Critique - Les amours contrariées de l’art et de l’industrie
Par Philippe Dagen
Dans le port de Dunkerque, l’exposition « Gigantisme » présente 200 œuvres monumentales témoignant des relations entre artistes et ingénierie de 1947 à nos jours.
« Gigantisme » est, comme son nom l’indique, une exposition démesurée, ainsi qu’il convient à son cadre, le port de Dunkerque, et à son sujet, les relations entre art et industrie dans la deuxième moitié du XXe siècle et, de façon plus allusive, dans l’art d’aujourd’hui. Pour une question si actuelle, il fallait au moins trois lieux, dont deux de proportions monumentales. Le premier est la halle AP2, nef colossale élevée en 1945 où se préparait jadis la construction des bateaux. Le second est son frère siamois, le FRAC (Fonds régional d’art contemporain) Grand Large-Hauts-de-France, de mêmes dimensions et presque de même apparence extérieure, mais divisé en plateaux. Par comparaison, le troisième, le Lieu d’art et d’action contemporain (LAAC), paraît presque petit.
Musée construit en 1982 à l’initiative d’un ingénieur, Gilbert Delaine, devenu le promoteur de l’art contemporain dans sa ville, avec l’aide d’entreprises mécènes, il apparaît désormais comme un excellent exemple de l’architecture muséale d’alors, spectaculaire et quasi sculpturale, de même que le FRAC élevé en 2013 par les architectes Lacaton et Vassal apparaîtra bientôt comme un excellent exemple d’un autre moment de l’architecture : celui où la contemplation mélancolique de cathédrales de l’industrie devenues obsolètes l’emporte sur la confiance en la modernité, ses logiques révolutionnaires, ses nouvelles formes et ses nouveaux matériaux.
L’ACCROCHAGE OSE DES JUXTAPOSITIONS INATTENDUES, IRRESPECTUEUSES DES CLASSEMENTS HABITUELS PAR MOUVEMENTS OU ESTHÉTIQUES
La confrontation entre ces bâtiments, que ne séparent que trois décennies et quelques dizaines de mètres à franchir sur une passerelle tendue au-dessus d’un canal, peut faire office d’introduction à l’exposition car elle illustre l’histoire que « Gigantisme » raconte : de l’exaltation de ce que l’on considère alors comme les productions enthousiasmantes du progrès scientifique et technique, au temps du doute, du regret et de la dérision.
A une extrémité, celle de la modernité fière de sa rationalité et de sa perfection, une construction de volumes parallélépipédiques en aluminium peint, exécution impeccable d’un schéma strict dessiné en 1985 par Donald Judd (1928-1994), théoricien et praticien du minimalisme américain. A l’autre, une installation du Britannique Liam Gillick, qui est né en 1964, en même temps que le minimalisme : des plaques d’acier découpées en lignes brisées, laquées et disposées au sol de manière à former, vues à distance, un paysage de montagnes aux charmantes couleurs vives. Il serait simplement décoratif sans son titre : La vue construite par l’usine depuis qu’elle a cessé de produire des voitures (2005). Il est ainsi parfaitement à sa place dans la halle AP2, où l’on a cessé de produire des coques de navires.
Abondance de pièces peu connues
Entre ces deux pôles se répartissent en cinq chapitres plus de 200 œuvres d’une centaine de signatures différentes. Cette quantité suffit à établir l’importance du sujet, qui a occupé ou occupe encore tant d’artistes, tous modes de création associés, de l’encre sur papier de Pierrette Bloch à la construction électromagnétique de Takis, du contreplaqué en lignes sinueuses de Pierre Paulin aux cordes et câbles enroulés sur des bobines de Tatiana Trouvé, des assemblages de canalisations et bûches de Bernard Pagès aux mises en scène photographiées pseudo-publicitaires de Philippe Cazal. Les matériaux et les formats les plus étrangers les uns aux autres alternent, l’accrochage osant des juxtapositions inattendues, irrespectueuses des classements habituels par mouvements ou esthétiques – ce qui est déjà une grande qualité.
