Un fâcheux contretemps
Pour des raisons politiques, mais aussi géographiques – il y a encore des comtés épargnés, dont les habitants sont stupéfaits d’apprendre que, dans les villes, on n’utilise plus d’argent liquide par peur de la contamination –, le gouvernement américain n’a pas pu imposer de mesures uniformes, contraignantes et surtout convaincantes. Faute de leadership à Washington, dénoncent les démocrates.
Après avoir tenté de contrôler l’incontrôlable virus, par des conférences de presse quotidiennes de deux heures, Donald Trump s’est désintéressé de la situation sanitaire pour se recentrer sur l’économie et sa reprise. A quatre mois de l’élection présidentielle, il se comporte comme si le virus n’était qu’un fâcheux contretemps, bien que la pandémie frappe régulièrement dans son entourage. Après les trois membres du Secret Service déployés à Tulsa (Oklahoma) pour le rassemblement de campagne du 20 juin, c’est la compagne de son fils Donald Junior, l’ex-avocate et présentatrice de Fox News Kimberly Guilfoyle, qui a été contaminée et a dû se décommander pour le show du 3 juillet au mont Rushmore, où les chaises étaient serrées de près, au mépris des consignes sanitaires.
Selon le Washington Post, la Maison Blanche parie sur la lassitude des Américains et un effet d’« anesthésie » à la pandémie. Après des semaines d’anxiété économique et un déluge quotidien d’informations sur les contaminations – 10 000 au Texas mardi et 6 000 en Californie, un record depuis le début –, les chiffres stratosphériques finissent par ne plus avoir de portée. Donald Trump l’a répété dimanche : le coronavirus n’est pas si méchant. La preuve : le nombre de morts n’augmente pas en proportion. « Dans 99 % des cas, le virus est sans danger », a-t-il prétendu. Et s’il y a explosion des cas, c’est que les Etats-Unis testent beaucoup plus : « 40 millions de personnes », s’est-il félicité. Un raisonnement qui a consterné le gouverneur démocrate de New York, Andrew Cuomo. Avec une telle logique, « il suffirait d’arrêter les mammographies pour faire disparaître le cancer du sein ».
DONALD TRUMP A ANNONCÉ QU’IL ALLAIT « FAIRE PRESSION SUR LES GOUVERNEURS » POUR ROUVRIR « BEAUTIFULLY » LES ÉCOLES PUBLIQUES : AU MOYEN DE COUPES BUDGÉTAIRES SI NÉCESSAIRE
Le président américain est passé, mardi, à sa nouvelle offensive, celle pour laquelle il réserve des majuscules à ses messages Twitter : les écoles. Il veut faire rouvrir les établissements d’enseignement, et ce alors que les universités hésitent à annoncer leur politique, tous les jours plus fluctuante (mardi, Harvard a finalement tranché : ce sera poursuite des cours en ligne jusqu’à la fin de l’année, mais le prix de la scolarité restera fixé à 50 000 dollars – 44 000 euros). Lors d’une réunion avec des enseignants et des parents, M. Trump a annoncé qu’il allait « faire pression sur les gouverneurs » pour rouvrir « beautifully » (« en beauté ») les écoles publiques : au moyen de coupes budgétaires si nécessaire. S’il peut se prévaloir de l’opinion favorable de l’académie américaine de pédiatrie, les professeurs réclament des garanties, notamment en Floride, où les autorités ont déjà décrété la réouverture des classes, malgré l’escalade des cas (84 % des lits en soins intensifs sont occupés).
Droite et gauche se rejettent la responsabilité du surge (la « recrudescence »). Côté républicain, certains élus, dont le maire de Miami, Carlos Gimenez, et l’un des chefs de file du parti, Kevin McCarthy, ont incriminé Black Lives Matter et les manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd, le 25 mai. Mais selon une étude publiée fin juin par le National Bureau of Economic Research (NBER), sur les 315 villes où ont eu lieu des défilés, « aucune preuve » n’a pu être établie de cette corrélation dans les trois semaines qui ont suivi. D’autres ont blâmé l’attitude de M. Trump et son soutien aux extrémistes anticonfinement, qui ont obligé les gouverneurs à précipiter l’assouplissement des restrictions à l’occasion du Memorial Day, le premier week-end des vacances américaines. Le gourou du Covid-19, le docteur Anthony Fauci, a préféré ne pas désigner de responsables. Mais il a mis en garde lundi contre toute « fausse narration » sur la dangerosité du virus : certes le nombre quotidien de morts est contenu (902 pour la journée du 7 juillet contre 2 701 le 6 mai), mais ce n’est peut-être qu’un effet retard et aucune conclusion ne saurait en être tirée.
