
Par Samuel Blumenfeld
Depuis ses débuts dans « Kids », de Larry Clark, jusqu’à « The Dead Don’t Die », de Jim Jarmusch, en ouverture au Festival de Cannes, l’Américaine de 44 ans poursuit une carrière atypique dans le cinéma indépendant, à contre-courant d’Hollywood.
Adolescente, Chloë Sevigny adorait regarder La Petite Maison dans la prairie. Pour sa mère, que cela affligeait, c’était un mystère. Comment sa fille, qui cochait toutes les cases du bon goût vestimentaire et musical des teenagers des années 1980 pouvait-elle se complaire dans tant de mièvrerie ? Comment celle qui, depuis sa petite ville du Connecticut, se piquait déjà de l’air du temps, pouvait-elle s’enthousiasmer pour une série sans téléviseur ni téléphone ?
Bien sûr, la jeune fille rêvait de porter les robes en calicot des héroïnes, convaincue qu’elles reviendraient un jour à la mode. Mais c’était surtout le décor bucolique qui l’attirait. L’idée d’un cadre champêtre l’apaisait, la rassurait. Il lui fallait un espace vital où elle pourrait respirer à son aise. Des décennies plus tard, elle ne cesse de le chercher encore.
Sur le plateau de The Dead Don’t Die (en salle le 14 mai), le film de zombies à tonalité politique et écologique que Jim Jarmusch présente en ouverture du Festival de Cannes, l’actrice était entourée des acteurs Adam Driver et Bill Murray. Ils formaient un trio de policiers d’une petite ville de l’Etat de New York confrontée au réveil des macchabées.
Aux côtés des deux comédiens, de presque deux mètres chacun, l’actrice étouffait avec son mètre soixante-treize. « Je ressemblais à une crevette, j’étais coincée entre les deux, j’en devenais nerveuse. » Elle suffoquait. Pourtant, d’habitude, elle respire sur les tournages. Sur ceux des autres, mais aussi sur les siens. Son troisième court-métrage, White Echo, un film de vampires, est sélectionné à Cannes. Un long-métrage devrait suivre.
Entourée d’auteurs
La ligne d’horizon et la lumière du jour qui la rassurent, elle les retrouve chez elle, dans son appartement new-yorkais, situé tout en haut d’un immeuble de West Village. Le bâtiment est sans intérêt, déplore-t-elle. Mais il dispose d’une baie vitrée panoramique d’où brille l’architecture de la ville.
Le domicile est fonctionnel, les livres méticuleusement disposés, et le mélange d’art moderne et classique sur les murs témoigne d’un goût impeccable. Pour autant, seule la perspective lui importe. « La vue, de cet appartement, est unique. » Elle dit cela avec fierté, elle qui a su mener seule sa carrière étrange, cette trajectoire née à l’adolescence, consolidée en Europe et aux Etats-Unis, mais presque jamais à Hollywood, et qui fait d’elle une présence autant qu’une actrice.
Une comédienne systématiquement à la recherche des marges, qui s’est toujours entourée d’auteurs : Jim Jarmusch, donc, avec lequel elle avait travaillé deux fois auparavant (Ten Minutes Older, The Trumpet, en 2002, et Broken Flowers, en 2005), Olivier Assayas (Demonlover, 2002), Volker Schlöndorff (Palmetto, en 1998, qu’elle avait accepté pour rencontrer le réalisateur du Tambour), David Fincher (Zodiac, 2007) Lars von Trier (Dogville, en 2003, puis Manderlay, en 2004), Woody Allen (Melinda et Melinda, 2004), Whit Stillman (Love & Friendship, 2016, Les Derniers Jours du Disco, 1999)…
Une liste de réalisateurs à laquelle il faut adjoindre quelques stars du milieu de la mode, dont elle a traversé diverses périodes depuis les années 1990.