MENTION SPÉCIALE POUR S’ÊTRE SOUVENU DE NICOLA L., HÉROÏNE PROVOCATRICE DU POP ART
Les surprises sont d’autant plus nombreuses qu’en prenant dans des collections privées et publiques, l’exposition abonde en pièces peu connues d’artistes soit parce qu’ils sont célèbres pour d’autres travaux, soit parce qu’eux-mêmes sont méconnus. De la première catégorie relève une stupéfiante scène de naufrage entre romantisme et dérision, fabriquée par Claudio Parmiggiani, beaucoup plus sobre et elliptique d’ordinaire, ou une peinture spectrale obtenue par ordinateur en 1971, création assistée de Tetsumi Kudo, dont on connaît mieux les assemblages morbides de débris plastiques et électroniques. Ou encore le légèrement obscène projet de Centre de loisirs sexuels dessiné pour une future ville cybernétique vers 1960 par Nicolas Schöffer, plus célèbre pour ses constructions motorisées et miroitantes que pour cette création digne de l’architecte utopiste du XVIIIe siècle Claude-Nicolas Ledoux.
Dans la seconde catégorie se trouvent Robert Malaval, dont une monographie montrerait l’intensité, ou Bernard Heidsieck, dont la nécessaire rétrospective tarde à venir. Leur présence, celles de Gil Wolman, de Michel Journiac, de Lars Fredrikson ou de Daniel Pommereulle, suggèrent une histoire du dernier demi-siècle différente de l’officielle, plus attentive aux singularités isolées et moins docile aux réputations supposées établies. A ce titre, mention spéciale pour s’être souvenu de Nicola L., héroïne provocatrice du pop art, que l’on oublie presque toujours en dépit – ou à cause ? – de ses audaces libertines.
Dépasser les classements
Dans ces travaux si variés, les rapports à la modernité industrielle se manifestent à des degrés divers. Il y a celui de l’évidence : les études pour des signalétiques autoroutières de Jean Widmer, les chaises thermoformées de Claude Courtecuisse et, plus généralement, tout ce qui a trait au design et la consommation. Il y a celui de la représentation explicite, de l’apparente neutralité à la satire ostensible : Nicola L., Niki de Saint-Phalle, Andy Warhol, Arman, Gérard Deschamps, Hervé Télémaque, Jacques Monory, Victor Burgin, Jean-Pierre Raynaud.
LE PARCOURS, POUR ÊTRE COMPLET, DOIT SE POURSUIVRE D’INSTALLATIONS PROVISOIRES EN COMMANDE LE LONG DES QUAIS ET DOCKS
Il y a enfin le niveau des principes : quand le mode sériel de production des formes et leur géométrie systématique reproduisent la logique et les structures selon lesquelles travaillent ingénieurs et industries. On a déjà cité Judd en ce sens. L’analyse s’applique aussi bien à Sol LeWitt, à François Morellet et, plus globalement, à celles et ceux qui ont développé avec une suffisante rigueur des abstractions commandées par la géométrie : Shirley Jaffe, Aurélie Nemours, Jean Dewasne, Auguste Herbin. Elle vaut aussi pour les groupes français de la fin des années 1960, dont Claude Viallat, Patrick Saytour, Noël Dolla, Louis Cane et Daniel Buren sont ici les représentants.
Grâce à ce principe d’interprétation, l’exposition parvient à dépasser les classements qui, dans les manuels, opposent pop art et minimalisme sans comprendre qu’ils ont en commun de naître et de se développer dans le contexte de la société de production et de consommation industrielles qui s’étend à partir des années 1950. Il aurait été possible d’introduire d’autres œuvres, d’autres preuves : David Hockney, Sigmar Polke et Martial Raysse côté pop ou Robert Ryman, Dan Flavin et Michel Parmentier côté minimal. Mais on n’oserait accuser « Gigantisme » d’être une manifestation trop réduite.
Et cela d’autant moins que le parcours, pour être complet, doit se poursuivre d’installations provisoires en commande le long des quais et docks, avec pour point final l’inscription monumentale que Tania Mouraud trace en lignes si étirées qu’elles sont presque illisibles sur un réservoir d’un des terminaux du port. Là aussi, il suffit d’un regard sur le paysage pour percevoir la pertinence du projet.
