Hans Hartung - La fabrique du geste - au MAM de Paris - vu aujourd'hui
Du 11 octobre 2019 au 01 mars 2020
À l’occasion de sa réouverture après d’ambitieux travaux de rénovation, le Musée d’Art Moderne présente une rétrospective du peintre Hans Hartung (1904-1989).
La dernière rétrospective dans un musée français datant de 1969, il était important de redonner à Hans Hartung (1904-1989) toute la visibilité qu’il mérite. L’exposition porte un nouveau regard sur l’ensemble de l’oeuvre de cet artiste majeur du XXe siècle et sur son rôle essentiel dans l’histoire de l’art. Hans Hartung fut un précurseur de l’une des inventions artistiques les plus marquantes de son temps : l’abstraction.
Acteur d’un siècle de peinture, qu’il traverse avec une soif de liberté à la mesure des phénomènes qui viennent l’entraver – de la montée du fascisme dans son pays d’origine l’Allemagne à la précarité de l’après-guerre en France et à ses conséquences physiques et morales – jamais, il ne cessera de peindre.
Le parcours de la rétrospective comprend une sélection resserrée d’environ trois cent oeuvres, provenant de collections publiques et particulières françaises et internationales et pour une grande part de la Fondation Hartung-Bergman. Cet hommage fait suite à l’acquisition du musée en 2017 d’un ensemble de quatre oeuvres de l’artiste.
L’exposition donne à voir la grande diversité des supports, la richesse des innovations techniques et la panoplie d’outils utilisés durant six décennies de production. Hans Hartung, qui place l’expérimentation au coeur de son travail, incarne aussi une modernité sans compromis, à la dimension conceptuelle. Les essais sur la couleur et le format érigés en méthode rigoureuse d’atelier, le cadrage, la photographie, l’agrandissement, la répétition, et plus surprenant encore, la reproduction à l’identique de nombre de ses oeuvres, sont autant de recherches menées sur l’original et l’authentique, qui résonnent aujourd’hui dans toute leur contemporanéité. Hans Hartung a ouvert la voie à certains de ses congénères, à l’instar de Pierre Soulages qui a toujours admis cette filiation.
L’exposition est construite comme une succession de séquences chronologiques sous la forme de quatre sections principales. Composée non seulement de peintures, elle comprend également des photographies, témoignant de cette pratique qui a accompagné l’ensemble de sa recherche artistique. Des ensembles d’oeuvres graphiques, des éditions limitées illustrées, des expérimentations sur céramique, ainsi qu’une sélection de galets peints complètent la présentation et retracent son itinéraire singulier.
Afin de mettre en relief le parcours d’Hans Hartung, en même temps que son rapport à l’histoire de son temps, cette exposition propose des documents d’archives, livres, correspondances, carnets, esquisses, journal de jeunesse, catalogues, cartons d’invitations, affiches, photographies, films documentaires, etc.
Figure incontournable de l’abstraction au XXe siècle, Hans Hartung ne se laisse pas pour autant circonscrire dans ce rôle de précurseur historique, car sa vision d’un art tourné vers l’avenir, vers le progrès humain et technologique, vient nous questionner aujourd’hui encore. Le parcours met en tension et en dialogue ces deux aspects complémentaires qui constituent le fil rouge de cette exposition.
Un catalogue comprenant une quinzaine d’essais et une anthologie de textes est publié aux Éditions Paris Musées.
Commissaire : Odile Burluraux
Assistante : Julie Sissia
Hans Hartung (1904-1989) fut ^ un protagoniste majeur de l'un des plus grands bouleversements que connut l'histoire de l'art moderne : l'abstraction. De ses débuts dans l'Allemagne des années 1920 à sa mort quelques jours après la chute du mur de Berlin, Hartung a traversé une époque mouvementée avec unesoif de liberté à la mesure des phénomènes venus l'entraver. Jamais il ne cessera de peindre. Cette rétrospective, la première consacrée à l'artiste depuis cinquante ans, retrace le déploiement ininterrompu d'une œuvre fondamentalement expérimentale. Le parcours, chronologique, s'articule autour des peintures les plus emblématiques de l'artiste, qui a connu de son vivant une véritable consécration en tant que pionnier de la peinture gestuelle. L'exposition propose un regard renouvelé sur le cheminement du peintre, en accordant une place inédite aux travaux sur papier ainsi qu'aux photographies qu'il réalise par milliers. Elle nous immerge dans le processus de l'artiste, qui crée et expose ses œuvres sans hiérarchie entre les mediums; elle nous situe au plus près d'un geste qui enregistre constamment les rythmes et les puisions de son monde intérieur. Cette exposition présente également des œuvres peu vues jusqu'à aujourd'hui, tels les grands tableaux des années 1970 aux couleurs pop. Rassemblant un corpus inédit de documents d'archives, elle met aussi au jour la grande singularité de l'œuvre d'Hartung, entre spontanéité et maîtrise Avec le soutien de la Fondation Hartung Bergman, le musée d'Art moderne de Paris poursuit ici sa mission essentielle: revisiter les grandes figures de l'art moderne et leur rendre toute leur visibilité.
Hans Hartung, peintre mouvementé
Pionnier de l’abstraction lyrique, amputé d’une jambe en 1944, il a produit une œuvre motivée par « la fabrique du geste ». Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, pour sa réouverture, lui consacre une exposition.
