
Par Cédric Pietralunga, Alexandre Lemarié, Manon Rescan - Le Monde
Son départ intervient alors que « Mediapart » s’apprêtait à publier de nouvelles révélations le concernant. Le ministre a déposé plainte contre le site pour diffamation.
La pression aura été trop forte. Une semaine après les premières révélations du site Mediapart concernant des dépenses effectuées dans son logement de fonction au ministère et lors de dîners fastueux donnés lorsqu’il présidait l’Assemblée nationale, François de Rugy a finalement fait le choix, mardi 16 juillet, de démissionner de son poste de ministre de la transition écologique et solidaire.
Une décision qui a pris de court l’exécutif, qui avait décidé de soutenir le numéro deux du gouvernement et diligenté une enquête interne pour tenter de faire retomber la pression.
« La mobilisation nécessaire pour me défendre fait que je ne suis pas en mesure d’assumer sereinement et efficacement la mission que m’ont confiée le président de la République et le premier ministre », a écrit François de Rugy sur son compte Facebook.
Cette démission intervient alors que Mediapart s’apprêtait à publier de nouvelles révélations le concernant. Dans un article mis en ligne en début d’après-midi, et sur lequel le successeur de Nicolas Hulot à la transition écologique avait été interrogé la veille au soir, le site assure que François de Rugy, lorsqu’il était député de Loire-Atlantique, a utilisé son indemnité représentative de frais de mandat (IRFM) pour payer une partie de ses cotisations à Europe Ecologie-Les Verts (EELV) en 2013 et 2014. Or, non seulement cette indemnité ne peut pas être utilisée pour payer une cotisation à un parti politique, mais l’élu avait déduit ce versement du calcul de son impôt sur le revenu, alors que l’IRFM est déjà défiscalisée.
« Depuis le début de la semaine dernière, Mediapart m’attaque sur la base de photos volées, de ragots, d’approximations, d’éléments extérieurs à ma fonction », s’est plaint François de Rugy sur Facebook, assurant être « soumis à un feu roulant de questions nouvelles et contraint de parer sans cesse à de nouvelles attaques ». Selon lui, « la volonté de nuire, de salir, de démolir, ne fait pas de doute » et c’est pour cette raison qu’il a annoncé avoir déposé « une plainte pénale en diffamation » contre le site d’investigation.
« Un été meurtrier tous les ans ! »
Emmanuel Macron a accepté la démission de son ministre, présentée par l’Elysée comme une « décision personnelle ». Une version accréditée par plusieurs responsables de la majorité, selon lesquels ce ministre fragilisé aurait plié sous la pression.

« François de Rugy est en saturation sur le plan personnel. Il est à bout car ce qu’il vit depuis une semaine est violent », observe la porte-parole des députés La République en marche (LRM), Olivia Grégoire. Pour justifier sa décision, il a lui-même mis en avant « les attaques et le lynchage médiatique dont [s]a famille fait l’objet ».
Rien ne laissait pourtant présager une telle volte-face de la part de celui qui disait encore, mardi matin dans Ouest France, vouloir rester à tout prix à son poste. Au contraire : après plusieurs jours de flottement, où certains ministres et députés LRM n’hésitaient pas à l’accabler, l’exécutif et la majorité semblaient bien décidés à faire bloc derrière lui. Le chef de l’Etat avait lui-même lancé lundi une mise en garde contre la « République de la délation » et dit refuser de prendre des décisions « sur la base de révélations » et non de faits, en marge d’un voyage officiel en Serbie.
Selon nos informations, l’exécutif avait même demandé aux membres de la majorité de serrer les rangs derrière le ministre. « Le mot d’ordre, c’est solidarité interne face à la délation », expliquait un poids lourd du groupe LRM à l’Assemblée nationale, lundi soir.
Même si la polémique autour de son train de vie n’a pas été appréciée, l’exécutif ne semblait pas vouloir laisser tomber le soldat Rugy. Au risque de donner une victoire à la presse. « La première volonté, c’était de ne pas céder à la pression de Mediapart », confiait un ministre, juste avant l’annonce de la démission.
