L’homme d’affaires François Pinault vient de passer le mois d’août à Dinard (Ille-et-Vilaine), dans sa nouvelle propriété de Greystones. Grand amateur d’art contemporain, il a décidé d’y installer un bronze qui devrait attirer le regard des promeneurs : le « coup de tête » de Zidane à Materazzi, une œuvre de l’artiste kabyle Adel Abdessemed. C’est la première fois depuis son achat en 2010, et après deux ans de travaux, que le milliardaire passe ses vacances dans cette villa.
La maison d’une vie
Dessinée par Michel Roux-Spitz, architecte français en vogue dans les années 1930 pour avoir notamment construit des immeubles à Paris, Lyon ou Nantes, cette demeure spectaculaire, qui lèche les vagues, détonne dans le paysage.« C’est la première maison du XXe siècle à avoir utilisé le béton armé, raconte François Pinault.Michel Roux-Spitz y a vécu jusqu’à sa mort, en 1957. » La maison a ensuite été découpée en appartements.« Nous avons récupéré les plans d’origine. On a refait, à l’identique, la disposition intérieure. » La demeure vient d’être classée par les Bâtiments de France. Grand amateur d’art contemporain, François Pinault a fait de cette résidence un lieu qui lui ressemble. Entre deux œuvres exceptionnelles, l’enfant des Champs-Géraux, petit village près de Dinan, s’est construit la maison d’une vie.« J’ai pas mal voyagé, mais l’envie de Bretagne est toujours restée forte. Cette demeure me touche car elle est le fruit d’un architecte talentueux sur une terre qui me tient à cœur. » C’est dans cet amour de la Bretagne que coule la source de l’attachement de l’homme d’affaires à son club de foot, le Stade Rennais, ou aux prêts d’œuvres, ici ou là. Comme à Dinard, où l’exposition Le festin de l’ art présente plusieurs pièces de ses collections, plus un chèque d’aide aux frais de 100 000 €. Au musée des Beaux-Arts de Rennes, c’est la sculpture Nona Ora de Maurizio Cattelan, représentant le pape Jean-Paul II touché par une météorite, qui est en résidence. «Je prête aux musées qui me le demandent. Récemment, une pièce ou deux ont été exposées à Nantes. C’est une manière de mettre l’art à la disposition du plus grand nombre. »
Un avis qui compte
François Pinault est l’un des deux ou trois personnages les plus influents au monde en matière d’art contemporain.« C’est peut-être un peu exagéré, mais j’ai aujourd’hui un avis qui compte, concède-t-il.La cote d’un artiste ne dépend pas seulement du fait que moi ou un autre, allons nous intéresser à ses créations. Bien sûr, ça lui donne un coup de boost et une notoriété. Mais c’est sa capacité à rester modeste, créatif et inventif qui fait la différence. Il n’est d’ailleurs pas rare que certains pètent les plombs et se croient arrivés. Comme des footballeurs. L’art, comme le foot, est un moyen pour rassembler. Je ressens le même type d’émotions devant le travail d’un artiste que devant une belle victoire du Stade Rennais. Et comme une vie sans passion ne vaut pas la peine d’être vécue, je me retrouve, dans les deux cas, face à des investissements déraisonnables. »
« La fragilité de l’homme »
Compte tenu de l’attachement de l’entrepreneur à sa terre natale, ne peut-on pas imaginer un jour un musée François Pinault dans l’Ouest ?« Un musée peut-être pas, mais une exposition temporaire, des prêts d’œuvres ou des structures monumentales pour des municipalités, pourquoi pas ? » En attendant, l’industriel breton réserve une jolie surprise aux amateurs d’art et de sport.« Au bout de ma propriété à Dinard, près du chemin de ronde, je vais installer le « coup de tête » de Zidane à Materazzi que je viens d’acquérir. Un bronze de 2,40 m de l’artiste Adel Abdessemed. » Une sculpture spectaculaire qui devrait attirer les curieux.« Qu’un être comme Zidane craque, au moment où il ne fallait pas, m’interpelle. L’artiste n’a pas fait ça pour l’humilier, mais pour laisser une trace de la fragilité psychologique d’un homme. C’est ce qui m’intéresse. » Article de Édouard REIS-CARONA.
Voir mon billet du 29 octobre 2013

Bretagne, foot, art : François Pinault à cœur ouvert
Paris, Londres, Los Angeles, Pékin. L’homme d’affaires est un citoyen du monde. Rencontre dans sa résidence de Dinard (Ille-et-Vilaine), près de sa terre natale.
