
Par Olivier Faye, Nice, envoyé spécial - Le Monde
Le chef de l’Etat s’est rendu sur les lieux de l’attentat islamiste qui a coûté la vie à trois personnes, jeudi, dans la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption. « C’est la France qui est attaquée », a-t-il affirmé.
Le silence règne sur l’avenue Jean-Médecin, dans le centre de Nice, d’habitude si vivante avec ses commerces et son tramway. Seul le cri des mouettes se fait entendre. Le grésillement des radios aussi. La police. Ce n’est pas le confinement, pas encore. C’est le terrorisme. Encore. Les rues alentours ont été bouclées, ce jeudi 29 octobre. Dans la matinée, un Tunisien de 21 ans a été interpellé après avoir tué au couteau trois personnes – deux hommes et une femme – à proximité et au sein même de la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption.
L’édifice, d’un blanc immaculé, est une réplique en format réduit de Notre-Dame de Paris ; un symbole du rattachement de Nice à la France, en 1860. L’office devait avoir lieu à 11 heures ; les cloches sonnent désormais pour les morts. Une des victimes a été retrouvée égorgée, dans une tentative de reproduire la décapitation de Samuel Paty, le 16 octobre, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines). L’assaillant a crié à de multiples reprises « Allahou Akbar ! » une fois son acte perpétré.
Pompiers et policieres ont le visage marqué
Les pompiers et policiers municipaux, qui se trouvaient aux premières loges, ont le visage marqué. Emmanuel Macron les salue longuement. Pandémie, terrorisme, crises internationales, crise économique et sociale… « Très peu de générations auront eu comme la nôtre autant de défis ensemble », déclarait le chef de l’Etat, mercredi soir, aux 32,7 millions de Français qui le regardaient annoncer à la télévision le retour du confinement face à la recrudescence de l’épidémie de Covid-19. Il n’imaginait sans doute pas que son propos se vérifierait aussi vite.
Les ministres de l’intérieur et de la justice, Gérald Darmanin et Eric Dupond-Moretti, accompagnent le chef de l’Etat, mais ce sont les deux hommes forts de la droite locale qui l’encadrent. Le député (Les Républicains, LR), Eric Ciotti, et le maire (LR) de Nice, Christian Estrosi, rivalisent pour occuper le champ des caméras, mais aussi les réseaux sociaux. « L’assaillant est un Tunisien arrivé il y a très peu de temps par Lampedusa. Avec la crise sanitaire et sécuritaire, plus aucune entrée ne doit être tolérée ! », a tweeté le premier. « Treize jours après Samuel Paty, notre pays ne peut plus se contenter des lois de la paix pour anéantir l’islamofascisme », a renchéri le second.
Ces dernières semaines, Emmanuel Macron a déjà promis que « les islamistes » ne pourront plus « dormir tranquilles » en France, que des « actes concrets » seront portés, et que le projet de loi contre les séparatismes sera musclé. Remettre en cause l’Etat de droit ? « Ce sera la question de la campagne présidentielle de 2022 : quelle place la société est-elle prête à faire à l’arbitraire pour se protéger d’un danger encore plus arbitraire ? », estime un conseiller de l’exécutif. Encore un peu de patience.
Emmanuel Macron promet de « nouvelles mesures »
Pour l’heure, le premier ministre, Jean Castex, a annoncé le relèvement du plan Vigipirate au niveau « urgence attentat ». Face à la presse, Emmanuel Macron dévoile une autre mesure : l’augmentation du nombre de militaires de l’opération « Sentinelle » déployés pour sécuriser l’espace urbain. Ils étaient 3 000, ils seront désormais 7 000, afin de « protéger tous les lieux de culte, en particulier les églises, pour que la Toussaint puisse se dérouler dans les conditions qui sont dues ». « La nation toute entière se tient aux côtés de nos concitoyens catholiques », assure le président de la République, qui précise : « Nous protégerons aussi nos écoles pour la rentrée qui vient. » Un conseil de défense, le troisième depuis l’attentat de Conflans, devait se tenir à l’Elysée vendredi matin, avec à la clé de « nouvelles mesures », promet Emmanuel Macron.
Il y a les actes. Il y a aussi les mots. « Une fois encore notre pays a été frappé par une attaque terroriste islamiste. Très clairement, c’est la France qui est attaquée », lance le chef de l’Etat. « Au même moment », un vigile du consulat français de Djeddah, en Arabie saoudite, était attaqué au couteau, rappelle-t-il. « Au même moment, des interpellations sur notre territoire se faisaient », ajoute-t-il, notamment à Lyon, avec l’arrestation d’un Afghan armé d’un couteau et considéré comme menaçant.
Depuis qu’Emmanuel Macron a assuré, lors de son hommage à Samuel Paty, que la France ne renoncera pas aux caricatures du prophète Mahomet, une partie du monde musulman s’est embrasée. L’ancien premier ministre malaisien, Mahathir Mohamad, a même écrit sur Twitter que « les musulmans ont le droit d’être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres du passé », et critiqué l’attitude du président français, « très primitif » selon lui. Le message a été retiré depuis par le réseau social en raison de sa violence. « Si nous sommes attaqués, une fois encore, c’est pour les valeurs qui sont les nôtres, estime Emmanuel Macron. Pour notre goût de la liberté. Pour cette possibilité sur notre sol de pouvoir croire librement et de ne céder à aucun esprit de terreur. Nous n’y céderons rien. »
Incompréhension culturelle à son comble
L’incompréhension culturelle paraît à son comble, entre une France laïque et universaliste, une partie des pays musulmans, mais aussi certaines sociétés organisées autour d’un modèle multiculturel, comme les Etats-Unis. Le président de la République s’est ainsi agacé, mercredi, dans le huis clos du conseil des ministres, d’articles récents du New York Times et du Washington Post qui reprochaient à la France son comportement à l’égard de ses ressortissants musulmans. « L’alignement sur le multiculturalisme américain est une forme de défaite de la pensée », a tancé Emmanuel Macron en visant ceux qui voudraient succomber à cette tentation.
Présent dans la délégation du chef de l’Etat à Nice, le président de la conférence des évêques de France, Eric de Moulins-Beaufort, appelle pour sa part à ne pas céder à la division après ce nouvel attentat. « La colère, qui est légitime, ne doit pas se transformer en haine. Il faut travailler à ce qu’elle se transforme en énergie pour le bien commun, juge-t-il. Je suis très sensible au geste fait par le CFCM [Conseil français du culte musulman], qui demande aux musulmans d’être en deuil alors que dimanche est un jour de fête pour eux.
L’archevêque espérait célébrer une messe, vendredi, à la cathédrale de Reims, pour rendre hommage aux victimes. Il ne savait pas encore que les cérémonies religieuses seront dorénavant interdites à cause du confinement.