« PEUT-ÊTRE QUE DES FILLES N’APPRÉCIERAIENT PAS QUE LARS VON TRIER LEUR PINCE LES FESSES. J’AI TROUVÉ ÇA MARRANT. »
A 44 ans, elle semble pourtant être une comédienne d’une autre époque. Un temps pré-Weinstein et pré-#metoo où, jeune comédienne passant une audition, elle avait entendu une directrice de casting lancer à une salle bondée : « Vous devez tout faire pour que les mecs rêvent de vous baiser et les filles de vous ressembler. » Elle a grandi avec cette saillie, cette violence et les questions qui en découlaient : devait-elle devenir ce genre de femme ? Une actrice désirable au regard de certains canons masculins ? Sa tristesse, son regard absent, une énigme pour tous, devaient-ils être les objectifs des filles de sa génération ?
Elle s’est construite ainsi. Avec l’idée que travailler avec de fortes personnalités passait par des contraintes, et des comportements avec lesquels il fallait être tolérant. Des attitudes qui, pour la plupart, depuis la révélation de l’affaire Weinstein, ne passent plus.
Jim Jarmusch, un modèle
Lars von Trier pouvait ainsi parfois pincer ses fesses sur le plateau de Dogville, juste pour jouer se souvient-elle. Ou le photographe de mode Terry Richardson lui demander de se dévêtir. Dans sa première session avec lui, en 1996, inaugurant une relation artiste-modèle encore en cours, elle apparaît en nuisette léchant lascivement sa main droite, les yeux fermés, ou en culotte et en soutien-gorge.
« Si Terry Richardson, qui est un ami, m’avait demandé d’enlever mon soutien-gorge, je lui aurais répondu d’aller se faire foutre. Peut-être que des filles n’apprécieraient pas que Lars von Trier leur pince les fesses. J’ai trouvé ça marrant. Je sais aussi administrer les fessées, vous savez. » Ces règles, elle les a apprises d’emblée. Si elle dit « apprécier parfois d’être transformée en objet », elle précise avoir « toujours fait attention » : « Je possède une force qui me met à l’abri des individus capables de franchir la ligne jaune. Je sais répondre. Seulement voilà : toutes les femmes ne font pas preuve d’un tel caractère. Celles-ci ont besoin d’être protégées. »
Woody Allen, le cinéaste accusé d’abus sexuels par sa fille Dylan Farrow, et Terry Richardson, soupçonné de manipulation par de jeunes modèles, ont été emportés par la vague #metoo. « Woody Allen ? Peut-on encore parler de lui ? On a le droit ?, demande-t-elle. Parce que chez moi, aux Etats-Unis, ce n’est plus possible. Plus de Woody Allen : évaporé, atomisé, rayé du cadre. Plus de Louis CK (l’humoriste américain est accusé d’abus sexuels), non plus. Les Français comprennent peut-être mieux la zone grise que les Américains. »
Avec Jim Jarmusch, la relation n’a été ni complexe ni ambiguë. Dès la sortie de l’adolescence, après la découverte de Stranger than Paradise (1984) et de Down by Law (1986), elle avait su que le réalisateur serait un modèle. A cause de son apparence : des cheveux épais, gris d’abord, puis blanchis par les ans, au point de devenir scintillants, toujours coiffés en arrière, les yeux souvent cachés par des lunettes.
ELLE FAIT DU MANNEQUINAT, DU STYLISME, ET RÈGNE SUR SON TERRITOIRE NEW-YORKAIS.
Elle dit de lui qu’il est « emblématique d’un certain bien-être, l’animal cool par excellence ». Le cinéaste s’est révélé comme d’habitude précis dans ses indications, ouvert à la discussion mais avertissant qu’il ne changerait aucune ligne de son histoire. Elle s’y est pliée. Chloë Sevigny a toujours respecté les scénarios. Et ce, avant même d’être actrice.
En novembre 1994, alors qu’elle est encore inconnue, le romancier Jay McInerney lui consacre un portrait de sept pages dans le New Yorker, intitulé « Chloe’s Scene », le monde de Chloé. L’auteur de Journal d’un oiseau de nuit a repéré cette jeune fille de 19 ans qui traîne avec des skateboarders à Washington Square, passant de l’appartement de l’un à celui de l’autre.