« Gigantisme. Art & Industrie », FRAC et halle AP2, 503, avenue des Bancs-de-Flandres et LAAC, 302, avenue des Bordées à Dunkerque (Nord). Entrée : de 4 à 6 €, gratuit le dimanche. Jusqu’au 5 janvier.
"Éléphant Man" - la pièce de théâtre ... bientôt... avec Béatrice Dalle et Joey Starr
« Pour les modernes, il faut faire tomber le dogme de l’artiste occidental, blanc, masculin, dominant »
Par Michel Guerrin
Les débats au Conseil international des musées révèlent une fracture entre ceux qui restent tournés vers les collections, et ceux qui veulent mettre au centre le débat sociétal et social, raconte dans sa chronique Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».
Un musée, vous pensez savoir ce que c’est. Une institution qui conserve, expose, acquiert, étudie des œuvres et des objets divers pour le plaisir de l’œil et l’éducation de tous. C’est du reste la définition qui prévaut depuis une cinquantaine d’années, que les musées soient prestigieux ou non, européens ou asiatiques, dévolus à l’art, aux sciences, à l’histoire, etc. Eh bien, vous avez tout faux. Une nouvelle définition est débattue à Kyoto, au Japon, par des experts du monde entier. Elle sera soumise au vote le 7 septembre. Elle n’a plus rien à voir avec l’ancienne, au point de provoquer de sacrés remous.
L’affaire est sérieuse, car l’organisme qui préside aux débats n’a rien de fantaisiste. Il s’agit de l’ICOM (Conseil international des musées, en anglais), qui réunit pas moins de 45 000 professionnels issus de 20 000 musées dans 141 pays, et structurés en comités nationaux. Son pouvoir de décision est nul mais ses recommandations sont écoutées, elles donnent le « la » dans la vie des musées. Et disent l’état d’esprit dominant.
La nouvelle définition a été dévoilée par l’ICOM le 25 juillet. Les mots limpides de l’ancienne sont remplacés par un charabia vaporeux, évacuant au passage des mots familiers comme art, œuvre, institution, collection, éducation, conservation, recherche… Prenons la première phrase : « Les musées sont des lieux de démocratisation inclusifs et polyphoniques, dédiés au dialogue critique sur les passés et les futurs. » Puis : « Ils sont les dépositaires d’artefacts et de spécimens pour la société. » Leurs fonctions : « Ils sont participatifs et transparents, et travaillent en collaboration active avec et pour diverses communautés afin de collecter, préserver, étudier, interpréter, exposer, et améliorer les compréhensions du monde. » Leur objectif : « Contribuer à la dignité humaine et à la justice sociale, à l’égalité mondiale et au bien-être planétaire. »
Prisme communautaire et décolonialiste
Le nouveau texte est plus proche du manifeste emphatique et prophétique que d’une définition. Il est passionnant pour ce qu’il révèle : une bataille idéologique entre anciens et modernes. Les anciens, ce sont les musées dont l’action est tournée sur les collections. Les modernes veulent mettre au centre le public, le débat sociétal et social. Les mots « inclusif », « polyphonique » ou « participatif » signifient que les experts muséaux doivent partager le pouvoir avec le public, notamment les exclus et communautés minoritaires. Le musée traditionnel étant un lieu de domination à décoloniser, il faut faire tomber le dogme de l’artiste occidental, blanc, masculin, dominant, et rayer la primauté des arts sur les expressions vernaculaires.
Cette offensive ne vient pas de nulle part. Elle est dans l’air du temps. Elle est le prolongement de l’entrée en force, depuis des années, des cultural studies ou gender studies dans les universités américaines avant de gagner l’Europe : étudier les sciences humaines sous le prisme communautaire, des minorités et du décolonialisme. En conséquence le nouveau texte ne parle plus de collections mais de « collecte », ne parle plus d’œuvres ou de patrimoine mais de « spécimens » ou d’« artefacts », ne parle plus d’éducation (trop dirigiste et colonialiste) mais de l’« interprétation » des œuvres pour améliorer les « compréhensions du monde ».