Les « invincibles »
Le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, lui, qui avait été le premier à ordonner des mesures de confinement à l’échelon d’un Etat entier et s’en veut d’avoir cédé trop vite à la pression, a, de son côté, mis en cause les jeunes qui se croient « invincibles ». Les comtés du sud de l’Etat, et particulièrement celui traditionnellement républicain d’Orange, terreau de l’hédonisme californien, où on avait beaucoup manifesté en mai contre la fermeture des plages et des restaurants, en sont à devoir expédier des malades dans des hôpitaux du nord de l’Etat. Les « invincibles » forment maintenant la moitié des cas en Californie. De 65 ans en mars, l’âge médian des patients est passé à 37 ans. A Seattle (Washington), deux personnes affectées sur trois ont moins de 29 ans.
La relative indifférence – ou insouciance – d’une partie de la population est peut-être aussi à mettre en relation avec le fait que la maladie frappe de manière très inégalitaire. En portant plainte, en vertu de la loi sur la liberté de l’information (FOIA), le New York Times a réussi à se procurer un état des lieux. Ce qui n’a pas été sans peine : les comtés n’ont pas les mêmes critères de comptabilité des cas, et l’obligation de les signaler au niveau fédéral ne date que de quelques semaines. Les chiffres, qui ne prennent pas en compte le summer surge (la recrudescence estivale actuelle), montrent que les Noirs et les Latinos ont trois fois plus de probabilités de contracter le virus que les Blancs, et deux fois plus d’en mourir.
Jusqu’ici, les disparités dans la maladie étaient attribuées aux comorbidités plus fréquentes parmi ces populations. A la lumière de cette enquête, les experts pensent qu’elles sont surtout le reflet du danger auquel sont exposées, de manière disproportionnée, les minorités, du fait de leur statut économique. Noirs, Latinos et autres « personnes de couleur », selon la nomenclature américaine, forment la majeure partie des travailleurs « essentiels », que ce soit dans les services de nettoyage, de transports ou d’alimentation. Des catégories qui ne prennent pas le risque de s’exposer au virus au nom de la liberté individuelle mais par nécessité.
Comment le téléphone mobile a détrôné l’appareil photo en vingt ans
Par Nicolas Six
La photographie sur mobile a remplacé dans les usages courants les appareils classiques et imposé de nouvelles pratiques. Retour sur deux décennies de bouleversements.
Pas facile d’expliquer aux adolescents d’aujourd’hui ce qu’était la photographie il y a vingt ans. Les amateurs utilisaient majoritairement des appareils argentiques parfois jetables, pressaient le déclencheur avec parcimonie car chaque image coûtait, changeaient la pellicule toutes les 36 photos, et après avoir longtemps patienté, allaient voir le résultat en boutique, sur papier.
L’année 2000 est un moment de bascule. Cette manière patiente de capturer le monde vit ses derniers instants de suprématie. Les appareils photo numériques cessent d’être méprisés par une bonne partie des professionnels et bientôt des amateurs. Leurs ventes explosent quand celles des appareils à pellicule s’effondrent.
Une autre mutation photographique s’opère plus discrètement : deux premiers mobiles à capteur photo sont commercialisés en 2000 en Corée du Sud et au Japon. Les téléphones Samsung SCH-V200 et le Sharp J-SH04, dont la riche descendance bouleversera les usages de la photographie. Mais pour l’heure, leur naissance ne captive qu’un maigre public. Les images grossières de ces mobiles (0,1 et 0,3 mégapixels) sont tout juste bonnes à imprimer des timbres-poste. Le roi de la décennie 2000, c’est l’appareil photo numérique.
Une conquête fulgurante
Comment imaginer, au début de ce nouveau siècle, qu’un téléphone capturera un jour des photos de haute qualité ? Ce petit morceau de plastique possède, c’est vrai, quelques pièces communes avec les appareils photo — mémoire, écran, processeur, batterie — mais il lui manque l’essentiel, un bon capteur photo et un objectif de qualité. Au début des années 1980, réussir à caser ces organes dans les menues entrailles d’un mobile s’apparente à de la science-fiction.
Mais les mobiles progressent à une vitesse folle. Dès 2005, les premiers téléphones équipés de capteurs photo 3 mégapixels éveillent la curiosité des technophiles. En 2007, le Nokia N95 commence à susciter le désir du grand public avec ses clichés 5 mégapixels relativement agréables.
Une photo 8 mégapixels tirée il y a onze ans avec un Samsung Pixon. Les mobiles avaient à cette époque encore tendance à « brûler » le bleu du ciel, une habitude que les meilleurs smarpthones ont perdue dans la deuxième moitié des années 2010.