« La fille la plus cool du monde »
Son premier film, Kids (1995), de Larry Clark, n’est pas encore sorti. Mais elle a déjà quitté sa banlieue cossue de Darien, dans le Connecticut, dont le seul avantage était de se situer à moins d’une heure de train de Manhattan, et ses parents, respectivement ancien agent d’assurances devenu peintre et femme au foyer. Elle fait du mannequinat, du stylisme, et règne sur son territoire new-yorkais. Au point que Jay McInerney ne se souvient plus où il l’a repérée pour la première fois.
Etait-ce dans le clip vidéo de Sugar Kane (1992) de Sonic Youth, tourné dans le showroom de Marc Jacobs, où elle apparaissait nue, la poitrine et les parties génitales barrées par un carré noir ? S’agissait-il d’une séance photo pour le magazine Details ? Ou, mieux, dans cet inoubliable portrait de Larry Clark, dont le goût pour les adolescents, s’exprimant dès son premier livre, Tulsa, trouvait avec elle l’une des plus singulières incarnations ?
Elle y est une madone androgyne, les yeux ouverts sur un mystérieux horizon, en tee-shirt blanc et rouge, serti d’une étoile. Une photo que l’actrice a conservée, comme presque tout ce qui la concerne d’ailleurs – coupures de presse, convocations pour des castings, exemplaires des scénarios personnalisés de ses films, y compris l’autocollant où est inscrit son prénom.
Jay McInerney remarque aussi son assurance inhabituelle, tout comme sa manière expéditive de distribuer les bons et mauvais points en matière de style. Telle robe dessinée par le styliste Marc Jacobs, alors prince du grunge, lui apparaît splendide. Le créateur autrichien Helmut Lang, héros du minimalisme, est son idole quand Giorgio Armani lui semble suranné. Quant à Karl Lagerfeld, elle l’accuse d’être responsable de la chute de la maison Chanel. Ce qui autorise le romancier à désigner la jeune fille comme la nouvelle « it girl », « la fille la plus cool du monde ».
« Ce n’était pas moi »
La star du muet, Clara Bow, en fut la première incarnation en 1927 dans le bien nommé film It. Celle qui représentait le sex-appeal des Années folles prendra sa retraite à 28 ans. Quant à Edie Sedgwick, égérie d’Andy Warhol, elle avait été, dans les années 1960, une autre it-girl new-yorkaise, avant de mourir d’une overdose… à 28 ans.
Cette appellation artificielle, évanescente, Chloë Sevigny la rejette vite. Elle envisage déjà sa vie après ses 28 ans. « J’ai souffert de syndrome post-traumatique après la publication de l’article du New Yorker. C’était une bonne idée journalistique de prendre une fille dans la rue, une gamine du Connecticut débarquant à New York, mais ce personnage, ce n’était pas moi. »
Comme le note Jay McInerney dans son article, elle a déjà la tête ailleurs, au cinéma. Et elle sait qu’elle ne sera jamais une jeune fille comme les autres sur un écran. Elle s’apprête à faire ses débuts sous la direction de Larry Clark dans son premier film, Kids, scénarisé par Harmony Korine, qui n’est autre que son petit ami.
Un film sur l’adolescence, où elle est une jeune fille de 13 ans se mettant à la recherche du seul garçon avec lequel elle a couché après avoir appris sa séropositivité. Pour ce rôle, l’apparente innocence de la jeune fille séduit Larry Clark. Chloë Sevigny connaissait Tulsa, le sulfureux livre de photographies de Larry Clark, où il photographiait des gamins toxicomanes accros au speed et à la marijuana, mais qu’elle évitera de porter à la connaissance de ses parents. En revanche, consciente de la dimension polémique de Kids, elle insiste pour que son père en lise attentivement le scénario.
LA MATURITÉ N’A RIEN CALMÉ, NI SON TROPISME POUR LE SCANDALE, NI LA CANDEUR AVEC LAQUELLE ELLE S’Y JETTE.