Que la section ICOM des Etats-Unis soit en faveur du texte n’est pas une surprise tant le prisme communautaire et décolonialiste est central dans leurs musées. Ce n’est pas une surprise, non plus, que derrière le texte on trouve les pays d’Europe du Nord et notamment sa tête pensante, la Danoise Jette Sandahl, qui a créé le Musée de la femme du Danemark et le Musée des cultures du monde à Göteborg, en Suède. Cette dernière est très claire : en août, elle a dit que l’ancienne définition « ne parle pas le langage du XXIe siècle » et qu’elle doit être « historicisée, contextualisée, dénaturalisée et décolonialisée ».
Camp contre camp
Ces trublions sont si radicaux que la fronde enfle depuis la divulgation du nouveau texte. Elle est partie de France, rejointe depuis par vingt-sept pays. On y trouve la plupart des Etats d’Europe, dont la Russie, mais aussi le Canada, l’Argentine, l’Iran ou Israël. Depuis, c’est camp contre camp et les coups pleuvent. Les frondeurs jugent la définition trop politique, non opérationnelle, étroite, culpabilisante, clivante – si vous êtes contre, vous êtes réactionnaire et néocolonialiste. Même le Canada est contre, alors que ce pays, depuis des années, met en avant le rôle social des musées.
C’est le principal reproche. Pourquoi une telle définition restrictive alors que les musées sont si différents ? Pourquoi ne pas conserver l’ancienne définition et y ajouter des mots sur l’ouverture aux questions sociales et sociétales que personne ne conteste ? Au lieu de quoi, ce texte exclut les grands musées du monde, le Louvre en tête (des collections prestigieuses, un public de touristes), et n’explique pas comment imposer une musique « polyphonique » dans les milliers de petits musées de villes moyennes, dont la vie est déjà dure avec des collections pointues, des élus sur le dos, des moyens modestes et un public clairsemé.
Nous verrons comment se positionneront, le 7 septembre, les délégués d’Afrique, du monde arabo-musulman et d’Asie. Si le texte passe, il n’empêchera pas le Louvre de dormir. Mais le vote dira un rapport de forces mondial et annonce un futur tendu. L’ICOM peut exploser, tant les tensions sont vives. Elles surviennent alors que d’autres questions, cruciales, se posent aux musées : la surfréquentation de certains et le vide pour la majorité, leur financement toujours plus fragile, le modèle de l’entreprise qui gagne, les experts minorés au profit de communicants, etc. Merveilleuse ICOM, qui s’assoit sur la réalité et s’invente une discorde propre à se saborder.
Récit - Brexit : récit d’une folle semaine entre Boris Johnson et le Parlement
Par Enora Ollivier
Le premier ministre britannique avait commencé la semaine en position de force. Mais plusieurs épisodes l’ont affaibli et ont contrecarré son projet de « Brexit dur » le 31 octobre.
Boris Jonhson n’a cessé de le répéter : le Brexit aura lieu, quoi qu’il advienne, le 31 octobre. A l’issue de cette semaine riche en coups de théâtre et péripéties politiques, peut-il être toujours aussi affirmatif ? En quelques jours, après l’annonce très controversée de la suspension du Parlement pendant plusieurs semaines, le premier ministre, en poste depuis six petites semaines, a perdu sa majorité absolue et semé le doute dans son camp.
Lundi 2 septembre – L’avertissement de « BoJo »
Veille de rentrée parlementaire au Royaume-Uni. Devant le 10 Downing Street, Boris Jonhson fait une allocution de quatre minutes, sans que sa voix ne puisse couvrir intégralement le brouhaha : non loin de là, des manifestants clament « Stop the coup ! » pour dénoncer la décision du premier ministre de suspendre les débats au Parlement pendant cinq semaines avant le Brexit, fixé au 31 octobre.