Par Harry Bellet
Il était une fois un petit garçon auquel on avait dit qu’il fallait craindre les orages. Alors, il décida de les regarder en face et, sur un cahier, de dessiner la fulgurance des éclairs. Plus tard, étudiant les tableaux de Rembrandt, ou le Tres de mayo, de Goya, il en reprit les grandes masses et les réduisit à des taches. C’était en 1922, et le jeune Hans Hartung (il était né à Leipzig en 1904) devint un des pionniers de ce qu’on appela plus tard l’« abstraction lyrique ».
C’est cette histoire que raconte, en près de 400 peintures, dessins, ou photographies, le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, avec l’exposition « La Fabrique du geste ». L’institution avait déjà montré Hartung, en 1980, mais s’était cantonnée à ses premières années, s’interrompant avec les œuvres de 1939, afin peut-être de montrer à quel point il fut précurseur. En fait, on l’a su depuis, jusqu’en 1960 au moins, ses œuvres, que l’on croyait spontanées, où le geste primait tout, étaient peintes avec la plus grande minutie et de tout petits pinceaux.
« Ta voie est claire : il te faut obtenir, dans tes tableaux à l’huile, la fraîcheur de tes aquarelles. Agrandis-les ! »
Hartung accumulait les dessins, les aquarelles, les gouaches, qu’il exécutait avec une liberté totale. Puis il en sélectionnait certaines, en faisait une mise au carreau pour les agrandir fidèlement, et les reproduisait soigneusement à la peinture à l’huile sur une toile. Il suivait en cela un conseil donné par le peintre et graveur Jean Hélion en 1935 : « Ta voie est claire : il te faut obtenir, dans tes tableaux à l’huile, la fraîcheur de tes aquarelles. Agrandis-les ! » Cela lui permettait en outre de faire des économies de matériel, car il fut longtemps fort pauvre.
Il était pourtant né dans une famille de la petite bourgeoisie, si on peut qualifier ainsi un père médecin militaire. Il fait de bonnes études dans des académies d’art à Leipzig, à Dresde, puis à Paris, auprès d’André Lhote, où il apprend les principes du cubisme et se passionne pour les possibilités de composition fondées sur le nombre d’or. Il a une première exposition personnelle dans une galerie de Dresde en 1931, mais son père meurt l’année suivante. Hartung voyage, en France et en Espagne, et abandonne totalement l’Allemagne après qu’il a été interrogé par la Gestapo lors d’un séjour en 1935. Installé à Paris, il fréquente les milieux d’avant-garde. Il commence à se faire connaître, expose à Paris, mais aussi à Londres et à New York.
Une blessure déterminante
Vient la guerre. Antinazi, mais allemand, il est interné, puis s’engage dans la Légion étrangère. Après bien des péripéties, il participe au débarquement de Provence et sert comme brancardier. Il est blessé à Belfort en 1944, et amputé de la jambe droite. Sa conduite au combat lui vaudra la croix de guerre et la médaille militaire. Quant à sa blessure, elle sera déterminante dans la suite de son œuvre. C’est du moins l’avis de l’artiste Jacques Villeglé, qui l’exprime crûment mais clairement dans le catalogue de l’exposition : « La gestualité exige de la souplesse. Hartung a dû penser son métier, le penser vraiment, réfléchir à ses outils et les réinventer en permanence pour conduire une œuvre sans cesse changeante. Son handicap en a fait un artiste plus réfléchi que les autres. »
Secret d’atelier : il interdit aux critiques qui le visitent de décrire et même de nommer ses outils
Car, au faîte de sa gloire, au moment où, en 1960, il vient d’obtenir le Grand Prix de la Biennale de Venise (ex aequo avec Jean Fautrier), il bouleverse complètement sa méthode. Cessant d’agrandir ses petits dessins, il attaque enfin directement la toile, avec des outils adaptés. Le premier, c’est un aspirateur ! Un ingénieux bricolage lui permet d’inverser sa fonction, et il souffle l’air et la peinture sur le tableau. De là, il passe rapidement aux compresseurs et aux pistolets des carrossiers, abandonne l’huile pour l’acrylique, et, en excellent graveur qu’il est, incise la peinture encore fraîche avec les instruments les plus saugrenus, de la brosse à étriller les chevaux jusqu’à ces râteaux en éventail si utiles pour ramasser les feuilles d’automne. Tout cela est un secret d’atelier : il interdit aux critiques qui le visitent de décrire et même de nommer ses outils.
La construction d’un grand atelier à Antibes, l’emploi d’une équipe d’assistants qui lui préparent ses toiles et ses couleurs le libèrent totalement. Paradoxalement, c’est à la fin de sa vie, alors qu’il éprouve les plus grandes difficultés à se déplacer, que sa peinture devient totalement libre : des formats gigantesques, giflés à coups de branches de genêt, aspergés à la tyrolienne de maçon ou au pulvérisateur à vigne. Les dernières années sont les plus productives, Hartung peignant presque un tableau par jour : le vieillard fou de dessin jubile enfin, et c’est épatant.
« Hans Hartung. La Fabrique du geste », du 11 octobre 2019 au 1er mars 2020.
Article réalisé dans le cadre d’un partenariat avec le Musée d’art moderne de la Ville de Paris.
Harry Bellet































