Il faut attendre 2008 pour que la photographie mobile atteigne la barre des 8 mégapixels qui permet d’aborder sereinement l’impression d’une image A4, comme le ferait un appareil à pellicule. Cette étape franchie, les smartphones vont dévorer le marché, bloquer la progression spectaculaire des appareils photo numériques, puis siphonner leurs ventes.
Un outil bien plus instinctif
Il faut dire que le mobile se révèle être un appareil photo plaisant pour les utilisateurs qui n’ont jamais réussi à s’entendre avec l’argentique. Il permet de visualiser la photo plus vite qu’avec un Polaroid, avant même de presser le déclencheur, ce qui facilite la capture de photos réussies. Les images sont gratuites. L’encombrement du mobile est si modeste que la plupart des utilisateurs l’emportent en permanence, contrairement à leur appareil classique. Et la qualité des images ne cesse de progresser depuis deux décennies. Frédéric Guichard, le PDG de DXOmark, un laboratoire dont les tests de qualité d’image sont utilisés par beaucoup de géants du mobile et de la photo, détaille
« Ces appareils sont équipés de capteurs trente fois plus petits que ceux d’un Reflex, ils boivent donc beaucoup moins de lumière, leurs photos devraient être beaucoup moins bonnes. Mais en tant qu’ingénieur, j’arrive à m’expliquer leur progression. Depuis dix ans déjà, il y a plus de professionnels qui travaillent à améliorer les capteurs des mobiles qu’à améliorer ceux des appareils photos numériques. Les ingénieurs ont trouvé une série d’astuces qui s’appuient souvent sur l’énorme puissance de calcul des smartphones. »
Dernier atout du mobile, et pas des moindres : ses aptitudes au partage. Dès 2002, il devient possible d’envoyer une photo instantanément à l’autre bout de la France par MMS. Rapidement, la liste des destinataires s’élargit avec la naissance des réseaux sociaux et la progression de l’Internet mobile. En quelques années, la photo devient facile, instantanée, dématérialisée et voyageuse. Le nombre de clichés pris annuellement est multiplié par près de vingt en vingt ans, si l’on compare les estimations de Kodak pour l’année 2000 à celles du cabinet d’études Keypoint, qui prévoit plus de 1 400 milliards de photos en 2020.
Haute teneur sociale
Pour Frédéric Guichard, « ce qui s’est passé ces vingt dernières années est aussi important pour la démocratisation de la photo que les progrès faits au XXe siècle, comme l’invention des automatismes ou la démocratisation de la pellicule ». Vincent Lavoie, historien de la photo à l’université du Québec, y voit une évolution majeure lui aussi. « L’usager devient maître de toute la chaîne, de la prise de photo à sa diffusion, en passant par son édition. » Et pour l’historien, la fonction sociale de la photographie acquiert au passage une place centrale.
« On a toujours capturé des photographies en partie pour le lien social qu’elles génèrent. La carte postale, l’album de famille qui produit le récit d’intégration des générations. Mais la fonction première de la photo est devenue l’établissement d’un contact. On envoie un cliché dans l’attente d’une réactivité des destinataires. La volonté de créer une mémoire devient donc moins importante. On le voit bien avec l’application Snapchat quand les images disparaissent quinze secondes après leur ouverture. La fonction esthétique de la photo est parfois évacuée aussi. L’indifférence esthétique est valorisée comme un crédit d’authenticité. L’image est délibérément malhabile, sans façon. C’est le geste qui compte. »
Mise en scène de soi
Si le premier bouleversement est d’ordre social, le second est plus intime. Les particuliers, qui confiaient souvent la capture de portraits à leurs proches en prennent plus volontiers le contrôle. On assiste à une montée en puissance de la mise en scène de soi, qui n’est plus seulement l’apanage des artistes et des passionnés, mais qui se démocratise.
En 2013, le mot selfie fait son apparition dans le vocabulaire courant, l’année même où la caméra frontale devient un équipement majoritaire sur les mobiles neufs. Cette nouvelle caméra logée au-dessus de l’écran facilite grandement l’exercice plus que centenaire de l’autoportrait. En 2014, un selfie regroupant plusieurs stars, capturé pendant la cérémonie des oscars, et sponsorisé par Samsung justement pour promouvoir un smartphone, passe la barrière du million de partages.