Boris Johnson affiche sa fermeté face la colère qui bout également dans son camp. Il encourage les députés conservateurs qui menacent de voter « avec Jeremy Corbyn », le chef du Parti travailliste, à renoncer à leur projet et à ne pas demander « un autre report inutile » de la date de départ de l’Union européenne (UE). Le premier ministre assure qu’il négocie avec les Européens pour trouver un accord de sortie avant le 31 octobre – ce dont doutent très sérieusement l’opposition et les rebelles tories. Mais il insiste : « Je ne demanderai à Bruxelles de report dans aucune circonstance. Nous partirons le 31 octobre, il n’y a pas de “si” ou de “mais”. »
Mardi 3 septembre – La défaite et la purge
En pleine séance, lors de la prise de parole de Boris Johnson, le député conservateur Phillip Lee va s’asseoir sur les bancs des libéraux-démocrates. L’élu fait défection en direct, Boris Johnson perd sa majorité absolue, qui ne tenait littéralement qu’à un fil, lors de sa rentrée au Parlement : l’image, frappante, donne le ton de ce qui va être une semaine pour le moins éprouvante.
La Chambre des communes est en ébullition. Le député travailliste Hilary Benn dépose un projet de loi dont le but est d’empêcher une sortie de l’UE le 31 octobre sans accord. Le texte demande un report du Brexit au 31 janvier 2020 si, comme cela est probable, aucun accord n’est trouvé d’ici au 19 octobre (soit au lendemain du sommet européen décisif des 17 et 18 octobre).
Pour être étudié et soumis au vote, les opposants à un « no deal » doivent prendre le contrôle de l’ordre législatif. C’est chose faite dans la soirée quand une motion est adoptée par 328 voix contre 301. Une claque pour Boris Johnson, qui voit 21 conservateurs rebelles lui tourner le dos. Parmi eux : le petit-fils de Winston Churchill, neuf anciens ministres, dont l’ex-chancelier de l’échiquier (finances) et le « Father of the House », Kenneth Clarke, député depuis bientôt cinquante ans… Qu’importe, le premier ministre met ses menaces à exécution et ces 21 frondeurs sont aussitôt exclus de leur parti.
Après ce revers, Boris Jonhson n’a d’autre choix que de proposer des élections législatives anticipées. Mais une telle option requiert les deux tiers des voix des députés…
Au cœur de cette journée historique, une autre image, chargée de symboles, fait le tour des médias : la position du « leadeur » de la Chambre des communes, Jacob Rees-Mogg, allongé nonchalamment sur le banc du premier rang. L’opposition voit dans l’attitude de cet homme, « brexiter » convaincu, un symbole de la morgue et du mépris des institutions du gouvernement.
Mercredi 4 septembre – Nouvelle mise à l’épreuve
Retour dans la nasse pour « BoJo ». La loi visant à empêcher une sortie sans accord le 31 octobre est adoptée confortablement (327 voix contre 298), grâce à l’alliance de circonstance des travaillistes, des libéraux, des indépendantistes écossais et des désormais ex-tories « rebelles ». Le texte est transmis à la Chambre des lords, qui devrait l’adopter d’ici à lundi, avant la suspension du Parlement décidée par le premier ministre.
Boris Johnson encaisse un deuxième coup dur dans la journée : le rejet de la motion ouvrant la voix à des élections anticipées le 15 octobre. L’opposition juge la date dangereuse, à deux semaines du jour prévu du Brexit. Dans la Chambre des communes, Jeremy Corbyn pointe un « piège » et le « cynisme » du gouvernement.
Sur les bancs, l’ancienne première ministre, Theresa May, qui a démissionné après avoir échoué à faire voter par le Parlement l’accord de sortie négocié avec Bruxelles, ne se prive pas d’apparaître souriante au côté de Kenneth Clarke, l’ancien ministre et député élu depuis 1970, exclu la veille des tories pour rébellion. La purge de la veille pèse dans le camp conservateur…
Jeudi 5 septembre – Lâché par son frère Jo, Boris persévère
Pas de débats à la Chambre des communes en cette journée, ce qui n’empêche pas son lot de rebondissements. A la mi-journée, Jo Johnson, le frère de Boris Johnson, annonce qu’il quitte ses fonctions de ministre et de député. Opposé à un « no deal », favorable à un second référendum, il se dit « déchiré entre la loyauté à l’égard de [sa] famille et l’intérêt national ».