Mais à partir du moment où cette affaire virait au feuilleton, la position de François de Rugy devenait de plus en plus intenable. « On n’a pas besoin de se faire un été meurtrier tous les ans ! », s’agace un député LRM.
Comme lui, plusieurs élus macronistes craignaient que l’épisode ne dégénère en regrettable série estivale, comme cela a été le cas un an auparavant avec l’affaire Benalla. Et ils préconisaient, en conséquence, de ne « pas laisser pourrir l’affaire ». « Il ne faut pas que cela dure car cela fait beaucoup de tort », estimait ainsi un membre du gouvernement, mardi midi. Surtout, comment François de Rugy, si fragilisé par les accusations contre lui, aurait-il pu être crédible pour porter l’ambition écologique de l’exécutif ?
Crainte d’un retour du « tous pourris »
La démission du numéro deux du gouvernement n’en reste pas moins un nouveau coup dur pour l’exécutif car elle ouvre une nouvelle période d’instabilité au ministère de l’écologie, onze mois après la démission fracassante de Nicolas Hulot. De quoi compliquer la tâche du chef de l’Etat, qui veut faire de la préservation de l’environnement un des marqueurs de l’acte II de son quinquennat. « Malgré cette affaire, il faut absolument qu’on reste audible et crédible sur l’écologie », souligne un ministre. Un défi ardu.
A l’Assemblée nationale, la démission a suscité des réactions contenues mardi après-midi. Damien Abad, député Les Républicains (LR) de l’Ain, a salué une « décision sage qui était devenue inéluctable ». « Sa mission à la tête de son ministère devenait difficile à cause du décalage, au même moment, entre les efforts demandés par l’exécutif aux Français (assurance chômage, aides au logement, réforme des retraites) et l’image renvoyée par ce ministre d’une France qui va bien », a ajouté Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste. Quant au député de la Somme François Ruffin, élu sous la bannière de La France insoumise, il s’est seulement arrêté pour asséner que cette démission est « superficielle » par rapport à l’urgence du dérèglement climatique.
La relative sobriété des réactions s’explique aussi par une crainte, qui plane depuis une semaine au-dessus du Palais-Bourbon : celle du retour du « tous pourris ».
« Quand il y a une affaire de ce type, ce n’est pas le gouvernement et la majorité qui sont perdants, on est tous perdants », commente un élu socialiste. Ces derniers jours, les députés ont constaté à quel point les photos des dîners fastueux à l’Hôtel de Lassay se sont durablement installées dans l’opinion. « J’ai fait un déplacement avec une ministre hier, on ne me parlait que de homards », se désole un député LRM.
Ces craintes se doublent d’une gêne. « On le fait démissionner sur des allégations, des affirmations. C’est la porte ouverte à toutes les dérives ! », fustige le député (LR) de la Manche Philippe Gosselin. Des mots que la majorité n’aurait pas reniés, mardi après-midi.
« Le temps médiatique est devenu le temps de la justice pour les politiques. Mis en cause, vous avez à peine le temps de vous défendre que vous êtes déjà coupable », déplore un député macroniste. « On a l’impression d’être dans une chasse à l’homme, c’est à vous dégoûter d’être ministre ! », s’emporte un autre. En deux ans de mandat, les macronistes ont appris à se méfier de l’un des mots d’ordre, sur lesquels ils ont été élus : l’exemplarité en politique.
Cédric Pietralunga, Alexandre Lemarié et Manon Rescan

Elisabeth Borne nommée ministre de la transition écologique et solidaire, en remplacement de François de Rugy. Mme Borne gardera également le portefeuille des transports, sans pour autant prendre le titre de ministre d’Etat de son prédécesseur, a précisé l’Elysée. « La confiance que m’accordent le président de la République et le premier ministre est un immense honneur », a-t-elle réagi sur Twitter. « Déterminée à poursuivre ce combat essentiel qu’est la transition écologique et solidaire. Au travail dès demain », a-t-elle ajouté. La nomination de Mme Borne, dont le portefeuille était déjà placé sous la tutelle du ministère de la transition écologique, « est une évidence », a commenté la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye.