« [Cela] passe par la saturation, la répétition des mêmes poses, leur côté insatiable », juge Vincent Lavoie. Est-ce pour autant la cause d’une montée du narcissisme ? Ou plus simplement un énième avatar de la fascination latente de notre société pour le corps et l’intime ? L’historien n’y voit pas nécessairement la montée de l’égocentrisme :
« Ces images sont destinées à produire des interactions, des “like”, des réponses, etc. Il y a une dimension communicationnelle, voire transactionnelle. Les images sont des vecteurs qui permettent de créer et d’entretenir des relations, de produire des effets d’allégeance et de communauté. »
Massification
En toile de fond de ces bouleversements, que deviennent les photos dont la fonction est surtout esthétique et contemplative ? Sont-elles marginalisées ? Sans doute pas : des plates-formes de partage comme Instagram permettent aux passionnés de compiler leurs petites trouvailles visuelles quotidiennes, d’échanger leurs images de voyage, faisant naître les vocations, cultivant les passions. « Se met en place un système d’émulation qui ne peut générer qu’une massification des photos », estime Vincent Lavoie. Le social n’est jamais loin. Pour le patron de DxoMark, Frédéric Guichard, « en vingt ans, la culture de ce qu’est une bonne photo a beaucoup progressé ».
Les artistes à leur tour s’intéressent au mobile. Des talents font leurs premières armes avec cet appareil, poussant les jurys de prix internationaux comme EyeEm à prendre en compte leurs travaux. Et cela, bien des années après que des prix journalistiques récompensent des reporters pour leurs sujets capturés au smartphone, comme le photojournaliste Ben Lowy.
C’est justement du côté de l’information qu’un troisième bouleversement est attendu. Dès 2005, la publication dans les médias d’images de l’attentat de Londres, réalisées au mobile par des amateurs, laisse entrevoir l’avènement d’un photojournalisme citoyen. Une « révolution » toujours débattue. Une exposition en 2020 dans le cadre du festival d’Arles actait ainsi que le bouleversement n’a pas eu lieu : « Il n’y a pas eu de raz-de-marée de la photographie amateur » dans les médias, selon le réalisateur Samuel Bollendorff et l’historien André Gunthert.
Une conquête inachevée
Vingt ans après sa naissance, le « camera phone » a-t-il cannibalisé la photographie ? Pas complètement, puisque 10 % des photographies sont encore capturées avec un appareil photo, selon l’institut d’études Infotrends. Beaucoup de professionnels et de passionnés continuent de faire confiance aux appareils numériques dont ils connaissent bien les atouts face aux mobiles. Dans son laboratoire DXOMark, Frédéric Guichard est amené à observer cette différence :
« La qualité d’image des mobiles s’est rapprochée de celle des reflex, mais ils demeurent moins fiables. Leurs fabricants recourent à une série de manipulations visant à améliorer les photos à notre place, allant jusqu’à décaler de quelques centièmes le moment du déclenchement pour éviter un flou, ou à assembler une dizaine d’images prises très rapidement pour forger un seul cliché de meilleure qualité, pas toujours bien assemblé hélas. Cette intelligence embarquée se trompe de temps en temps, un défaut que les fabricants de reflex pros ne peuvent se permettre. »
Les appareils photo ont de très nombreux autres atouts, à commencer par leurs optiques. Certes, le mobile additionne les objectifs depuis 2016, année de l’introduction du premier ultra grand angle aux photos de paysages plus spectaculaires. Mais côté zoom, l’appareillage d’un mobile est encore très inférieur au zoom optique des appareils photo numériques.
En outre, grâce à leur grand capteur photo, les appareils photos classiques capturent des images dont l’arrière-plan est beaucoup moins net, rendant leurs images bien plus douces. On peut aussi porter au crédit des appareils photo les flashes, qu’il est possible d’additionner pour métamorphoser l’éclairage ambiant. En somme, les mobiles ont encore des progrès à faire avant de faire basculer leurs aînés dans la désuétude.
Festival Photo de La Gacilly
Pour cette 17e édition, le Festival met en lumière des artistes d'Amérique latine. Focus sur ces talents venus du Brésil, du Mexique, du Pérou, d'Équateur ou du Chili, encore trop méconnus. Engagé depuis son origine sur les questions environnementales, le Festival Photo La Gacilly met à l'honneur la biodiversité dans plusieurs expositions pendant 4 mois.
Entièrement en extérieur et en libre accès, le festival a la chance de pouvoir offrir un cadre de visite propice à une découverte photographique paisible. Réalisé en concertation avec les autorités, le dispositif mis en place pour accueillir le public invitera les festivalier·ère·s à découvrir 3 parcours d’expositions en toute sécurité et sérénité. Ils sont fléchés dans tout le village. Pour une visite en toute sérénité, merci de les respecter !