Dans le même temps, le premier ministre annonce pour lundi soir un nouveau vote sur la tenue de législatives anticipées, se mettant à nouveau au défi de réunir deux tiers des voix des députés.
« Je préférerais être mort au fond d’un fossé » plutôt que de demander un nouveau report du Brexit, déclare plus tard Boris Johnson, maintenant contre vents et marées sa position de fermeté.
Vendredi 6 septembre – Le « no deal » écarté, l’opposition toujours opposée à des élections en octobre
La loi empêchant un « no deal » est adoptée par la Chambre des lords. Le texte, qui doit être approuvé par la reine Elisabeth II lundi – une formalité – entrera en vigueur le même jour.
L’opposition, favorable sur le principe à des élections, a fait de l’assurance que le Brexit se fasse dans le cadre d’un accord avec l’UE un préalable. Pour autant, les partis concernés annoncent qu’ils rejetteront à nouveau la proposition de M. Johnson d’organiser des élections le 15 octobre, souhaitant que le gouvernement demande un report de la sortie de l’UE à Bruxelles.
En Amazonie, le bilan incertain de la lutte contre les incendies
Par Bruno Meyerfeld, Rio de Janeiro, correspondant
Le gouvernement brésilien se targue de contrôler les feux, mais ne communique aucun chiffre. Les observations par satellite ne montrent pas de régression claire.
L’épreuve du feu est arrivée pour Jair Bolsonaro – au propre, comme au figuré. Le président brésilien, qui avait décrété, le 23 août, la mobilisation de l’armée pour lutter contre les incendies ravageant l’Amazonie, doit aujourd’hui répondre de son action. Et le bilan, après deux semaines de lutte contre les flammes, est plus que contrasté.
Officiellement, pourtant, la situation serait « sous contrôle ». L’opération « Vert Brésil » mobilise à plein les moyens des armées de l’air, de terre et de mer. Le gouvernement a par ailleurs ordonné la semaine dernière l’interdiction pour soixante jours des « queimadas » (brûlis des fermiers). Il met en scène son action, diffusant massivement sur les réseaux sociaux une foison de clichés flatteurs : camions de l’armée patrouillant sur les pistes, soldats en treillis impeccables remplissant des réservoirs et ballet des avions militaires larguant des trombes d’eau sur la forêt en flammes.
Le ministère de la défense assure que « Vert Brésil » aurait déjà permis d’« éteindre » ou de « contrôler » plusieurs incendies, notamment vers Bom Futuro et dans le nord du parc national Campos Amazônicos : deux zones situées dans l’Etat de Rondônia, où se concentre l’action des militaires. Si l’on en croit les autorités, la victoire serait en vue. « Le Brésil a une fois de plus démontré que, lorsqu’il est uni, il n’y a aucun obstacle qu’il ne puisse surmonter ! », s’est félicité Onyx Lorenzoni, chef de la Casa Civil (équivalent de premier ministre), lors d’une réunion mardi 3 septembre, réunissant des membres du gouvernement ainsi que les gouverneurs de l’Amazonie occidentale.
« Grande part d’improvisation »
De son côté, Jair Bolsonaro s’est déclaré déterminé à évoquer le sort de la grande forêt « avec patriotisme » dans son discours lors de la prochaine assemblée générale des Nations unies, prévu dans trois semaines. Un brin fanfaron, le président, qui continue de rejeter l’aide de 20 millions de dollars débloquée par le G7 – une vulgaire « aumône », selon lui – a appelé les Brésiliens à s’habiller de vert et de jaune pour la fête nationale du 7 septembre afin de « montrer au monde » que « l’Amazonie nous appartient ».
Mais, au-delà des discours triomphalo-nationalistes, qu’en est-il de la réalité du terrain ? « En vérité, il y a une grande part d’improvisation et on ne sait pas vraiment ce qu’il se passe en détail », explique Ricardo Abad, expert à l’institut Socioambiental, ONG de défense de l’environnement. Sur place, en Amazonie, la communication de l’armée est verrouillée et les journalistes souvent empêchés d’embarquer avec l’armée en opération.