Elle n’ignore pas non plus que dans ce film, fiction et documentaire seraient mêlés, jusqu’au malaise. Quand Kids est présenté au Festival de Cannes en 1995, seuls Larry Clark et Harmony Korine effectuent le déplacement sur la Croisette. Chloë Sevigny n’est, à l’instar des autres acteurs, pas conviée, pour des raisons marketing. L’idée de la production est de laisser entendre que les comédiens de Kids sont des acteurs amateurs, étrangers et indifférents à l’univers du cinéma.
« Si j’ai du respect pour le travail de Larry Clark, j’estime très suspecte son attirance pour les jeunes garçons. Les filles ne l’intéressaient pas et, dans le contexte du film, c’est étrange. Quand vous regardez ses livres, il n’y a presque aucune fille. Je me disais alors que c’était un choix transgressif. En fait, non. C’est dérangeant. »
La maturité n’a rien calmé, ni son tropisme pour le scandale, ni la candeur avec laquelle elle s’y jette. A Cannes, elle a provoqué des simili-émeutes notamment pour Demonlover, d’Olivier Assayas, sur le monde du porno, et pour Dogville de Lars von Trier et son radicalisme.
En 2003, elle présente The Brown Bunny, de Vincent Gallo. Une longue scène de fellation du pilote de moto dépressif incarné par le réalisateur enflamme la Croisette. « J’étais peut-être naïve, ou mesurais mal ma notoriété, mais j’étais persuadée que personne ne ferait attention à cette scène de fellation. C’est vous dire combien j’étais à côté de la plaque. Après la projection de presse, j’ai compris que les choses allaient très mal se passer. Vincent Gallo et moi couchions ensemble au moment du film. Personne ne m’a poussée à rien. »
Il a ensuite fallu gérer les secousses. « Mon petit ami de l’époque, dont j’étais très amoureuse, m’a quittée dans la foulée. Le New York Post a écrit pendant un an sur moi, revenant sur la fameuse scène. J’ai perdu deux ans d’espérance de vie dans cette histoire. »
La « fille la plus cool du monde », celle de Jay McInerney, de Kids, celle qui agitait les nuits new-yorkaises, est aujourd’hui une femme adulte. Elle a vu mourir des amis, de la marge ou d’ailleurs. Deux de ses partenaires dans Kids, Justin Pierce et Harold Hunter, sont décédés depuis la sortie du film. Le premier s’est pendu, en 2000, dans sa chambre d’hôtel à Los Angeles. Le second a succombé en 2006 à une overdose.
« On dit que l’âge de certains acteurs, surtout des plus jeunes, s’arrête quand ils deviennent célèbres. La frontière entre l’opportunité offerte à un adolescent d’apparaître au cinéma et l’exploitation de sa jeunesse est si mince », résume-t-elle.
Crier, le plus fort possible
Elle prononce ces mots à la fois en survivante et en porte-parole de ces victimes. C’est en rescapée qu’elle demande ce qu’il est advenu de Jean-Pierre Léaud. Est-il parvenu à trouver un nouveau souffle après la mort de François Truffaut ? Quand elle apprend que l’acteur français a continué de tourner, elle répond par un sourire de soulagement.
Macaulay Culkin, la star juvénile de Maman, j’ai raté l’avion (1990), s’en est-il tiré ? Elle dit l’avoir croisé la semaine précédente, à l’anniversaire de sa meilleure amie, Natasha Lyonne, l’une des protagonistes de la série Orange is the New Black, autre star adolescente passée par de sérieux problèmes de drogue. « Macaulay Culkin est de nature excentrique, une caractéristique antinomique avec ce métier. Quand je tournais Party Monster avec lui, il allait très mal. Là, c’est mieux. » Un autre sourire de soulagement.
Sur le plateau de The Dead Don’t Die, Jim Jarmusch dirigeait précisément tous les comédiens. A elle, il demandait simplement de crier, le plus fort possible. Elle s’en étonnait. Au bout d’un moment, il a consenti exceptionnellement à lui donner une explication. Il savait qu’elle pouvait hurler plus fort que tout le monde. Chloë Sevigny a hoché la tête. Consciente, et fière d’avoir toujours fait bande à part.
« The Dead Don’t Die » (1 h 43), de Jim Jarmusch, avec Chloë Sevigny, Bill Murray, Adam Driver. En salle le 14 mai.