Entretien
Vos parents étaient des gens de la terre. Veniez-vous à la mer ?
Non, pas vraiment. Mes parents avaient une petite ferme et les paysans n’allaient pas à la plage. La première fois que j’ai vu la mer, je devais avoir une dizaine d’années. Mon père m’avait emmené, avec sa petite voiture, à Saint-Malo. Je me souviens lui avoir demandé qui était ce Surcouf montrant le large sur sa statue. Il m’avait répondu : « C’est Surcouf qui pointe l’Angleterre. Méfie-toi des Anglais mon fils… » Il avait fait un peu de commerce de cidre avec eux et cela l’avait visiblement marqué. (Rires)
Qui vous a fait connaître Dinard ?
Les parents de mon épouse, qui est Rennaise, venaient régulièrement à Dinard. Un été, nous avions loué un petit appartement près du cinéma. Les enfants profitaient de la plage.
Vous avez appris à aimer la côte ?
Je reste un Breton de l’intérieur, plus à l’aise sur la terre que sur l’eau. Avec cette maison, j’ai l’impression d’être sur un bateau qui ne tangue pas. Cela me va très bien. En revanche, je suis très sensible à la beauté de la côte. Les couleurs changent en permanence. J’étais, voilà quelque temps, chez des amis près de Los Angeles. En face de leur maison, il y a le Pacifique, avec une ligne d’horizon et rien d’autre. Pas de Saint-Malo, de rochers, de nuances de couleurs dans l’eau… Ici, c’est beau et vivant. C’est ma Baie d’Ha-Long à moi. Je suis plus reposé et apaisé quand je suis à Dinard. Il n’y a ni pression ni pollution. C’est un endroit sûr, calme.
Un endroit encore préservé. Êtes-vous attentif aux questions d’environnement, comme le problème des algues vertes ?
Bien entendu, cela m’interpelle. Il y a des responsabilités politiques. Les gens n’ont pas pris conscience suffisamment tôt des dégâts que cela pouvait occasionner. On a laissé construire des porcheries sans mettre en garde les paysans qui n’étaient pas forcément informés des conséquences. Les torts sont sans doute partagés. Et ce n’est pas que l’affaire de la Bretagne. C’est une mise en garde pour toute une société qui doit protéger son environnement.
Vous retournez en campagne de temps en temps ?
Je reste un terreux et j’ai besoin d’aller voir ce qui se passe dans les fermes du coin. (Rires) Cela m’arrive d’aller faire un tour du côté des Champs-Géraux (sa commune natale des Côtes-d’Armor) pour revoir de vieux copains.
Avec le temps qui passe, ces retours aux sources prennent plus d’importance ?
Sûrement. J’ai pas mal vadrouillé dans le monde entier et je voyage encore beaucoup. Mais j’aime avoir des points fixes où me retrouver. Et cette envie de Bretagne est sans cesse plus forte. Désormais, j’ai un endroit où venir très régulièrement pour profiter du soleil, de la pluie, des grandes marées, de la Route du Rhum… Pour respirer cet air si particulier. Je retrouve des gens vrais, durs à la tâche, sensibles à cette forme de tranquillité et de respect à laquelle j’aspire. J’ai grandi ou travaillé avec ces personnes. C’est la Bretagne que j’aime.
De votre terrasse, vous voyez, à gauche, le Cap Fréhel et, à droite, Saint-Malo. C’est dans la cité corsaire que votre aventure industrielle a un peu commencé. Un joli clin d’œil ?
À cette époque, un bateau de bois passait chaque jour à Saint-Malo. Si j’avais eu cette terrasse, j’aurais pu les surveiller de chez moi… Heureusement pour eux, ce n’était pas le cas ! (Rires) Cela me rappelle aussi la grève des dockers, chauffés par la concurrence, lorsque mon premier chargement est arrivé de Scandinavie. J’avais dû décharger la cargaison moi-même, avec mes ouvriers et ceux de mes clients ! Croyez-moi, à ce moment-là, je ne pensais pas à avoir un jour une maison dans le coin. J’étais loin de tout ça. Si je suis parti à Paris, ce n’était pas pour fuir la Bretagne, mais parce qu’il fallait être là où les affaires se passaient. Cet éloignement n’a jamais affecté mon attachement à ma terre. Quand on est plus jeune, on est un peu plus « chien fou ». Mais quand on avance en âge, on est plus sensible à cette dimension de communauté, de solidarité. Partout où je vais, il y a toujours un Breton. Et plus on s’éloigne, plus ce respect et cette proximité deviennent de vraies forces.
Recueilli par Édouard REIS-CARONA.