De son côté, le gouvernement ne dévoile aucun chiffre précis sur l’état des incendies et l’avancement des combats contre le feu, se contentant de livrer à la presse de vagues « cartes thermiques », pointant des « foyers de chaleur » – en diminution, selon les autorités. Autant de données fournies par un organisme public subordonné au ministère de la défense, appelé Service de protection de l’Amazonie (Sipam). Celui-ci possède certes 13 satellites, mais, « en vérité, il est essentiellement utilisé par les militaires pour la surveillance des frontières », explique un bon connaisseur du dossier, ajoutant que le Sipam « n’est pas fonctionnel pour détecter des incendies ».
Tout l’inverse de l’Institut national de recherche spatiale (INPE), reconnu et compétent, officiellement chargé de la surveillance de la déforestation et des incendies. Mais celui-ci est vilipendé par Jair Bolsonaro, qui a récemment poussé vers la sortie son directeur. On comprend pourquoi : les chiffres publiés par l’institut sont en effet bien moins flatteurs (et bien plus précis) que ceux du Sipam. Rien que pour le 6 septembre, l’INPE a ainsi détecté 1 376 nouveaux départs de feu au Brésil (une hausse de 27 % par rapport au jour précédent), portant à plus de 95 000 le nombre d’incendies cumulés en 2019. Dans le détail, les chiffres montrent une énorme disparité entre Etats, selon les jours et les régions : impossible de conclure à une quelconque « victoire » sur les flammes.
Pour ne rien arranger, la quantité comme la qualité des moyens déployés font débat. Selon le ministère de la défense, « à peu près » 6 000 soldats seraient aujourd’hui déployés pour combattre les incendies en Amazonie, appuyés par 150 véhicules, 20 bateaux et 16 aéronefs, ainsi que 2 monomoteurs bombardiers d’eau chiliens et une délégation d’experts israéliens en catastrophes naturelles. Mais d’autres sources, citées par les médias brésiliens, évoquent quant à elles tout juste 2 500 à 3 900 soldats en action. Cela fait en tout cas bien peu pour une forêt grande comme cinq fois la France…
Budget en baisse
A la pointe de l’opération « Vert Brésil », les forces aériennes ont certes réquisitionné deux avions Hercule C-130, reconvertis en bombardiers d’eau, chargés chacun de 12 000 litres d’eau. Mais ces transporteurs de troupe, modèle américain des années 1950, « ne sont tout simplement pas assez nombreux et, surtout, pas du tout adaptés à la lutte contre les incendies, déplore M. Abad. De toute façon, les militaires n’ont pas vocation à combattre le feu. Leur rôle, c’est de défendre le territoire. Ce qu’il nous faut, ce sont des pompiers, des agents qualifiés ! »
Peu de chances qu’ils arrivent de sitôt : les principaux instituts publics de protection de l’environnement, tel l’Ibama, ont été purgés et amputés d’une bonne partie de leur budget cette année par le gouvernement d’extrême droite de Jair Bolsonaro. « Larguer de l’eau par avion, c’est bien, et ce corps-à-corps avec les flammes est nécessaire. Mais plus qu’éteindre les feux, il faut lutter en priorité pour éteindre les causes des incendies. A savoir, la déforestation », estime Paulo Moutinho, chercheur à l’Institut de recherche environnementale pour l’Amazonie.
Mais, en pleine crise environnementale, une autre mauvaise nouvelle est tombée cette semaine : selon le budget prévisionnel pour 2020, le ministère de l’environnement devrait perdre 10 % de ses ressources. L’enveloppe consacrée à la lutte contre les incendies devrait quant à elle plonger de 45,5 millions à 29,6 millions de reais (de 10 millions à 6,6 millions d’euros), soit une chute catastrophique de 34 %. Un coup de massue pour les défenseurs de l’Amazonie. « Si on relâche notre surveillance, prévient M. Moutinho, si on ne met pas en place un combat effectif pour la préservation de cette forêt, peu importe le nombre de militaires déployés en urgence, les feux reviendront. Et, à la prochaine saison sèche, ce pourrait être pire encore. »
Raoni

















